Vendredi 16 avril

Les mois qui viennent de s’écouler m’ont amené à beaucoup réfléchir à la question de l’incarnation. Oui, je sais, dit comme ça, c’est hyper prétentieux. Mais c’est une phrase qui revient sans arrêt quand on parle de l’école à d’anciens élèves “Ah oui, j’adorais / je détestais l’anglais, la prof était super gentille / horrible !”
Durant une année, ou plus, nous incarnons pour les mômes notre matière, voir plusieurs d’entre elles pour beaucoup d’entre nous, les profs des écoles en tête. (pas de pression)
Est-ce que je serais prof de français si je n’avais pas eu en général de bonnes relations avec mes enseignantes dans ce domaine ? Probablement, mais sans doute le chemin aurait-il été plus tortueux. “Grâce à vous, mon fils aime le français, et ça c’est waw.” m’a écrit une maman d’élève il y a quelques temps. Hormis pour me la péter, cela montre l’importance qu’attachent les étudiants, quel que soit l’âge, à la personne. Aux attitudes. Aux corps. Nous sommes les agents involontaires de nos matières. Bien entendu, quelques-uns, plus détachés, moins dans l’affect se concentreront uniquement sur les savoirs. Mais je ferais preuve de mauvaise foi en disant qu’ils sont la majorité.
Ce qui m’amène à cette année scolaire, et à la précédente. Je me demande ce que nous aurons incarné, derrière les protocoles et les masques. Avec les procédés que nous aurons mis en place, chacun à notre manière. Les souvenirs que les élèves garderont de leur matière, les bouffées d’affect et de rejet qu’ils exprimeront dans quelques années, quels seront-ils ?
Le paysage mental des adultes à venir est sans aucun doute durablement bouleversé par cette étrange période. Et ce soir, je pense égoïstement au lopin que constitue ma profession.