Samedi 15 juin

Puisque je suis en plein dans les bilans, pourquoi ne pas vous gonfler avec mon bilan le plus bisounours, et peut-être le plus important : pourquoi j’ai aimé être prof cette année.

1. Parce que j’ai été prof d’un niveau que je connaissais mal.

Je n’avais plus eu des quatrièmes depuis trois ans. Soit une éternité. Ce qui m’a permis de reprendre mes cours, presque de zéro. Et, lorsqu’on a la chance de ne pas avoir à préparer ses heures – trop – dans l’urgence, la création des cours est un moment hyper gratifiant.
C’est le moment où l’on renoue avec nos études et notre discipline à proprement parler : sans urgence et avec à notre disposition une masse affolante de ressources.
Découvrir un programme, s’interroger sur sa cohérence, ou pester contre sa structure, pour un prof de français, lire et relire des textes importants – le XIXe ! – réfléchir à la façon dont on va organiser, transmettre… Il y a quelque chose de vivifiant, là-dedans. Et d’un peu terrifiant, aussi. On construit de beaux assemblages, on les chouchoute… Avant de les précipiter à toute berzingue dans nos classes, pour voir s’ils explosent en volent ou parlent aux élèves.

2. Parce que – enfin – j’ai appris à choisir mes batailles.

“Faire petit, mais bien.” Cette phrase est l’un des credo de Monsieur Vivi quant aux divers projets dans lesquels il se lance (ce qui est assez ironique de la part de quelqu’un qui monte, dans le plus grand des calmes, trois spectacles par an). Cette phrase m’a été d’une grande aide ; et à présent, je la modifie, pour qu’elle me corresponde. “Connaître ses possibilités, faire à leurs mesures, et bien.”

Cette année, je n’ai pas été délégué du personnel, je n’ai pas été coordonateur de discipline, je n’ai pas participé à beaucoup de projets avec mes classes de quatrième.

Cette année, j’ai été professeur principal de troisième, j’ai filé un coup de main sur le projet des troisièmes à option musique, j’ai sérieusement repensé tous mes cours de langue, je me suis battu pour faire de l’évaluation par compétences une part pertinente et essentielle de mon travail sans pour autant compromettre mes valeurs.

Est-ce que j’aurais pu faire plus ? Très certainement. Je ne suis pas persuadé que j’aurais fait mieux. Je suis heureux des avancées que j’ai menées cette année. Et je réfléchis à celles que je planifierai l’année prochaine.


3. Parce que je me suis senti utile.

La classe de troisième Bazoukan m’a fait un bien extraordinaire. Ce groupe foutraque, totalement hétéroclite, composé d’un grand nombre d’élèves indifférents à la matière ou à leur réussite dans l’année me rappelait beaucoup une autre troisième, deux ans plus tôt (coucou B. !) qui m’avait fait conclure que, peu importe les profs qu’ils rencontrent, les méthodes que l’on met en place, le parcours des mômes est déterminé d’avance : ceux destinés à réussir réussiront, les autres non.
Et arrive la troisième Bazoukan.
Peut-être est-ce l’équipe de profs, l’avancée dans le métier, ou une heureuse conjonction astrale, mais j’ai décidé de me lancer contre le mur de cet échec annoncé, sabre au clair.

Ça a marché.

ll n’y a pas eu de miracle. La classe ne s’est pas transformée en une théorie de petits angelots assoiffés de connaissance, sortant de la classe pour se ruer au CDI ou pour traduire des vers de Sénèque. Mais, petit à petit, tous les mômes ou presque ont commencé à “sortir de leur tête”. Abandonner le petit monde dans lequel ils attendent souvent que le temps passe, pour tenter de comprendre ce que ce prof leur proposait. Petit à petit, participer apporter sa pierre aux activités est devenu la norme. Et il y a eu des progrès, plus ou moins importants. Une fois encore, j’ignore ce qui en a été la cause exact : eux, moi, une prof principale hyper dévouée, leur envie d’obtenir une orientation qui leur plaisait. Mais vraiment, vraiment, je me suis senti utile à leur égard. Et cette sensation, mes amis…

4. Parce que j’ai eu des chouchous.

Comme tous les ans, et dans chaque classe. Des élèves qui, tout pour différentes raisons, vous font du bien : Rina, brillante et sarcastique, dont le côté blasé s’est changé en une vraie envie d’en apprendre davantage ; Eilie, qui a longtemps hésité entre l’envie d’être populaire auprès de ses potes et d’aimer apprendre, et qui a compris qu’elle pouvait avoir les deux ; Roog, sale môme que j’ai aimé de tout mon coeur ; Flavia, élève totalement paumée, mais qui s’est accrochée toute l’année. Qui a compris que ce qu’on attendait d’elle était presque hors d’atteinte et qui, pourtant, à sa façon, tente d’y arriver, et se sert de tout ce qu’elle peut comme marchepied.

Il est bon pour un prof d’avoir des chouchous. Pas parce qu’ils sont un principe d’exclusion des autres. Au contraire. Parce qu’ils sont simplement des mômes dont on a saisi l’étincelle. Et qu’ils nous prouvent qu’on peut trouver cette étincelle chez tous leurs camarades. Ou presque.

Et puis, tout simplement, ils nous font entrer et sortir du bahut un peu plus légers.

5. Parce que j’en ai appris davantage sur moi.

On dira ce qu’on voudra, prof est un métier d’égocentrique : nous ne sommes pas, quoi que veulent en penser certains, des drones de l’institution : nous passons notre vie professionnelle au contact d’autres humains, enfants ou adultes. Nous réagissons tous différemment à cet étrange contact entre les élèves, ce que l’on doit leur faire découvrir, et nous.
Tous les ans, je suis étonné de voir que j’ai réagi de telle façon face à une classe en rébellion, une proposition de projet… ou tout simplement à la rencontre d’un.e collègue.

J’ai exercé cinq profession dans ma vie. Aucune à ce jour ne m’a donné une vision aussi précise de qui je suis, de qui je deviens. C’est déstabilisant, parfois. Et quand on est aussi narcissique que moi, c’est presque addictif.


6. Parce que j’ai travaillé avec des amis.

J’ignore si c’est souhaitable. Mais j’ai l’immense chance de compter parmi l’équipe d’Ylisse deux des personnes que j’aime le plus au monde. Et croiser dans les couloirs l’un des visages qui font que tu te sens pousser des ailes de trois mètres d’envergure, c’est un sacré privilège.

Et même au-delà de ces passions, il y a Ylisse une quantité hallucinante de belles personnes. Et cela est vrai dans tous les établissements scolaires où j’ai exercé.

7. Parce que ça n’est jamais fini.

L’année approche de la fin, et déjà une nouvelle se profile. Et avec elle son lot de questions : quelles classes ? Quels élèves ? Quels collègues ? Quelle prochaine transformation en Super Saiyan pour Son Goku ?

Ces dix mois intenses, riches d’expériences en tout genre s’envolent déjà, légers. Les dernières semaines passeront vite. Et déjà, une silhouette se dessine, celle du collège de l’an prochain, riche de mille crises et de mille bonheur.

Et je suis impatient, comme un gamin prêt à ouvrir ses cadeaux de Noël.

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