Mardi 8 juin

Il a fallu que les potes de Flo lui courent après pour me le ramener. Pourtant, il n’est pas du genre à fuir, même quand c’est pour se faire engueuler parce qu’il a écrit des bêtises sur la gomme d’Erik.
Mais là, Flo est devant moi, de grosses larmes lui roulant sur les joues. Flo est là parce qu’après qu’il ait lu un passage d’un fabliau, Keren a levé la main.
“Je sais que Flo il a des problèmes en français, mais il faut vraiment qu’il lise plus fort.”
“Je lui avais dit en secret ! Maintenant, tout le monde va savoir.”
J’hésite à lui répondre que tout le monde sait probablement. La dyslexie de Flo est suffisamment forte pour nécessiter une prise en charge particulière et, à n’en pas douter, être notée par les élèves, toujours à l’affût. Flo oppose une résistance terrible à toute tentative d’aménagement. Il refuse les évaluations aménagées, le temps supplémentaire… Je l’observe régulièrement. L’énergie qu’il déploie pour masquer cet aspect de sa vie d’élève est proprement hallucinante.
“Flo. Je suis désolé, mais il faut qu’on en parle à nouveau. Qu’est-ce qui vous fait peur à ce point ?”
Il me regarde à travers son visage pour une fois tout crispé. Sa coiffure habituellement impeccable est en vrac, son haut plus très bien ajusté.
“Je… Enfin je… Je veux pas être.”
Et puis il se tait. Il a un mouvement rapide vers l’endroit de la classe où, habituellement, sont rassemblés les élèves ULIS et leur AESH.
“Non, je suis hyper méchant en fait.”
Et voilà. Flo ne veut pas faire partie de ceux qui, malgré toute l’inclusion du monde, seront toujours à part. Flo le rayonnant, qui a déjà une copine, Flo le solaire refuse absolument l’ombre. Faire partie du groupe dont on sait qu’ils n’ont pas la même scolarité, et qui, à cet âge où le besoin d’appartenir au plus grand nombre est terrifiant, constituent un groupe marginal. Et Flo s’en veut de penser comme ça.
Et moi je me retrouve, comme souvent, comme un nul.
“Vous ne pouvez pas rester comme ça, Flo. Vous avez mal, et personne ne veut vous laisser comme ça. Vous en parlez, parfois, à vos parents ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que je pleurerais, et je veux pas qu’ils me voient comme ça.
– Ils se moqueraient de vous ?
– Ben non mais juste… Enfin c’est la honte.”
Les petites épaules de Flo ploient sous une charge que je ne pensais pas possible pour un gamin de sixième. Nous discutons, longuement. Je lui parle un peu de son prof de français quand il était élève. De ce qu’il a vécu, même si c’était moins compliqué. Il finit par accepter que j’en parle à sa famille. Mais surtout, il ne veut pas être là.
Je le vois descendre les escaliers en espérant que ce ne soit pas trop tard. Qu’on puisse encore dénouer cette terreur avant qu’elle ne s’enkyste définitivement. Et de me demander ce qui fait pousser ces épouvantables fruits dans le ventre d’enfants de douze ans.