Mardi 8 février

Ça arrive de temps en temps. Des petits mots glissés dans les copies ou griffonnés dans la marge. Les phrases encore plus déstructurées que d’habitude, la graphie chaotique. Pour me dire qu’ils n’y arrivent pas, qu’ils n’ont pas révisé, que depuis le CM1, ils ne comprennent plus rien. Dans cette dernière évaluation, j’en ai eu deux, c’est une première.

C’est pas faute de demander. De s’arrêter à chaque étape d’explication, pour psalmodier “On est toujours ensemble ?” De venir les voir lors des travaux de groupe ou individuels. De les contacter sur Pronote. Il y a toujours ceux qui restent mutiques. Et qui finissent par craquer devant la copie.

Passer à l’étape suivante désormais : profiter de cette porte ouverte dans des circonstances effroyables, et leur expliquer que c’est bien d’avoir parlé, que ça n’est jamais trop tard.

Lundi 7 février

Après un mois et quatre évaluations corrigées par classe – plus quelques travaux ramassés – j’en suis venu à la conclusion suivante : l’intégralité des élèves du collège Hoshido sait parfaitement donner le change.

De l’extérieur, les mômes semblent plus en phase avec la chose scolaire que tous les collégiens que j’ai rencontrés jusqu’alors : attentifs lors des explications, le front studieux sur les pages de leurs livres, que ce soit pendant le cours de français ou le quart d’heure de lecture.

Mais les copies racontent une toute autre histoire : des difficultés immenses, parfois plus fortes que ce que j’ai jamais vu jusque là. Des gamins en perdition. Et fuyants. Impossible de leur demander ce qu’ils n’ont pas compris. Ils éludent, sont pressés d’aller dans le cours suivant, éclatent en sanglots. Et reviennent, le cours suivant, comme si de rien n’était. Pour le moment, j’ignore encore d’où vient cette affectation. Cette volonté de ne pas montrer qu’ils sont parfois – souvent – paumés.

Il va y avoir beaucoup à faire, à la rentrer, pour percer le masque. Mais ça tombe bien. Les masques, ça me connaît.

Dimanche 6 février

Et le dimanche, on s’évade !

Cette bande-son est l’une des plus belles surprises de ces derniers mois.

Samedi 5 février

Crochet par la maison de mes parents. Je me retrouve à corriger des copies en tailleur sur le lit de la chambre d’invités. Les écritures d’élèves, habituellement circonscrites à mon bureau, ont envahi la couette.

La métaphore est facile mais elle convient. Toujours cette difficulté à se détacher, les premiers jours. Toujours, éparpillé autour de soi, le souvenir de ce sacré boulot.

Vendredi 4 février

À chaque fois que nous traversons la cour de récréation pour nous rendre dans la salle de classe, Gengen, en quatrième Ouisticram, vient discuter avec moi. C’est son truc, et j’aime beaucoup des quelques secondes partagées :

“Monsieur, Sid il sera en retard au cours, il cherche sa trousse.
– Il l’a perdue ?
– Non. Quelqu’un la lui a prise.
– Vous savez qui ?”

Le petit visage constellé de taches de rousseur se contracte. Gengen est l’un des rares mômes de ce bahut à ne pas être une balance cosmique. Et à avoir l’intelligence de me mettre face à mes contradictions :

“Vous nous avez dit qu’il ne faut pas décider d’après des ouï-dire.”

J’applaudis mentalement l’usage de l’expression, tandis que le môme se permet un signe de menton quasi-imperceptible vers Jowy. Je pige. J’ai très mal jugé Jowy. En début d’année, je le voyais comme ce grand gamin un peu trop ado, plein de bonne volonté et, parfois, d’impulsions bébêtes.

En vérité, Jowy est une pelure.

Il passe son temps à s’en prendre à ses camarades. Dénonciations calomnieuses, vol d’affaires, insultes chuchotées. Et toujours avec l’habileté d’éviter le regard des profs. On entend parler de lui. Mais on ne voit jamais rien. Et il est extrêmement prompt à affecter l’indignation. Les soupirs étouffés de l’injustice, parfois une ou deux larmes. Je l’ai cru. Le croit encore, parfois. De moins en moins. Surtout lorsque je croise son sourire veule à la récré.

