Jeudi 2 septembre

Cher Emmanuel Macron, Monsieur le Président de la République française,
Merci de m’avoir rappelé que glandouiller sur internet entre deux préparations de cours est une mauvaise idée. Il faut dire que la journée s’y prêtait. J’ignore pourquoi, mais j’ai toujours la pulsion, le jour de la rentrée des classes, d’écouter et lire ce que le monde médiatique et politique raconte sur l’Éducation. Je n’attends pas de miracle, j’ai passé l’âge, et il manque plus de dents à mon idéalisme qu’à un boxeur professionnel. Mais je garde l’espoir que ce que je perçois au sujet des profs, des élèves, des personnels d’éducation, d’entretien ou d’administration n’est que le fruit d’une vaste incompréhension. Qu’au fond, tout le monde comprend parfaitement à quel point ce domaine est essentiel. Sérieux. Ça ne prend pas des masses de temps à prononcer, sérieux. Y a deux syllabes. Ça n’est pas bien compliqué, d’avoir l’air sérieux. Il paraît qu’être “trop sérieux” c’est un défaut.
Et puis voilà. Vous apparaissez sur nos écrans. Vous souhaitez bonne rentrée à tout le monde. Vous finissez par rendre hommage à Samuel Paty.
Le tout en tenant dans les mains un portrait de MacFly et Carlito.
Samuel Paty est un collègue qui s’est fait assassiner dans des circonstances qui ont mutilé l’Éducation Nationale. MacFly et Carlito deux YouTubers qui font des vidéos rigolotes et sont assez populaires pour être invités à l’Éysée et lancer des défis au président de la République. Le privilège des aristocrates de l’image.
Je n’ai vraiment, vraiment pas envie aujourd’hui qu’on me dise que c’est un détail. Que la communauté enseignante surréagit. Le gouvernement que vous avez formé a fondé la plus grande partie de son pouvoir sur l’image. Par des déplacements, des discours, des vidéos savamment maladroites, semblant obéir à l’adage : toute publicité est une bonne publicité. Et je sais parfaitement que ce billet en fait partie, de cette publicité. Mais c’est trop difficile. Trop difficile d’avoir dans le même plan, d’avoir sur le même plan, la présence d’un homme tué et celle, même pas assumée, avec ce cadre retourné, de deux comiques.
Ce que j’adore, lorsque j’enseigne le français, Monsieur le Président de la République, c’est lorsque je parviens à transmettre aux élèves que tout, dans une fiction, peut avoir un sens. En fonction du contexte, de la lecture que l’on en fait, des circonstances selon lesquelles on la dévoile. Et j’ai beau retourner cette vidéo d’une poignée de secondes dans tous les sens, le sens que j’en retire est épouvantable. Au mieux, il s’agit d’une maladresse folle. Une maladresse qui prouve à quel point tout ce que j’espérais avant de vous écouter est infondé. Au pire… Je n’ai pas vraiment envie de tirer de conclusions sur ce que l’on pourrait interpréter de pire sur cette intervention, mon cynisme n’a pas les épaules. L’un des seuls réconforts que j’arrive à invoquer aujourd’hui, est que cette image sera rapidement noyée sous un flot d’autres images, d’autres maladresses, d’autres blessures, infligées volontairement ou non.
Balancer un nom, balancer ce nom, comme ça, au milieu d’une opération de communication, n’est pas possible. Pas digne. J’espère en tout cas, que les élèves à qui nous enseignons s’en rendront compte. Pour eux, pour le monde dont ils hériteront. Et aussi pour Samuel Paty.