Lundi 6 mai

Reprise, et beaucoup de joie aujourd’hui.

À commencer avec les quatrièmes, que je récupère sensiblement où ils en étaient restés avant le début des vacances. J’ai rarement eu deux classes qui me donnent l’impression d’être restées figées durant plusieurs jours. Les mêmes petites histoires les agitent, les mêmes questionnements. Mais, tout doucement aussi, un brin de maturité. Ils ont perdu la méfiance et la révolte a priori qu’ils démontraient devant toute nouveauté, devant toute langue un peu étrangère à la leur.
Et le poème de Baudelaire, “Le soleil”, rayonne silencieusement tandis que le jour se déploie sur la cité, à travers les fenêtres.

“Vous aviez prévu votre coup, en fait.” grogne Hildegarde lorsqu’elle finit par saisir le sens du texte.

Même pas.

Cours avec les troisièmes Glee. Je les ai un peu négligés, le mois dernier. Le syndrome de la bonne classe. Pour qui on ne se donnera pas au maximum, quand d’autres groupes, plus compliqués, nous accaparent. J’ai taillé, pendant les vacances, un cours sur mesure, exigeant et nécessitant autant d’autonomie que de travail de groupe. Et surtout une grande confiance de ma part. Tous les ingrédients qu’ils adorent. Ils se plongent donc dans un texte d’Eschyle avec bonheur, s’interrogeant sur les nuances entre orgueil, hybris, égocentrisme, vanité et narcissisme ; je circule entre les petits groupes, insiste énormément sur l’exactitude des réponses.
Un travail précis, humble et exigeant, qui semble leur faire à tous énormément de bien.

Ce n’est pas tout à fait la même histoire avec les troisièmes Bazoukan, qui arrivent comme à leur habitude dans un joyeux bordel. Je calme assez aisément mon envie de leur adresser de vertes remontrances – je vais éviter de crier au bout de quatre heures de boulot – et commence par les féliciter :
nombre d’entre eux s’en sont tirés plus qu’honorablement au brevet blanc.
La nouvelle est accueillie par un silence méfiant. J’ai avec eux le compliment rarissime, ils se demandent ce qui va leur tomber sur la tronche.
J’en profite pour enchaîner, là aussi, avec le cours sur Prométhée. Et entame un entraînement à la prise de note en leur racontant la légende. Les troisièmes Bazoukan adorent qu’on leur raconte des histoires. Et tout se passe dans un silence concentré quand :

“Mais c’est juste abominable monsieur !”

Roog me contemple avec du feu dans les yeux. Le genre de feu que je distingue dans trois ou quatre regards par an et qui me fait fondre. Il n’y a plus aucun recul, aucune distance, le gamin est tout entier pris à ce qu’il entend.

“Qu’est-ce qui est abominable ?
– Ce que fait Athéna, avec la boîte de Pandore ! Alors non seulement on se prend tous les malheurs du monde, mais en plus, on a l’espoir que ça va aller mieux ? C’est révoltant !
– Mais comment faire face à ces malheurs, sans l’espoir, alors ?
– Ben, si on n’espère pas, on ne déprime pas forcément. Juste… on ignore ce qui nous arrive de mal, on continue à vivre, on accepte. Mais là… Là… Là on peut pas !”

La troisièmes Bazoukan se tait. Je choisis de penser qu’ils se rendent compte, eux aussi, qu’il se passe quelque chose d’important. À la fin du cours, quatre ou cinq d’entre eux viennent demander des précisions sur la légende, sur le stoïcisme, dont j’ai rapidement parlé. Roog attend, pour participer à la conversation, que les autres soient partis.

“Désolé, hein, mais après les vacances, mon cerveau il avait trop besoin de penser !”

Je quitte le collège très tôt. Le soleil allume toujours les cimes des cités.

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