Nous entrons en classe, tout le monde s’installe. Sid frappe à la porte, cinq bonnes minutes plus tard, les traits contractés. Le regard perdu. Derrière moi, alors que je n’ai rien demandé, grand cri de Jowy :

“Sid, Sid, j’ai retrouvé ta trousse, par terre dans la cours, je te l’ai gardée !”

Sid est le modèle de l’élève studieux. Il me l’a répété plusieurs fois, il veut bien travailler et avoir plus de 15/20 à chaque fois ou ses parents le grondent. On a commencé à travailler sur sa motivation, mais il reste encore beaucoup à faire. Mais cette fois-ci, Sid me dépasse, sans me saluer. Il marche lentement, comme condamné, vers la silhouette dégingandée de son camarade. Des larmes lui coulent le long des joues, tandis qu’il s’empare de la trousse de Jowy, la retourne par terre, et piétine ses affaires.

“Monsieur ! Regardez ce qu’il a fait ! Vous dites rien ?
– Oui monsieur, quand c’est nous, vous nous punissez !”

Je ne dis rien pour deux raisons. Premièrement parce que la scène a duré une dizaine de secondes. Ensuite parce que je suis coincé. Et que Jowy et ses potes le savent. Que toute la classe le sait. Mon autorité, depuis le début de mon remplacement, repose sur la cohérence. Je ne déroge jamais aux quelques règles, peu nombreuses mais immuables, que je fixe. Le respect des autres en fait partie, les sanctions immédiates en cas de violence, fut-elle minime aussi. Je prends le ton neutre qui me tient lieu de signal de colère.

“Sid, nous nous voyons à la fin de l’heure.”

Il éclate en sanglots. Il éclate en sanglots parce qu’il n’en peut plus, Sid. Parce que ça fait des semaines qu’il se fait emmerder par un môme suffisamment futé pour passer entre les mailles du système. Parce que cette fois-ci, il a craqué et devant les manquements du collège, s’est fait justice lui-même. Mais il reste le bon élève de cinquième. Un tout petit garçon.

“Monsieur, mes parents vont me gronder !”

Il a retiré son masque, plus rien ne compte, il veut pouvoir laisser libre cours à son chagrin. Jowy a les yeux rivé sur la scène, il n’en perd pas une miette, tandis que deux autres élèves, moins subtils, ricanent. J’ai le cœur gonflé d’indignation. Souvent, je dis que les gens réagissent par rapport à l’école en partant de leurs pires moments. C’est ce que j’appelle “l’élève blessé”. Cette partie de nous qui sera éternellement en but à l’injustice du système scolaire, dans notre mémoire. Je poursuis le cours, durant cinquante-cinq longues minutes. À plusieurs reprises, en silence, je repasse devant Sid. Lui explique le travail, de la voix la plus douce possible. J’essaye de lui transmettre que je comprends, que c’est dégueulasse. Que Jowy est un connard comme seul un élève de cinquième peut être connard. Que ces règles de cohérence, d’autorité ou de ouï-dire, parfois, c’est de la merde.

Enfin la sonnerie. Les mômes quittent la salle. Sid se dirige vers moi comme vers l’échaffaud. Et Jowy, toujours prompt à sortir dans les premiers, se retrouve soudain à ranger ses stylos un par un dans sa trousse.

“Jowy, laissez-nous, j’ai à parler à Sid.
– Mais monsieur, je dois vous demander après…
– Sur Pronote, si ce n’est pas extrêmement urgent.
– D’accord. Bonnes vacances à vous, monsieur !
– Fermez la porte en partant.”

Sid tremble de tous ses membres. Il tente de s’expliquer. Ne parviens qu’à balbutier. Si je ne parle pas tout de suite, je vais me mettre à chialer moi aussi.

“Vous ne faites plus jamais ça, d’accord ? On ne se fait pas justice soi-même.
– M… Mais il…
– Je sais. Même. Ça vous met à son niveau. Vous passez quand à la cantine ?
– Hein ?
– La cantine. Combien de temps ?
– Dans vingt minutes.
– Alors venez m’aider. Vous me donnez la patafix, j’accroche les exposés.
– Mais… Ma punition… Mes parents…
– Quoi, vous voulez une autre punition en plus ? Allez, on s’y met, j’ai faim, moi.”

