
Roog et Rahal, les personnages de Suikoden V qui prêtent leurs noms à ceux deux élèves
Donc hier soir, au conseil de classe, Roog et Rahal ont écopé d’une alerte comportement et travail. J’étais en charge de les remplir, ce sera donc ma grosse écriture ronde, maladroite et toujours un peu tremblante qui aura tracé, sur les petites feuilles rouges, les mots : “Votre comportement et votre manque de travail mettent en danger votre projet d’orientation.” ou quelque chose comme ça.
Alors que ça aurait pu être comme dans un téléfilm.
J’aurais pu m’élever, d’une voix vibrante, contre les collègues diagnostiquant avec lucidité que ces deux élèves de troisième ne peuvent tout simplement pas accéder à la seconde générale, ainsi qu’ils en ont le projet. J’aurais pu les défendre. Expliquer que, parfois, il faut avoir foi en nos élèves. Que nous sommes là pour donner confiance en l’avenir, que j’ai l’intime conviction que par leur intelligence, leur répartie et leur culture, ces deux-là pourraient réussir.
J’aurais eu l’air tellement con.
Roog et Rahal sont deux blessures, profondes.
Parce que oui, tout ce que j’ai écrit plus haut, ils le sont. Nous nous retrouvons toujours avec plaisir. Ils auront fait leurs devoirs, et, s’ils me gonflent à prendre trop de latitude avec les règles de la classe, je sais qu’ils seront, par leur motivation et leur humour, deux moteurs dans cette classe bien foutraque.
Alors c’est d’autant plus dur quand, en toute connaissance de cause, ils foutent la misère à leur prof d’anglais, qui, patiemment, à chaque heure, tente de les raccrocher. Quand ils vont se plaindre de ne pas participer à une sortie dans le bureau de la principale et se retrouvent à lui tchipper à la face comme les plus lourdeaux des élèves de cinquième. Quand ils n’ont même pas l’intelligence ou la duplicité de jouer le jeu. D’assurer des moyennes à peu près correctes dans les autres matières, histoire qu’on leur foute la paix.
C’est d’autant plus dur quand, les deux fois où je leur en ai parlé, ils m’ont regardé, on haussé les épaules et dit que non, vraiment, ils ne comprenaient pas ce qui n’allait pas.
Deux blessures. A se demander si leurs questions d’après les cours, leurs plaidoiries enflammées lors de simulation de procès, leurs écrits, bourrés d’erreur de langue mais profondément beaux et bien construits ne sont qu’une tentative de manipulation de plus. Parce qu’on ne peut pas être frontalement opposé à tous les profs, et que, quitte à avoir un allié parmi les adultes, autant prendre celui avec lequel on passe plus d’heures, ce sera rentable.
Deux blessures : parce que Rahal a quitté la cinquième en laissant T., son prof de français de l’époque, mon meilleur ami, profondément attristé du noir dans lequel il fonçait tête baissée, après avoir été une présence si lumineuse en classe. Je m’étais promis, comme un gros débile égocentrique, que, pour T., je réconcilierais Rahal avec l’école. Que son regard regagnerait, en permanence, la belle sérénité, sous ses paupières lourdes, que je lui avais vu, il y a deux ans.
Parce que Roog, avec son rire rocailleux, sa propension à piquer des livres sur mon bureau pour les lire entre deux activités, était taillé sur mesure pour être mon Padawan. Celui qui me ferait dire que oui, ici à Ylisse, je peux apporter aux élèves, vraiment, et créer un tout petit lien en plus.
Monsieur Samovar, espèce de crétin, combien de fois faudra-t-il te répéter que tu es prof, que c’est un boulot, pas un sacerdoce ? Que ces gamins se sauveront tout seul s’ils le souhaitent, et que s’ils continuent à se comporter en débiles malgré une intelligence indéniable, c’est qu’ils ne méritent pas d’être sauvés ? Que tu pourrais davantage te préoccuper de Kasumi, qui n’a besoin, elle, que de quelques éléments du programme en plus, pour réussir ? De Lepant, qui pourra assurer un excellent Bac Pro, si tu prends une ou deux heures pour lui réexpliquer quelques notions vues cette année ?
En fin de compte, et ça devrait me consoler, me donner foi en l’avenir, ce sont souvent les élèves qui choisissent. De s’accrocher, de lâcher. La majorité d’entre eux fait ses propres choix, et notre rôle consiste à leur donner le plus d’outils possible pour préparer le voyage qu’ils dessinent.
Mais, entre les craquelures du masque de prof, j’aurais voulu, vraiment voulu, que Roog et Rahal ouvrent leurs ailes, que je devinais de l’envergure du monde.
Et que je n’imagine, à présent, plus que grises.