Samedi 6 mars

Il ne se passe pas un mois sans que, dans divers groupes de conversations entre enseignants ou sur des réseaux sociaux, n’éclatent des polémiques du style “Devons-nous accepter les élèves qui écrivent nénufar ?” “Faut-il enseigner la réforme de l’orthographe de 1990 ?” et j’en passe.
Ma réponse à ces deux questions est un oui franc et massif. Mais force est de constaté que mon avis n’est pas toujours partagé – loin de là – et que les débats sur le sujet sont souvent explosifs.
On pourrait, dans un camp comme dans l’autre, se gausser des opposants, ces boomers coincés dans leurs traditions et ces jeunes arrogants qui pensent que tordre l’orthographe les rend plus pertinents. Mais ici, chez Samovar, on ne se gausse pas ! Enfin si. On se gausse. Mais pas ce soir.
Ce qui est intéressant, depuis que j’ai l’âge d’avoir des souvenirs, c’est de constater que, plus qu’un savoir ou qu’une compétence, l’orthographe est considéré comme un blason. Une marque de noblesse. Avoir une bonne orthographe, comme avoir une belle écriture, est une marque de prestige sociale. C’est d’ailleurs un argument que j’ai souvent entendu (et relayé, oui oui) auprès des classes : “Une lettre de motivation bourrée d’erreurs, ça vous portera préjudice, dans la vie active !”
Et c’est un fait, l’orthographe est une discipline discriminante. Mais plus que cela, elle est une discipline passionnelle, pour de nombreux adultes. Il n’y a qu’à voir les débats actuels sur l’écriture inclusive. (le prochain qui me sort “oUi maIS le POInt MéDiAn” se prend mon pied aux fesses). Ce que je lis dans les réfractaires à l’application de réformes de l’orthographe est souvent la crainte d’un appauvrissement de la langue française, d’un oubli de règle que, eux, ont su maîtriser, et donc, sur le long terme, d’une perte d’une richesse culturelle.
A l’opposé, nombreux sont des “réformateurs”, à lire le français et ses règles à l’aune des problématiques d’aujourd’hui (le problème du masculin tenant lieu de genre neutre en français étant l’un des exemples les plus souvent cités), prêtant à l’orthographe “d’avant” et à ses défenseurs des pulsions rétrogrades.
J’aimerais trouver à ces problèmes (qui risquent de me revenir dans la figure à la vitesse du faucon Millenium) un argument gentiment consensuel, qui mettrait tout le monde d’accord. Je n’en n’ai pas. Si ce n’est que, depuis l’invention de l’écrit, l’orthographe a été une tentative de fixer un langage en perpétuelle évolution. Et qu’elle a la charge tout à la fois de créer un cadre cohérent, d’évoluer avec la langue, et d’en porter l’histoire. De part une malheureuse conjonction entre son étymologie, sa phonétique et son histoire, la langue française est condamnée à tourner avec un système ayant forcément des failles, dont on attend que chacun en maîtrise non seulement les règles objectives (NON, tu ne mets pas -ent à pomme au pluriel, Valère), mais également des chausse-trappes auxquels nous nous sommes attachés parce que nous l’avons appris nous-même en CP ou que nous avons galéré dessus en fac.
L’orthographe est traité comme une règle du jeu, alors que c’est un champ d’exploration. Et à cette contradiction, la solution ne sera pas donnée ce soir.