
C’est l’un des autres éléments qui, un jour, me fera abandonner l’enseignement.
Face à Cheffe et à moi-même, il y Scarlet. Je suis là parce que V., sa prof de SVT, est encore trop secouée. L’heure précédente, Scarlet lui a hurlé dessus et l’a insultée, quand elle a appris qu’elle finirait une heure plus tard.
Scarlet nous relate les faits, et ils correspondent parfaitement à ce que V. nous a raconté, le regard perclus de douleur. La môme de cinquième n’hésite pas, et ne voit pas où est le souci.
Parce qu’elle était frustrée.
Et à Ylisse, pour l’immense majorité des élèves, c’est l’un des passe-droits les plus forts que l’on puisse accorder : dès qu’un môme ressent une frustration, dès qu’un refus ne passe pas, alors oui, le respect peut aller brûler, et on peut envoyer les profs et leur ascendance brûler au fond d’un trou sans fond, dans un langage fleuri.
Scarlet tente de se justifier, nous écoutons, analysons, expliquons, elle reste butée. L’entretien dure, longtemps Jusqu’au moment où, excédée, Cheffe lâche :
“Vous vous rendez compte que ça fait plus d’une heure que vous êtes là. Du coup vous avez tout gagné, là. Un entretien avec moi et vous sortez en retard.”
Scarlet éclate de rire. Son visage passe d’un masque tout en angles furibonds à une sorte de contrition rigolarde. Au fond, tout ça est un peu ridicule. Et c’est terminé.
Je sais ce qui va suivre, et un dégoût banal me titille l’estomac. J’enchaîne :
“Vous n’êtes plus en colère. Pour vous c’est terminé. Mais votre action va avoir des conséquences.
– Non mais c’est bon, je suis désolée !”
Et elle l’est vraiment. Mais voilà : sa colère est apaisée, fin de l’histoire. Et le pire, c’est qu’elle le pense vraiment. La sanction qui va suivre, le probable conseil de discipline, ne sera pas comprise. Parce que les adultes devraient comprendre que c’est comme ça que fonctionne le collège : on laisse la frustration brûler le respect, et une fois qu’elle est en manque de combustible, on oublie tout.
Je suis en colère : en colère parce qu’il s’agit aussi de notre rôle d’adulte, que d’enseigner le “non” aux élèves, mais que c’est toujours compliqué. Qu’on en arrive fréquemment à ces extrémités : les hurlements, les insultes, les entretiens dans le bureau de Cheffe. Et qu’on en sort toujours en ayant perdu quelques fragments de motivation.
Et encore, dans ce cas, je n’étais que témoin. Les décibels de colère ne m’ont pas été adressés, et je ne me suis pas retrouvé, comme un daim dans les phares d’une voiture, à me demander dans quelle réalité j’étais projeté.
Je repasse en salle des profs. Des collègues réconfortent, bien mieux que j’aurais su le faire, V. qui ne sait toujours pas que faire de cette violence. Elle est forte. Plus forte que beaucoup de gens de ma connaissance. Elle se relèvera et repartira, je l’espère endurcie et non pas aigrie.
Il n’empêche. Parfois c’est difficile.