
Un homme est mort.
Il s’appelle Samuel Paty, il enseignait l’Histoire, la Géographie et l’Éducation Morale et Civique. Tout porte à croire qu’il est mort de sa profession, après avoir présenté à ses élèves des caricatures de Mohamed, et avoir été la cible de malveillants. D’un fou.
La tristesse et la colère s’élèvent en fumées noires. Et la vengeance. Et quand tout cela sera retombé, le quotidien sera un peu plus sale, un peu plus sombre qu’avant. Comme à chaque fois.
Parce que les bourreaux de Samuel, comme ceux du Bataclan, ou de Charlie Hebdo ont pris une vie. Et aussi ce que Samuel tentait d’enseigner. Comme tout prof, il a montré à ses élèves que le blasphème leur appartient. Qu’ils ont le droit de s’en emparer, d’en discuter, d’y réfléchir. Et je pense qu’il n’y a pas plus grande insulte pour son assassin, pour les responsables de sa mort : une personne mettant à porter des générations qui viennent le savoir, le monde dans sa globalité.
Recourir à cette monstruosité est une façon de nous plonger dans la sidération. Les caricatures du prophète Mohamed seront à nouveau associées à l’horreur. On en parlera toujours avec la voix un peu hésitante. Les élèves y penseront avec inquiétude. Et les parents aussi.
Les divisions arriveront : ceux qui brandiront leur racisme, ceux qui se prétendront offensés par le droit à la caricature, ceux qui prétendent qu’il faut des actes forts, ceux qui prétendront que c’est la faute de la droite, de la gauche. Et le terrorisme aura accompli son œuvre. Terrorisme. Du latin “terreo”, effrayer. Pour conjurer ce qui effraie, nous nous mettrons en colère. Mais la seule division, le seul trait à tracer dans le sable, il est entre ceux qui violentent, qui tuent sous prétexte que l’on doit se taire. Qui hurlent que certains savoirs, certaines vérités sont interdites.
C’est avant tout le travail des profs, c’était le travail de Samuel : mettre à portée de ceux qui arrivent les savoirs, les idées. Déployer le monde dans l’esprit de ses futurs habitants, de ses futurs défenseurs. Et peut-on encore dire que c’est une tâche facile, quand on en meurt ? Quand un homme est décapité pour cela ?
Nous, enseignants, sommes en première ligne dans ce combat. Nous l’avons choisi. Mais nous devrions – nous sommes, souvent – être soutenu dans leur tâche par l’ensemble de la société : c’est à nous tous, quelle que soit notre position, de montrer qu’aucun savoir n’est trop grand pour être transmis, admiré, interrogé. A nous tous de refuser le silence et la crainte.
Les assassins de Samuel Paty sont la légion du silence et du néant. Nous sommes meilleurs, nous sommes plus forts qu’eux. Il faut s’asseoir avec les enfants, avec les adultes, avec tous, et parler. Réfléchir, se disputer, accepter une idée de l’autre, se tromper, défendre ses positions. Et faire de ces actions quotidiennes un principe fondamental. Parce que c’est ce qui nous constitue en tant qu’humains. Parce que c’est ce qui fait notre force.
Les mots, la connaissance, l’irrévérence, le sacré, l’art nous appartiennent à tous.
Prenons-en soin, pour ceux qui viennent.
Adieu, Samuel, et merci.