
En quittant le collège, vendredi dernier, je confiais à T. que j’ignorais, entre autres, à quoi ressemblerait ce journal une fois la période de confinement commencée.
“C’est la relation avec les élèves qui est mon moteur. Sans eux, qu’est-ce que je vais pouvoir faire ? Ou dire ?”
T. a eu son sourire élégant.
“C’est une période exceptionnelle, je pense que c’est important de la documenter.”
T. a souvent raison.
Documentons.
Nous sommes lundi 16 mars et il y a eu comme une explosion. Une urgence qui nous a ballottés, et repoussé jusque derrière les portes de nos foyers. Je me lève ce matin et il n’y a pas de RER D. Pas de salle des profs. Juste une immense étendue vide, jonchée de quelques débris.
J’ai un ordinateur sous la main. Je m’en sers pour appeler. Les adultes sont là, tous, et déterminés. Mais les enfants ? Les mains en porte-voix, y a-t-il quelques élèves, autour de moi ? L’espace de travail numérique a volé en éclat, sous le nombre de connections, même chose pour Pronote, le logiciel de suivi et de vie scolaires. Nouveau séisme.
Temporairement, et au mépris de toutes les règlementations, j’ouvre des salons de discussion privés sur des logiciels que, je le sais, certains élèves fréquentent. Et ils apparaissent. Un. Deux. Trois troisièmes Glee. Les gars souriants, avec qui je travaille depuis la sixième. “On prévient les autres, monsieur !”
L’après-midi, j’ai retrouvé les deux tiers de la troisième Glee, et une poignée d’élèves de mes autres classes. Je leur soumets le boulot que j’ai préparé durant le week-end. J’évite de trop les remercier, de trop leur dire que ce sont des circonstances exceptionnelles. J’aimerais leur faire croire que c’est normal. Bien entendu, c’est tout à fait prévu, ne nous attardons pas et vivement les premiers cours en vidéo.
Nous sommes le lundi 16 mars 2020. Mon métier a volé en éclats.
Il y a tout à faire, à refaire. Pour eux.