
“Monsieeeeeur Ulrich il est à ma place !
– Je suis pas à ta place sale bête, ta place elle est là.
– ULRICH !
– Mais monsieeeeur, elle comprend rieeeeen !”
Conversation qui se déroule fréquemment lors d’entrées en classe d’élèves de quatrièmes et de troisièmes, et qui me donne, à parts égales, envie de sangloter et de demander aux mômes de s’allonger pour le temps de l’histoire avant la sieste.
Le problème est le suivant : à Ylisse, comme dans quelques autres endroits, les salles de classes sont composées de quatre murs. Et l’un des murs est systématiquement vitré, pour faire entrer la lumière (et aussi la pluie et la canicule, parce que concevoir un bahut comme des bureaux dans lesquels la clim’ fonctionne à balle toute l’année, ça n’est que moyennement malin).
Là où ça devient drôle, c’est que le mur vitré, suivant le côté du bahut où nous nous trouvons, se trouve parfois à gauche de la salle, parfois à droite.
Et ce changement spatial peut suffire à transformer une entrée en classe pas toujours calme en un chaos que ne renierait pas Tzeentch. Et même si ça me fait beaucoup rire, ça m’a aussi amené à faire ça.
“Remettez-vous à vos places. Ulrich ici, Yamina là, Hilda ici (lâchez le cou de Flik), Iman là… Bien. Maintenant regardez.
– Quoi ?
– Autour de vous.
– Y a quoi ?
– Vos camarades. Regardez à côté de qui vous êtes, qui vous fait face, vous tourne le dos. Et maintenant, étendez les bras.
– Oaaah, on va faire un truc de théâtre chelou ?
– Faites ce que je vous dis. Sérieusement.”
Des rires, évidemment, mais ils s’exécutent. La place dont disposent ces vingt-six mômes dans des classes conçues pour quinze-vingt élèves en des temps reculés (il y a quinze ans) est des plus réduites.
“Voilà. C’est votre endroit, et l’espace dont vous disposer. Prenez-en soin.”
Exercice que je répète, fréquemment. Il n’est absolument pas une panacée. Ni une solution définitive. Mais je reste convaincu que l’un des très nombreux soucis de ce bahut et des établissements scolaires en général est l’espace et son occupation. Dans des pièces mal faites, on fait entrer des gens pourvus de corps en train de s’étirer, de s’élargir, de s’arrondir ou de prendre des angles. Pilotés par un cerveau qui a souvent du mal à suivre le mouvement. Et sans vouloir jouer le coach de développement personnel, les aider à consolider un peu leur nouveau rapport à la réalité aide à apaiser pas mal de choses.
“Bon. On s’assoit. Qui me rappelle la formation du futur antérieur, actif ET passif ?
– Ah ouais ? Je pensais on travaillait pas, aujourd’hui, avec votre exercice.
– C’est du travail.”