Vendredi 15 mars

Il y a quelques jours, on me contacte pour lire, lors d’un podcast, un billet, écrit il y a désormais cinq ans. Une lettre adressée à Ellen Page suite à son coming-out.

Pris d’un narcissisme béat, je m’en vais relire le billet en question. 

Et je regarde, comme une mue abandonnée il y a bien longtemps, ce texte, celui d’un prof torturé, de mentir par omission à ses élèves. Les mots ne sont plus les miens, mélange confus de gêne, d’agacement et de tendresse.

Seize mois plus tard, j’avais écrit une suite à ce billet. Une promesse.

Alors, puisque j’aime les conclusions grandiloquentes et les trilogies, voici la fin du cycle.

“Chère Ellen Page,

Cette fois-ci je vous vouvoierai comme, depuis cinq ans, je vouvoie mes élèves. Il m’aura fallu cinq ans pour me rendre compte que je me sens plus à l’aise comme ça face aux mômes. Et trois de plus pour, comme vous, ne plus jamais faire mystère de mes préférences sentimentales et sexuelles.
Ça n’a pas été facile, bien sûr. Et, plus que la promesse que j’avais muettement faite à un ami, plus que mon dégoût de ce mensonge, je crois que ce qui m’a amené à ne plus omettre, ça a été le temps.

Le temps qui passe, le temps qui ne permet jamais de redite. Le temps qui fait que l’on prend ses marques, que l’on se fait respecter par ses élèves, parce que l’on comprend, enfin, quel prof on est. Et, à partir de là, on est infiniment plus solide.
Charité bien ordonnée commence par soi-même : il n’y a qu’une fois sûr de mes appuis, une fois que j’ai pu entrer en classe sans ressentir la moindre appréhension que j’ai enfin pu visualiser ces mômes. Ceux qui se découvrent différents dans leurs sentiments, ceux qui n’ont jamais conçu que des homos puissent être des êtres humains, en chair et en os. Ceux qui deviendront des adultes.
Alors, et seulement alors, j’ai cessé de cacher.

Ne plus faire mine de ne pas entendre quand un élève demande qui est la personne qui est venue me voir au spectacle de fin d’année, ne plus hésiter à ajouter, après avoir dégommé l’ignominie d’une insulte comme “sale gouine”, “… et en plus, je peux vous dire qu’en tant que personne homosexuelle, je le prends très mal.”

Une victoire, évidemment, Ellen, c’en est une. Mais elle ne m’appartient pas en propre, loin de là. Cette force de pouvoir affirmer, je la tire de tous ces collègues qui m’ont appris à devenir un meilleur prof. Je la tire, aussi, de tous ces jeunes gens qui, de plus en plus souvent, ne font pas mystère de leur homosexualité, et me montrent que j’appartiens déjà au peuple de l’avant. Je la tire, comme vous je pense, des ténèbres, qui subsistent encore : les insultes, les agressions, la peur, encore tellement présentes, partout.

En fin de compte, Ellen, je suis out comme je suis prof : sans espoir de sauver le monde, mais uniquement parce qu’il faut faire tout ce que l’on peut, et du mieux possible. À trente-six ans, je peux enseigner la concordance des temps dans la subordonnée de façon efficace, et ne pas mentir sur mon orientation sexuelle. Qu’il en soit ainsi. Si ça peut faire du bien, aider, donner des appuis, c’est encore mieux.

Bonne route, Ellen dans ma tête et dans la vie. Et merci, il y a cinq ans, d’avoir fait jaillir cette petite étincelle qui désormais brûle, entêtée et réconfortante.”

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