Nous passons un moment en silence. À la troisième affiche, une petite voix.

“J’en ai marre, de Jowy, il arrête pas de nous harceler.
– Je sais. À partir de maintenant il faut le signaler, dès que ça arrive. Pour qu’on puisse vous aider tout de suite.
– Mais vous avez dit que dénoncer…
– J’ai aussi dit qu’il faut être honnête. Vous vous sentez malhonnête, de m’en parler ?
– Non.
– Bon. Allez filez.
– Et mes parents…
– Je vous l’ai déjà dit, vous avez fait votre punition. Filez.”

Il prend une grande inspiration, saisit son sac et s’en va, après un bref au revoir. Tant de choses, tant de choses qui ne vont pas. Tellement de blessures.

Jeudi 3 février

Enregistrement du conte La Belle et la Bête avec les sixième Tiplouf cet après-midi. Heure passée essentiellement à se taire, lorsque les copains et les copines passent devant le micro. Petit à petit, par ennui et mimétisme, ils commencent à m’imiter quand je fais signe à la personne devant le micro qu’elle peut commencer à parler. On est tous ensemble à pointer du doigt.

“C’était rigolo monsieur, presque comme quand on était petit et qu’on faisait la sieste. Je me sens bien reposé.”

Un jeudi après-midi d’avant vacances, pourquoi pas ?

Mercredi 2 février

“Monsieur, vous serez encore là, après les vacances ?”

La question est revenue sept fois aujourd’hui (alors que oui, j’enseigne à quatre classes. Les cinquièmes n’écoutent notoirement pas les réponses qui ne leurs sont pas nommément adressées.)

“C’est probable oui.
– D’accord. Mais vous savez quand est-ce qu’il reviendra, notre vrai prof ?”

Il n’y a bien sûr aucune malice dans la question – pour six d’entre eux – mais ça fait toujours bizarre. Trois enseignants se sont succédés, je suis le quatrième à leur faire cours. Leur vrai prof, c’est celui qui s’est présenté en début d’année, et qui est parti la deuxième semaine. Ils prennent souvent de ses nouvelles. S’en inquiètent. Au début, j’ai un peu jalousé ce “vrai prof”. J’ai essayé de comprendre ce qu’il avait fait de tellement extraordinaire, parce que j’ai la maturité émotionnelle d’un môme de quatre ans.

Il n’avait rien fait. Il était juste le premier. Mais son départ, dans ce collège aux habitudes bien établies, a beaucoup déstabilisé les élèves. Encore, ils se sentent dépossédés.

“Monsieur, on en fera quoi, des exposés sur les personnages de la matière de Bretagne ?
– Vendredi, on les affiche tous pour décorer la salle.
– Ah ouais ! Comme ça ce sera notre salle à nous !”

Au moins.

Mardi 1er février

Journée importante aujourd’hui : je m’aperçois que certains élèves commencent à accepter mon monde.

Ce n’est pas rien, pour un élève, que de découvrir les univers de chaque enseignant. Ses habitudes, ce à quoi il attache de l’importance, ses valeurs et ses bêtes noires. En général, ça se fait en début d’année. Alors, forcément, quand arrive un remplaçant en milieu d’année, rebattre les cartes, ça n’est pas évident. Et comme la classe est déjà constituée, pourquoi ne pas tenter le rapport de force.

Ce rapport de force, j’y ai toujours le droit “On ne faisait pas comme ça avec Mme Unetelle ! D’habitude, en début d’après-midi, ça se passe comme ça ! Les autres profs ils permettent – ou ne permettent – pas ça !”

Savoir se plier aux usages communs mais ne pas céder sur ce qui fait le cœur de son enseignement. Ce que l’on s’est forgé au cours des années. Ça n’est pas une gymnastique facile. C’est même franchement désagréable. Mais je tente de m’y plier. Je les ai entendu dans la cours, ce matin, ils m’appellent Pascal le grand frère, je ne sais pas ce que je dois en penser.

Surtout, ils protestent moins. Je n’ai pas à m’arrêter à chaque pas ou presque pour réexpliquer, montrer, argumenter. Bel effort de leur part.

Mais, rendons à César ce qui est à César, de la mienne également.