
Vous serez ravi d’apprendre que ça y est, les choses retournent à la normale. Non, nous n’avons pas encore résolu le problème du réchauffement climatique et le remède contre le coronavirus est encore aussi lointain que la perspective de Timothée Chalamet reprenant le rôle de Rocky Balboa, mais, au moins, on a recommencé à dégueuler au sujet des profs sur CNews. Et qu’ils ne veulent pas reprendre après les vacances, et que c’est un scandale parce qu 40000 d’entre eux s’étaient barrés aux Maldives pendant le confinement.
Vous me direz, j’aurais aussi pu signaler que fourrer la tête dans une poubelle n’est pas une expérience olfactivement agréable. Mais tout de même. Même après treize ans de métier, je reste émerveillé par cette facilité réconfortante à vomir sur le corps enseignant, en particulier en ce moment.
Réconfortante. C’est le mot. Dans une période durant laquelle nous ne sommes absolument pas en contrôle de notre destin, où des gouvernants tentent, au coup par coup, de gérer la progression d’un organisme microscopique qui se torche de leurs politiques, il y a une organisation humaine vers laquelle on peut diriger son mécontentement et sa frustration : l’enseignement. Tous les parents le savent désormais dans leur chair, gérer un, deux ou huit mômes lorsque l’école n’est pas là pour les prendre en charge relève au mieux d’un exercice délicat, au pire d’une balade dans le septième cercle de l’Enfer. Et nombres de médias se régalent de ce qui est désormais une peur bien réelle : un reconfinement, durant lequel au stress quotidien, s’ajoute la garde des mômes.
Jusqu’à très récemment, je n’avais aucune pitié pour les parents, considérant que si tu comptes sur la société pour te libérer de ton gosse huit heures par jour, tu n’as qu’à réprimer tes instincts reproducteurs. Pour plein de raisons, j’ai évolué sur la question. Enseigner à des élèves à travers un écran, percevoir, très partiellement, leur quotidien au gré des micros m’a fait réfléchir. Et il serait bon que les grandes chaînes d’informations incitent leurs chroniqueurs à faire de même. Parce que soyons clairs : la situation a quand même assez peu de chances de s’améliorer miraculeusement. Et que si couvre-feu renforcé, confinement local, confinement partiel, confinement œuf jambon fromage il y a, il faudra, plus que jamais, que le groupe humain que nous appelons société française parvienne à se serrer les coudes.
Il y a quelques jours, l’émotion soulevée par la mort de Samuel Patty a rapproché les français de leurs profs. Déjà, quotidien oblige, cette proximité se comble. J’aimerais de toutes mes forces que subsiste un fragment de ce qui a été ressenti. Et, sans doute suis-je naïf, sans doute suis-je ridicule, mais j’aimerais en appeler à la bienveillance des parents. J’aimerais prévenir que ce dénigrement quotidien de la profession salit ceux qui le vomissent et ceux qui le reçoivent. J’aimerais rappeler que nous avons, plus que jamais besoin de nous serrer les coudes. Même si la solidarité n’est pas évidente, qu’elle n’est pas télégénique ni source de bonnes réparties sur les réseaux sociaux.
Mais elle est un sacré outil contre la tempête qui continue à souffler.