
Au ministère de l’Éducation Nationale, et à la mairie de Grigny,
Un truc que j’aime beaucoup faire durant les vacances qui nous sont royalement octroyées à nous, les enseignants, c’est prendre mon café en lisant le journal (bon, en faisant mollement défiler mon fil d’actualité sur mon téléphone, mais vous aurez compris l’idée).
Cette charmante occupation de pré-quarantenaire a été ce matin quelque peu perturbée par un article de presse que j’ai eu l’heur de lire. Et c’est un euphémisme. En ce moment même, il y a sur les murs plus de café que de mur, et je suis en train de déchirer mes vêtements à en faire honte à notre cher Hulk.
Pourquoi ? Parce que je n’aime pas les mensonges.
Enfin, surtout, je n’aime pas les mensonges lorsque la personne n’essaye même pas. Qu’elle balance un gros mytho, comme ça, sans la moindre honte.
Et c’est le cas dans cet article.
Pour ceux qui n’auraient pas le temps ou l’envie de le parcourir, le papier traite des “cités éducatives”. Un nouveau “label” – déjà, quand on utilise le mot label pour autre chose que des poulet fermiers, il faut se méfier – attribué à des villes défavorisées. Je cite l’article :
“Ce nouveau label doit répondre à trois objectifs principaux : “Conforter le rôle de l’école, organiser la continuité éducative et ouvrir le champ des possibles”,
explique un communiqué de présentation. Autrement dit, coordonner
toutes les mesures qui existent déjà, mettre en relation les acteurs des
quartiers populaires pour “accompagner au mieux chaque parcours éducatif individuel, depuis la petite enfance jusqu’à l’insertion professionnelle”.
Il y aurait déjà des pages à écrire sur la délicieuse ironie que l’on peut trouver à constater qu’on en demande toujours plus aux “acteurs des quartiers populaires” tout en leur sucrant leur subvention à en faire clamser un diabétique.
Mais ce n’est pas ça qui m’a le plus choqué. Ce qui m’a choqué c’est ÇA.

Bon.
Mon anonymat déjà agonisant dût-il en crever définitivement, je précise que je suis prof à Grigny actuellement. Et que cette “expérimentation” évoquée dans l’article, c’est un gigantesque pipeau. Il n’y a JAMAIS eu d’expérimentation. Mais un enfumage de dimensions pharaoniques.
Voilà ce qu’il se passe : depuis début 2017, en effet, on nous parle, en effet, de la mise en place d’une cité éducative, dans le cadre du projet “Grigny 2020″ (à prononcer “Grigny vinvin”, parce que ça avait l’air sans doute trop sérieux sinon).
Et alors ça, on nous en a parlé, de la cité éducative. Que notre cheffe, elle a eu une trouzaine de réunion dessus.
Mais pas une fois, PAS UNE SEULE, il n’a été expliqué aux personnels d’éducations, aux parents, et accessoirement aux élèves de quoi il s’agissait. Pendant que l’on continue à nous virer des heures de cours, à supprimer des postes et à faire entrer au chausse-pied des élèves dans des salles surchargées, le mirage de la Cité Éducative, ce grand rien du tout, plane au-dessus de la ville.
Et maintenant, on vend ce RIEN à toute la France.
Et vous savez quoi ? Ça va prendre. Parce que les inspecteurs, les chefs d’établissement et les recteurs, élus, eux, ont été informés (de quoi ? Mystère) et sont prêts à communiquer sur ce “projet” qui n’a jamais été concrétisé.
Du. Vent.
On est en train de monter, à grand renfort d’articles élogieux, un grand néant.
Et on utilise cette ville, dont les difficultés sont immenses, au sein de laquelle nombre d’enfants et d’adultes se battent quotidiennement pour mettre en place un avenir un brin meilleur, pour assurer à moindre frais une publicité “politique”.
C’est dégueulasse. C’est révoltant.
J’espère que ce mensonge n’est qu’une erreur de journaliste pressé. Un énorme malentendu.
Parce que je refuse de croire qu’on puisse bâtir la crédibilité de l’Éducation Nationale sur un vide aussi abyssal.
Tandis qu’au quotidien, les fissures s’agrandissent.
ADDENDUM : Des informations supplémentaires et un nouveau numéro de pipeau dans cet article.