Lundi 17 février

En tant que grande personne raisonnable – et aussi parce que je suis max à la bourre dans mes corrections – j’ai amené un paquet de copies pour me tenir compagnie durant les 3h30 que dureront un trajet en TGV. Je commence donc à évaluer un “Travaille d’écritur” (il faudra que je parle à Hapi de l’importance de faire une bonne première impression). Je ne suis pas arrivé à la huitième ligne qu’une voix un peu rogue m’interpelle :

“Pourquoi vous corrigez en mauve ?”

Je jette par-dessus mes lunettes un regard quelque peu surpris à mon voisin de siège qui, avec le plus grand naturel, lorgne sur mes copies.

Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Je respire donc sereinement par le nez et répond :

“Bonjour. Hector Samovar, enchanté.
– Ah oui. Bonjour. Pardon, hein. Mais moi, on a toujours corrigé en rouge, mes copies. Et là, je vois un -s oublié. C’est fait exprès si vous le corrigez pas ?”

Prof a cet amusant – et unique – point commun avec entraîneur de foot que tout le monde l’est. Au départ, cela m’agaçait prodigieusement. Et m’agace toujours à vrai dire. La plupart du temps, le prétexte que j’entends est toujours le même : “J’ai passé quinze ans à l’école, je sais ce que c’est, les profs.”
Ce à quoi, j’ai souvent envie de citer la fabuleuse réplique de Rachel dans Friends : “Et moi je suis allée au zoo hier, et maintenant je suis un koala !”

Mais, le temps passant, j’ai aperçu une autre réalité, dans ces incessants commentaires. Du coup, je rebouche temporairement mon stylo :

“Je vois. Vous étiez où au collège.
– Oh ! A Paimpol. Et on avait une prof de français extrêmement stricte. Aucune faute ne passait. C’est pour ça que je me posais la question. Et…”

C’est quasi-systématique. La très grande majorité des gens se croit obligé de donner son avis sur le métier d’enseignant parce qu’il veut comprendre ce qui lui est arrivé durant sa scolarité. L’évoquer, pour l’attaquer ou pour défendre le modèle d’éducation qui l’a formé. Et si les réactions vis-à-vis des profs et de leur boulot sont si virulentes c’est, je commence à en être convaincu, parce que derrière chaque commentateur, il y a un élève qui a des comptes à régler ou des hommages à rendre à sa scolarité.

J’écoute quelques minutes la personne, fais un ou deux commentaires. Il me remercie d’avoir écouté.

Et me laisse corriger en mauve.

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