
Il y a des sons qui rappellent des souvenirs heureux.
“Un claque-doigt !”
Aucune erreur possible. Le claquement sec et ample me change à nouveau en môme de huit ans, qui se retient très fort de ne pas jeter à terre d’un coup tous ces petits pétards qui explosent à l’impact, pour déclencher une immense pétarade.
Instinct de survie, mon surmoi reprend les commandes, je traverse en un clin d’œil vingt-huit années et atterrit, la tête qui tourne (cheap and nasty time travel) dans les couloirs du collège d’Ylisse. Monsieur Samovar, le prof, moi donc, a trois secondes pour réagir. Quelqu’un a balancé un claque-doigts dans les couloirs. L’un des troisièmes Bazoukan qui s’apprêtent à entrer en cours. Fais quelque chose.
Je me raidis. Je le réussis très bien, ça, et les élèves le voient. Périphérie de mon champ de vision : une longue silhouette se glisse dans le rang, petit pincement dans l’estomac. Je sais qui a fait le coup. Garder une voix égale.
“Entrez.”
Les troisièmes Bazoukan pénètrent dans la salle en silence, une fois n’est pas coutume. Je les fixe dans les yeux, un par un, le visage fermé. Aucun n’ose le “Oh, vous avez l’air fâché, monsieur.” et je m’applique à maintenir une température de moins soixante degrés dans chacune de mes pupilles. Ils s’installent, toujours sans bruit. Je les dévisage encore quelques secondes. Et je lève les bras. Lassitude. Ma voix s’élève, beaucoup, beaucoup plus nette qu’à l’accoutumée.
“La personne qui a fait ça se dénonce.”
J’attends. Au bout d’un moment, Laya ose :
“Sinon quoi, monsieur ?
– Sinon je continue à attendre.
– Il va lui arriver quoi à la personne ?
– Rien. Je veux juste qu’elle assume et qu’on continue l’activité qu’on a commencé l’heure d’avant.”
Je suis limite, je le sais. Parce que je devrais sanctionner, selon les règles : rapport d’incident. Parce que je mens : je vais punir, à ma façon. Je ne devrais pas.
Tant pis. Cette fois-ci, je suis un mauvais prof. Un mauvais prof qui n’a que quelques secondes à patienter.
Roog lève la main, le regard juste comme il faut. Ni totalement baissé, ni insolemment planté dans le mien. Roog a déconné, encore, et l’optique d’une rédemption, d’un gamin qui enfin arrête de déconner, qui, enfin accepte son intelligence, qui, enfin, cesse de voir la transgression comme infiniment désirable s’éloigne. Je hoche la tête.
“D’accord. Mettez les tables en place, on commence.”
Et je punis. Je cesse d’accorder le moindre d’atome d’attention au coupable. Sans ostentation. Je trouve simplement infiniment plus intéressant de discuter avec Kasumi de sa plaidoirie ou des règles du procès instaurées par l’équipe de Jonas. Je passe, spectre, devant Roog qui, au moins, ne pousse pas la compromission jusqu’à réclamer une aide dont il n’a pas besoin.
Procès fictif. Roog est le seul à dormir sur sa table. Jusqu’au moment où vient sa plaidoirie. Et où il se déploie, ses arguments en ailes derrière lui. Parfaitement rédigés – et connus, il parle sans texte – prononcés avec une diction parfaite, et juste ce qu’il faut de sérieux. Je m’attache à ne pas laisser errer mon regard vers lui, et me contente de prendre des notes.
Nous enchaînons avec un contrôle sur la concordance des temps. Coup d’œil sur sa copie, comme sur les autres. Il est le seul à approcher les 10/10, quand ses résultats habituels en grammaire et conjugaison avoisinent à peine la moyenne, et que la leçon était ardue. Et en prime, il me fait l’un des meilleurs jeux de mots de l’année. Je décoche un demi-millimètre de sourire.
“Monsieur ?
– Oui Roog ?
– Ben je suppose que vous voulez me parler du pétard.
– Non.
– Vous savez que j’ai honte, hein.
– Vous dites ça pour vous faire pardonner ou parce que c’est vrai ?
– Parce que c’est vrai, j’espère.
– Moi aussi.”
Je termine la matinée un brin plus léger. Mais inquiet, de ce môme exceptionnel, bardé dans une armure d’affect. Armure magnifique, mais qui l’emprisonne malgré tout.
J’accompagne ma collègue d’espagnol des troisièmes Bazoukan à la boulangerie, à midi. Elle est fumasse.
Quelqu’un vient de faire péter un claque-doigts dans son cours.