Samedi 13 novembre

Mercredi, j’ai fait connaissance avec Léona. Léona est la dernière des cent trente-sept élèves à qui j’enseigne cette année que je visualise enfin. Lorsque je lui ai rendu son commentaire, j’ai rendu grâce au masque, pour une fois : le sourire que j’avais sur la tronche aurait légitimement pu lui flanquer les chocottes.
“Léona.
– Oui ?
– Bonjour.
– Euh. Oui. Bonjour.”
Et puis je me suis rendu compte que le cours avait commencé depuis dix minutes, que j’étais en train de rendre les copies et que je restais planté devant elle. Parce que j’avais enfin réussi à faire la connexion entre son nom, son visage et son écrit. Que ça y est, le puzzle était complet. Alors je me suis repris, je lui ai rendu sa copie, fait quelques commentaires et repris le cours.
Il aura fallu près d’un trimestre pour les connaître tous. Tous les mômes. Leurs voix, leurs, regards, la façon dont ils tournent et tordent, parfois, les phrases. Trois mois, c’est long. Ma mémoire, formatée pour des nombres plus petits, refusait obstinément d’enregistrer les derniers. Toujours les mêmes. Ceux qui participent peu (pas les silencieux. Les silencieux, on les repère, on se pose des questions). Ceux dont les résultats n’ont rien d’exceptionnel. Ceux qui, à vrai dire, jouent le jeu.
Et cette géographie partielle est inconfortable. Ras-le bol, quand on interroge quelqu’un, d’attendre qu’il lève le doigt. Les “Elle est là, monsieur” un peu las des élèves. Les conseils de classe où, quand on arrive au cas de l’élève anonyme, il ne sera qu’un ensemble de notes et de remarques sur un papier.
La carte du prof, une centaine de regards d’élèves (j’ai de la chance, je n’enseigne pas les SVT ou les Arts Plastiques, où ce nombre est multiplié par quatre ou cinq) : lorsqu’on a terminé de la dessiner, il y a un peu de sérénité.
Dont je profiterai encore dix jours de cours.