Jeudi 3 mars

Je rentre à la maison, les semelles dégueulasses. Heureusement que j’ai une maison, désormais. Je peux me déchausser dans le garage, et pas traîner tout ça dans le hall de l’immeuble, et puis dans l’ascenseur.

L’adolescence, c’est de la boue. Je peux pas le dire autrement, et tant pis si ça crie en face. Il y a plein de trucs qui se mélangent, du fragile, de l’impitoyable, du délicat, de l’or, de la terre, et en fin de compte, comme quand tu as mis trop de couleur dans ton mélange, ce qui en ressort, c’est du marron, sans grande cohérence.

C’est comme ça que tu sors d’une journée où tu as vu de grosses larmes bleues couler sur une table. Parce que cette élève s’était mise du maquillage pour la première fois, et qu’un autre môme s’est moqué d’elle. Ma pote Sonia a vécu presque la même histoire, elle la raconte de façon super tendre et drôle. Là, en voyant la petite inconsolable, j’avais juste un gros trou dans la poitrine.

C’est aussi une journée où les élèves de sixième ont apporté leurs haïkus. Ils ont parfaitement compris l’exercice. Que le but, c’était pas de forger des vers parfait “Ça on le fera plus tard, monsieur”, mais de se créer un petit langage poétique. Et ils ont apporté des écrins – littéralement – emplis de coton, pour ce texte qui évoque les nuages, une véritable feuille d’arbre, matérialisant l’automne, ou encore un masque déchiqueté pour ce sentiment de colère. Ils ont tout disposé, et, sans que je leur demande quoi que ce soit, se sont promenés, pensifs, au milieu de leurs œuvres.

Une journée où des cinquièmes font de la résistance et refusent de bosser sur un texte, quoi que tu leur dises. “De toutes façons, faudra bien que vous nous aidiez, vous êtes obligé.” me lance l’une des mômes, avec une nonchalance tellement puissante que je la prends en plein estomac, genre kaméhaméha mou. “Je me suis senti complètement comme toi.” me glissera une collègue d’anglais à la pause de midi, après qu’elle ait entendu le savon que je leur ai passé. “Ils ne font rien quand on ne les porte pas à bouts de bras”. Il faut croire que parfois, ma voix porte.

Une journée, encore, pendant laquelle, en accompagnement personnalisé, les élèves me supplient de leur dicter la première phrase de la dictée de Mérimée. Ils rient très fort en entendant les mots, apprennent beaucoup de vocabulaire, et se lancent. “C’était trop bien !” balance Moon, qui a fait onze erreurs et a ri à chacune d’entre elle. L’AESH essaye aussi, encouragée par tous les gamins. Deux erreurs, elle est applaudie à tout rompre.

Une journée où j’ai tenté de demandé à deux troisièmes, dans la cours, pourquoi leur pote pleurait et où je me suis fait insulter. Devoir engueuler des élèves que tu ne connais pas pendant qu’elles consolent un ami. Super expérience.

Le collège est cet endroit visqueux, plongé sous une bruine perpétuelle. Tant de choses se mettent en place et peuvent virer, sans prévenir, au monstrueux ou au miraculeux. Il faut être leste, vigilant, et avoir le pied ferme pour ne pas s’étaler, quand on est un adulte dans ce territoire de l’adolescence. Il faut avoir l’œil pour discerner ceux qui expérimentent de ceux qui sont en danger. Et on se trompe souvent, trop souvent.
Le seul avantage que les collégiens ont, par rapport aux adultes, c’est qu’ils partent au bout de quatre ans. Bien souvent, nous restons davantage. Sous la pluie. Dans la boue.

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