
“Dites donc Lianna, je ne savais pas que vous aimiez autant le football.”
La jeune fille lève la tête avec un sourire. Elle attend un moment avant de répondre et j’entends presque les rouages s’activer sous son crâne. Lianna ne parle français que depuis peu de temps et même si ses progrès sont absolument fulgurants, elle a toujours besoin de ce temps d’adaptation, lorsque mes commentaires ne sont pas totalement explicites.
Elle finit d’analyser ma phrase, baisse la tête sur son survêtement aux couleurs du PSG puis se met à rire.
“Ah oui ! C’est mon côté un peu français, monsieur !”
Lianna est née au Maroc et a vécu en Italie. Mine de rien, en cette fin de quatrième, elle est en train de devenir trilingue, le tout totalement naturellement. A ses côtés, sa copine Lux rigole.
“Tu vis en France depuis un an, et tu es déjà plus française que moi !
– Vous n’êtes pas française, Lux ?“
Rire indulgent.
“Ben non, monsieur, vous voyez bien ma tête, je suis arabe !”
Une conversation qui revient très souvent, et tous les ans. Et qui est toujours délicate. Faussement naïf, j’enchaîne :
“Pourtant vous vivez en France, et vous avez des papiers français, non ?
– Roh oui, mais c’est pas ça, monsieeeeeeur être française !
– Alors c’est quoi, être française ?
– Ben je sais pas. Déjà, c’est pas avoir ma tête et manger le couscous le week-end !
– Azy, n’importe quoi ! Moi je suis peut-être arabe, mais je suis française aussi, elle est folle elle !”
Hildegarde, avec sa délicatesse habituelle, vient de faire part de son désaccord.
“Monsieur, vous, vous êtes français et quoi ?
– Comment ça, Hildegarde ?
– Ben, français c’est genre le truc de base, genre on parle français, on se comprend, mais c’est quoi votre truc en plus ? Genre vos parents ou votre grand-mère ?
– Euh, ma grand-mère est bretonne.
– Ben voilà ! Vous êtes comme nous, vous êtes français, mais vous avez votre histoire, avec la Bretagne… C’est là où ils ont les trucs de la mer et tout ?”
Lianna hésite encore un instant :
“Oui mais c’est pas pareil pour moi. Moi, j’ai pas les papiers français, je crois. Du coup, je suis quoi ?
– Ah ouais j’avoue. Elle est quoi, monsieur ?“
Alors on a passé la récréation à parler, sans qu’elles demandent une seule fois à sortir. De toute façon il faisait froid, dehors. On a parlé de la culture, de la nationalité, de l’immigration… Et Lux a fini par dire en rigolant :
“C’est rigolo quand même. Genre être français ou algérien, tout le monde est sûr de lui… Mais en fait, il n’y a pas deux personnes qui sont d’accord avec ce que ça veut dire pour de vrai.
– Azy, pourquoi tu crois que tout le monde se prend la tête ? Parce qu’on se ressemble pas, et on doit tous rentrer dans la même boite ! Y en a qui veulent pas.”
Et sur ces mots, Hildegarde tourne les talons. Suivie de Lux et de Lianna. Lianna qui sort, en caressant distraitement l’écusson du PSG, sur son survêtement.