Samedi 4 avril

“Vous pouvez m’envoyer votre numéro ?”

Je sais que c’est grave. On ne fait pas une demande pareille, et encore moins un premier jour de vacances, même comme ça.

Je le donne, et je prends l’appel, quelques secondes plus tard.

Je ne l’avais pas vu venir. C’était dans mon angle mort. Une faille absurde dans l’armure. Je m’étais préparé pour ma famille, mes amis, mes proches et moins proches. On vit cette époque où un organisme invisible nous repousse sans ménagement, et parfois éteint la vie sur son passage. Je l’ai compris, me suis confiné, ai tenté de conjurer la peur par l’intellect.

Mais pas pour mes élèves et leur entourage. Comment j’ai pu ignorer ça ?

Je balbutie des mots. En me demandant comment il faudra faire au retour en classe, comment je devrais lui en parler, si je devrais lui en parler. J’essaye de poser un pansement sur cette hémorragie de larmes dont je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu’il y a un code, quand tu es prof de français de quatrième Avaltout, quand au bout du fil quelqu’un que tu as en classe te dit que c’est horrible, d’aller voir le corps, que ça fait peur, très très peur ? Quand tu entends, derrière, la douleur de toutes les autres personnes de la famille ?

Pas eux. Pas eux. Ils sont trop petits, pour être malmenés ainsi. On nous les confie, on les porte, on leur apprend, on rit, on s’énerve. On pense trop à eux. On aime trop penser à eux.

Comment ça a pu se produire ? Comment on se trouve, au mois de février à leur faire prononcer “Percé jusques au fond du cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle.” et en avril à bégayer “Prenez soin de vous, prenez soin de vous et restez bien avec votre famille.” Où est le sens ?

Qui faut-il supplier pour que ça s’arrête ? Que faut-il faire ? Pour qu’on n’ait pas à prononcer “Alors lui, alors elle, il faut faire attention. Il a perdu sa mère, elle a perdu ses frères, tu sais, en 2020…”

Mes talismans, le rationnel et la logique ont volé en éclats. Ça a prit quatre minutes seize d’appel. Je sais que c’est le choc. Je sais que c’est comme ça. Je sais aussi que c’est égoïste.

Mais pas eux. Pas eux, s’il vous plaît.

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