
“… quelle quatrième est-ce que tu parles ?
– Mais la quatrième Avaltout !
– Mais elle est horrible, je sais pas ce qu’ils ont fait avec cette classe.
– C’est la classe de qui ?
– Celle de Monsieur Samovar.
– Ah le pauvre !”
J’écoute la conversation depuis quelques secondes affalé sur la table dans la pièce annexe de la salle des profs. Je finis par me relever, m’afficher dans l’encadrement de la porte. C., la collègue d’Arts Plastiques me voit et éclate de rire :
“Ah, te voilà !”
Je lui grimace le sourire le moins rancunier du monde. Aucune méchanceté dans le diagnostic que je viens d’espionner, c’est un fait. Depuis la rentrée je me suis renseigné sur “mes” élèves, reçu “mes” parents, fait “mon” plan de classe.
J’ai beau abhorrer ce terme et hurler que “ça n’est pas ma classe”, ça l’est en fait.
Et elle est toute pétée.
Le mélange est explosif : des élèves à forte personnalité, certains adorant l’école, d’autres étant totalement perdus. Des élèves aux histoires personnelles hyper complexes – où n’est-ce pas le cas en REP+ – dont certains sont résidents français depuis moins de cinq ans. Des élèves aux parents hyper-protecteurs mais ne comprenant absolument pas les enjeux de l’école, ou d’autres absolument paumés qui, lorsqu’on les contacte, passent les premières minutes à demander quels conneries leurs enfants ont encore fait.
Une môme qui me demande, lorsque j’invite la classe à retirer les manteaux, si elle doit aussi enlever sa chemise.
Une autre d’un charisme fou, footballeuse émérite, se battant contre ses difficultés avec une volonté hallucinante.
Un gamin qui, depuis le primaire, demande tour à tour à ses enseignants pourquoi il est à l’école. J’attends que ce soit mon tour.
Un petit mec brillantissime qui m’a confié ce matin la hâte qu’il avait de ne plus dépendre des adultes.
“Des profs ?
– De tous les adultes, monsieur.”
C’est la quatrième Avaltout. C’est un chaos absolu. C’est celle dont je prendrai soin, où je mettrai l’essentiel de mes forces.
C’est ma classe.