Mardi 16 avril

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Nous assistons, un collègue par discipline, à une réunion qui permettra à Chef Adjoint d’être titularisé. J’aime bien Chef Adjoint, mais beaucoup moins sa foi en l’évaluation par compétences.

Entendons-nous bien. Qu’un élève doive acquérir des compétences, je n’ai rien contre. Qu’on les lui explique non plus, au contraire. “Nous faisons ça pour que vous puissiez ensuite faire ça.” me paraît une façon de faire des plus saines.

Seulement, dans le texte fondateur de cette façon d’enseigner, le “socle commun de connaissances, de compétences et de cultures”, j’ai l’impression que le mot “cultures”, placé en dernier, tend à être oublié. Voir même suspect. C’est comme si vous appeliez quelqu’un, par exemple Helen Willick Bunch Geller. Personne ne se rappellerait de Geller (les vrais savent).

Et c’est ce que se charge victorieusement de nous rappeler l’inspectrice de Cheffe Adjoint. Qui passe l’heure à opiner quand on lui explique à quel point on évalue bien tout partout les compétences demandées, et nous regarde profondément quand on explique que, parfois, on ne le fait pas, parce qu’il y a des choses, juste, à connaître.

“Ce que j’entends”, dira-t-elle à un moment où j’envisage sérieusement d’avaler deux litres d’huile de vidange, “c’est que vous pouvez employer des compétences interdisciplinaires pour évaluer ce que vous appelez des savoirs.”

Dialogue de sourds (et totalement indigeste pour les non-profs, je m’en excuse). Et qui me donne envie de hurler. Parce que je suis absolument certain que, dans un collège de centre-ville, le fait d’expliquer qu’il est essentiel que les élèves connaissent certaines notions, aient lu certains textes, aient découvert des mouvements artistiques n’est absolument pas sujet à débat.

Mais nous sommes en REP+.

Et en REP+, la grande majorité des élèves de l’année dernière découvriront Andromaque dans les notes de bas de page du brevet. Tandis que le texte a été étudié par au moins cinq  collègues à moi enseignant dans des établissements plus favorisés.
Il est un savoir, une culture qu’il n’est pas honteuse d’acquérir en disant “nous allons découvrir un texte important”.

Et j’en suis chaque jour convaincu.

Convaincu quand la plupart des quatrièmes, qui touchaient un livre comme Spike une fiole d’eau bénite (oui, je suis en train de regarder Buffy pour la première fois…) ont pour les trois quarts lu Dix Petits Nègres et que je ne cocherai pas des masses de petites croix grâce à ça, parce que la compétence “lire un livre et kiffer se faire peur” n’existe pas.

Convaincu quand, justement, en préparant le brevet blanc, je raconte aux troisièmes Glee, de façon frontale, sans aucune interaction, l’histoire d’Andromaque et que je la lie à l’incendie de Notre-Dame. “L’empathie que l’on ressent pour cette femme de l’Antiquité ou pour ce bâtiment qui part en flamme, c’est la même.
– Ben oui monsieur. Parce qu’on se sent connecté à eux, même si ça n’a rien à voir avec nous.
– Oui. L’Art sert à ça, entre beaucoup d’autres choses, à connecter, comme vous dites.”

Je ne supporte plus cette vision doloriste de l’apprentissage. Il est nécessaire d’expliquer aux gamins où ils vont, de devenir, de temps à autres celui qui leur passe les bons outils pour qu’ils expérimentent, leur montrer qu’ils acquièrent des compétences, fiche de personnage en évolution.

Mais les plonger dans l’inconnu, sans leur expliquer pourquoi, est nécessaire également. Parce que la culture, de ce socle commun, ne sera pas toujours utile. Pas immédiatement. Parce qu’elle ne sera pas toujours compréhensible. Parce qu’elle nécessitera du temps pour être intelligible. Et ce n’est pas grave.
Nous devons aussi enseigner le mystérieux, le laborieux, le plus grand que nous.
De peur que l’école ne devienne un atelier, dans lequel on vient récupérer les outils qui “serviront plus tard” et que l’on en sorte, équipé pour l’avenir, mais vide de tout ce qui est abstrait, plus grand que nous, mystérieux même quand on est adulte.

Je ne bite toujours rien aux Fleurs Bleues de Queneau, et pas beaucoup plus à la poésie de Rimbaud. Des profs ont posé mes yeux sur des tableaux et des sculptures qui m’ont dérangés, et je ne parviens toujours pas à comprendre pourquoi. Je leur en suis aussi reconnaissant que ceux qui m’ont donné les armes pour forger des phrases. Dans lesquelles j’essaye, parfois, de faire entrer un peu d’énigmatique.

Tout savoir n’est pas étiquetable n’est pas identifiable, ni même, peut-être, utile. Il n’en reste pas moins, lui aussi, nécessaire à la formation des êtres humains qui nous sont confiés.

De cela, au moins, je suis convaincu.

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