Vendredi 26 février

Lectrices, lecteurs, proches et autres âmes de passage entre ces lignes, je dois vous faire une confession : je n’ai pas été très charitable. Lorsque, pendant le premier confinement, des parents ont fait part de leur détresse à devoir s’occuper de leur progéniture en permanence, ma première réaction a, en substance, été “Cheh ! Alors comme ça, ça fait des gosses, ça vomit sur les profs, et ça se plaint de devoir s’occuper de Marie-Justine pendant quelques mois. Ben fallait peut-être réfléchir avant de concevoir Marie-Justine !”

J’avoue que cela venait de quelqu’un un peu fatigué de devoir en permanence justifier que oui, le salaire délirant que nous verse le Ministère de l’Éducation Nationale est justifié, et aussi d’une personne un peu chafouine d’entendre, pendant le premier confinement “Ah ben cool, les profs vont avoir un mois de vacances en plus !” sachant que j’ai rarement autant marné que durant cette période.

Et puis bon, l’accident bête, j’ai réfléchi. J’ai parlé avec des parents et amis, dont je ne pouvais décemment pas ignorer le ressenti et les opinions. Désormais, quand je revois les réactions épidermiques à l’idée d’une nouvelle fermeture des écoles, je tente de mettre un peu de nuance dans mon verre de jugement.

Entendons-nous bien : je continue à penser que la politique de notre Ministère concernant l’ouverture des écoles est un scandale absolu. Entre des protocoles fantômes, des mesures inapplicables (coucou les tests salivaires, et plein de courage les collègues profs des écoles et directeurs) et une culpabilisation rampante, la sécurité des élèves comme des personnels est à peu près autant en sécurité qu’un plat de lasagnes dans mon champ de vision.

Mais j’admets que dans la société que nous occupons, et sa complexité grandissante, l’éducation des enfants ne puisse plus être l’affaire que de la cellule privée.

“Bravo, Monsieur Samovar, bienvenue en 1932, où le Ministère de l’Instruction Publique est devenu celui de l’Éducation Nationale !” me direz-vous.

Toutefois, je nuancerai cette prise de conscience. Cela fait des décennies qu’on nous demande d’éduquer une foule d’enfants, tâche éminemment complexe (je pense que peu de parents me contrediront), sans nous en donner les moyens et, pire encore, sans même nommer cette tâche.
Mon père me parle souvent de sa formation d’instituteur à l’École Normale, s’étendant sur plusieurs années, et dont les domaines étaient infiniment plus variés et approfondis que ce que propose l’INSPE aujourd’hui. Et je ne brandis pas la bannière nostalgique d’un temps que je n’ai pas connu. Je me contente de m’étonner que, dans un monde dont on nous explique à chaque tournant à quel point il est devenu compliqué, à quel point la jeunesse devient de plus en plus difficile à saisir, certains gouvernements aient purement et simplement anéanti la formation des profs (coucou Nicolas !) et qu’actuellement, on se contente, pour les titulaires, du minimum syndical, et pour les enseignants contractuels, de rien du tout.

Il s’agirait d’être cohérent : il n’est pas possible, ni décent, de demander à des professionnels d’assurer une mission de plus en plus compliqué, et de participer à ce qui s’apparente de plus en plus à un effort national en économisant sur la préparation desdits professionnels (et ne parlons pas de leur rémunération, c’est un sujet qui mériterait une tétralogie de billets de blog). Lorsque je lis que la contractualisation des personnels pourrait devenir la norme dans le milieu de l’éducation, je m’étrangle.

Tout se passe comme si on souhaitant métamorphoser les enseignants en prestataires de service. Mais l’éducation n’est pas un service. Elle est une valeur qui s’inscrit dans la durée. Elle ne peut pas se conformer ni à un calendrier électoral ni économique. Pas plus que la nécessité de se loger, d’être nourri ou en sécurité. Et c’est bien là le problème : depuis des années, on brade le tissu éducatif qui, maintenant qu’il est mis sous tension, va en se déchirant de plus en plus. Un cercle qu’il va falloir se décider, un jour à briser.

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