
(Ce billet fait directement suite à celui de la veille).
Je prépare les troisièmes Bazoukan à jouer les scènes d’Antigone qu’ils ont choisies. Et je commence par un exercice d’assouplissement que les élèves de Glee pratiquent depuis toujours, une gamme classique du comédien.
“Je vais vous montrer. Alors je préviens les âmes sensibles, vous allez avoir un gros plan sur ma calvitie.”
Rires. Dans cette troisième où ils passent leur temps à appuyer sur les faiblesses les uns des autres, l’autodérision provoque toujours une douce hilarité. Qui permet souvent de les amener plus loin que prévu.
“Vous laissez tomber votre tête. Elle est très très lourde. Elle tombe en avant. Et doucement – tout doucement hein, on touche à des parties très délicates du corps – vous vous laissez aller en avant, guidés par votre tête. Vous pouvez plier les genoux. Doucement. Dès que ça tire trop, vous vous arrêtez, vous comptez jusqu’à trois et vous remontez.”
Ils s’exécutent. Ça n’a pas l’air bien compliqué.
Et ils bloquent.
Énormément d’entre eux. Ils sont à peine penchés qu’ils grimacent, s’arrêtent.
“Monsieur, ça fait trop mal !
– C’est super dur !
– Comment vous descendez si bas ?”
Ils n’y mettent aucune mauvaise volonté, effectuent les gestes comme je l’ai montré. Mais bloquent bien avant leur prof, pourtant allègrement engagé dans la trentaine. Et j’ai devant moi pas mal de sportifs assidus.
“Ça tire monsieur, j’ai l’impression d’avoir un truc qui a pas bougé depuis des années !”
Les troisièmes Bazoukan bougent. Et, pour la première fois, je les vois vraiment. Je m’étonne sans doute de rien, les profs d’EPS ne leurs font pas cours autrement. Mais je les rencontre alors qu’ils s’étirent. Qu’ils sortent des postures masquées, tassées, figées qu’ils se sont choisies. Leurs mouvements ne sont plus ceux, soigneusement calibrés, du cours de français, assis au bureau, debout devant le groupe, un bouquin à la main. Leurs colonnes vertébrales s’étirent.
Et j’ai l’impression d’en voir certains pour la première fois. Plus grands, plus élancés. Ils retentent, un peu trop vite, je les incite à la prudence. Et se mettent à marcher un peu plus détendu, un peu plus gracieux. Un peu plus dans le corps qu’ils occuperont l’année prochaine, une fois libéré des enchantements et maléfices. De ce front de guerre adolescent que l’on appelle le collège.
“Je me sens léger en fait !” sourit Rahal.
Il a l’air serein et j’attendais ça depuis le début de l’année.
Les deux heures se passent, dans l’ensemble, plutôt bien. Et ce sont ces corps pour cent minutes plus ajustés qui incarnent Créon, les gardes, le Prologue. Et Antigone bien sûr.