
“Monsieur, je peux vous parler ?”
Le visage dévasté d’Annabelle nous ramène, Monsieur Vivi et moi, à notre rôle de professeur. Il est 17h10 pourtant. Un vendredi. L’heure de laisser, comme chaque fin de semaine, les événements de ces cinq derniers jours s’envoler, et se diriger vers des choses plus douces.
Mais Annabelle croule sous le poids de ses larmes retenues et il n’y a plus le temps pour la lassitude.
“Je ne veux pas aller au lycée de la Soucoupe.”
Elle éclate en sanglots. C’est la première fois que je vois Annabelle pleurer. Annabelle, gamine exemplaire, au sens littéral du terme. Parfaite. Aux résultats régulièrement excellents, camarade extraordinaire, qui, par douceur et par force, quand il l’a fallu, a acquis le respect de l’ensemble de ses proches. Musicienne douée et besogneuse. Aînée d’une famille aux exigences délirantes.
Contrairement à Rina, dont j’avais parlé précédemment, Annabelle ne s’est pas débarrassée du corset de ses infinies obligations, de cette nécessité d’être irréprochable, face aux autres et face à elle-même.
Annabelle pleure.
Aujourd’hui en Vie de Classe, nous avons évoqué les deux lycées auxquels notre collège est rattaché. Avec la réforme à venir, l’un des lycées, le Lycée de la Soucoupe, s’est davantage spécialisé dans le pôle scientifique, versant informatique, et le lycée de Château dans les domaines littéraire et artistique.
Annabelle veut faire médecine. Et, si elle comprend bien, elle doit aller à la Soucoupe. Et la Soucoupe, c’est moche. A la Soucoupe, lui a dit une amie, c’est un peu comme au collège, il faudra qu’elle compose avec des gens sympas et d’autres lourds, on lui dira encore que les indiens sentent le curry et elle devra montrer qu’elle sait se battre. Elle passera de bons moments avec une équipe jeune, qui, au fil des années, efface la réputation un peu gluante de ce bahut, et apprendra aux côtés d’enseignants passionnés, d’élèves souvent brillants.
Elle ne veut pas ça.
Elle veut aller au lycée du Château. Qui est vraiment un Château. Qui a meilleure réputation, même si c’est peut-être juste un cliché. Elle veut se passer sous le porche et traverser des douves. Évoluer au milieu de beaux bâtiments, de l’ambiance douce du parc. Elle veut la tranquille sûreté des anciens murs, elle y a le droit.
Monsieur Vivi la rassure. Elle est tellement forte. Elle créera, où qu’elle aille, son propre monde, sa propre bulle de douceur.
Mais Annabelle en a assez de créer. Elle veut juste prendre. Elle a joué selon les règles, toujours, et bien joué. Elle a accepté sans jamais se compromettre ou se plaindre. C’est la dernière année. Aujourd’hui, c’est à son tour. C’est pour elle. Elle y a le droit, et pleure, pleure de voir cette porte-là, aussi, se fermer.
On lui promet, parce qu’on en est sûrs. Qu’au Château aussi, on peut avoir un parcours scientifique, surtout quand il est plus tourné vers les sciences. Qu’elle demande en plus une option artistique, disponible là-bas, et qu’avec son profil, elle ne peut qu’être acceptée.
Elle tremble un peu. Nous écoute quelques minutes, un peu plus que séant, parce qu’elle a besoin de se rassurer. Et respire. S’excuse et nous remercie.
Partir le cœur en miettes. Pourquoi est-ce si compliqué, pour tous, tout le temps ?