Jeudi 28 février

Quelques jours avant les vacances, Raura et Emilio sont passés nous voir au collège. Je les ai eus, tous les deux, en troisième. Raura est en première technologique, Emilio en bac pro cuisine. Elle parle très vite, lui presque pas, mais il sourit beaucoup avec les yeux.

Elle me raconte sa vie, la compare à celle qu’elle vivait au collège. Je souris poliment, en proie à ce profond malaise que j’éprouve quand je revois des élèves et que la rencontre n’était pas préparée : malaise dû au fait que je suis en train de désespérément fouiller dans ma mémoire pour y exhumer la relation que j’avais nouée avec cette élève.
Raura, dans les grandes lignes, je m’en souviens : gamine renfermée, futée, et qui semblait exaspérée par à peu près tout, sauf quelques bouquins étudiés au cours de l’année. Mais le reste ? Comment lui parlais-je ? Quel débit, quelles inflexions avaient fait que le courant passait entre le prof et l’élève ?

C’est toujours pareil, je l’ai écrit mille fois : je n’aime pas revoir mes élèves, pas si vite. Pas tant que je suis, encore, à leurs yeux, un professeur. Qu’ils attendent quelque chose de nous. Je ne leur en veux pas, je ne les méprise pas pour cela : simplement je ne peux pas. Chaque année à mes yeux, n’existent que les élèves qui m’ont été attribués. Il n’y a pas assez de place dans ce rôle d’enseignant pour y inclure des souvenirs. Sinon je n’arriverai pas à donner suffisamment à tous ceux qui sont tombés dans ma classe.

“Je ne me cache plus derrière ma mèche, vous avez vu, monsieur ?” rigole Raura, à bout de souffle après son avalanche de nouvelles. Je souris, un peu sonné.

J’ai hâte de pouvoir parler avec la jeune fille qu’elle sera devenue.

Un peu plus tard.

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