Lundi 10 avril

Le collège d’Alrest est merveilleux. Les élèves auxquels j’ai la chance d’enseigner sont adorables, j’ai le privilège d’exercer toujours dans la même salle, grande et modulable. L’administration travaille en bonne intelligence avec le personnel enseignant et d’encadrement.

Mais le collège est loin.

Ça peut sembler anodin. Des plaintes de bien-nourri. Mais c’est épuisant.

J’enseigne depuis quatorze ans, et il n’y a que trois années où j’ai eu moins de cinquante minutes de trajet aller pour me rendre sur mon lieu de travail. Métro, voiture, bus cette année. Jusque là ça allait. Je bossais, j’écoutais de la musique, je discutais avec les collègues. Je ne compte plus le nombre de monde parallèles que nous avons crées dans le RER D avec T.

Mais cette année, je n’arrive plus vraiment à tenir. Est-ce l’âge ? L’illusion que, arrivant en Bretagne, les transports seraient plus simples ? Ou juste un ras-le-bol ? Quand on me demande pourquoi je ne veux pas rester à Alrest l’année prochaine – le poste est vacant, personne ne l’avais demandé l’année dernière, fait rarissime en Bretagne – je ne réponds que cela : “parce que c’est loin.” La raison sonne vide à mes oreilles, mais elle est là. Traverser ces kilomètres de campagne, sentir cette espèce de fatigue sourde te tomber dessus à chaque trajet et la remuer, ça finit par ne plus m’aller.

Comme on peut aspirer à une chambre à soi, je souhaite un lieu plus proche.

Samedi 8 avril

Départ pour une terre au fin-fond de la terre. Pendant deux jours, ne pas penser du tout, du tout à la scène. Aux mômes.

Ça faisait longtemps. Ça fera du bien.

Samedi 8 avril

Départ pour une terre au fin-fond de la terre. Pendant deux jours, ne pas penser du tout, du tout à la scène. Aux mômes.

Ça faisait longtemps. Ça fera du bien.

Samedi 8 avril

Départ pour une terre au fin-fond de la terre. Pendant deux jours, ne pas penser du tout, du tout à la scène. Aux mômes.

Ça faisait longtemps. Ça fera du bien.

Vendredi 7 avril

Fanny est en quatrième. Fanny aimerait devenir avocate, s’occupe d’un petit bouc chez elle, et aime aider ses camarades de classes.

Fanny est d’une maturité folle sur certains points, moins sur d’autres.

Mais émotionnellement et affectivement, Fanny est arrivée au bout de ce que le collège peut lui apporter. Elle comprend qu’elle doit bosser pour elle et pas pour faire plaisir, est capable de passer par-dessus ses impulsions, accepte de parfois s’ennuyer.

Et Fanny commence à se sentir à l’étroit. Elle se détache peu à peu de ses camarades. Non qu’elle soit moins agréable avec eux, ou moins motivée. Mais lorsque, dans le bus de la sortie scolaire, ils commencent à chanter “Fanny aime Erwan, Fanny aime Erwan !” elle lève sur eux et les enseignants un regard totalement désemparé. Elle recherche le contact avec les adultes, avant de s’en aller, comme si elle craignait de nous lasser.

Fanny sait qui elle veut être, aimerait pouvoir l’explorer.

J’hésite à lui dire qu’au lycée, ça ira mieux. Parce que le lycée, c’est dans un an et demi, autant dire une vie. J’hésite à lui dire de se rapprocher d’Enoch, qui est dans la même situation, parce que recommander des fréquentations à quelqu’un, ça ne fonctionne pas.

Alors je tente de lui faire comprendre que c’est elle qui a raison. Qu’elle est légitime, même si en minorité. Fanny me croit, elle croit ce que lui racontent les adultes.

Mais l’attente est longue, et l’horizon bien plat, pour ceux dont les ailes sont déjà tissées.

Jeudi 6 avril

Grève.

Je sais à nouveau.

Mais l’espoir, c’est un marathon. Et qu’importe s’il a lieu dans le désert.

Mercredi 5 avril

Avec les quatrièmes, vendredi, nous partons en sortie scolaire. Ils présentent un projet crée en technologie, devant des lycées professionnels, des entreprises… Ça va faire du monde. Les quatrièmes sont stressés, mais pas inquiets.

Parce que ces quatrièmes ont toute confiance en les adultes.

Le fruit d’une chouette rencontre entre des ados et des adultes qui se sont bien entendus. Et qui bossent en bonne intelligence, sans chercher à se dominer les uns les autres.

Et ils sont ok : pour partir parler devant 300 personnes, pour jouer du théâtre classique, pour bosser un peu plus, pour faire des sorties le soir.

Les quatrièmes sont profondément heureux. Alors, comme le disait Monsieur Vivi, je prends plein de photos avec mon cœur.

Mardi 4 avril

“Monsieur, le cours il était amusant !”

Je ne m’offense pas de la remarque. Je pourrais répondre un truc du genre “Parce que d’habitude, mes cours sont ennuyeux ?” (probablement).

Aujourd’hui, volontairement, le cours de cinquième a été plus léger. Une heure autour de l’étymologie. D’abord pour aborder la question de l’analyse de mot au brevet, dans un long moment, ensuite parce qu’ils avaient besoin d’un cours doudou.

Les cinquièmes ne vont pas bien. Nous en avons parlé un peu plus tôt dans la matinée. Ils sont insupportables entre eux, et la plupart de leurs profs. J’ai la chance d’être épargné, absolument pas parce que je suis un bon enseignant – l’année dernière avec des cinquièmes, ce fut la cata – mais parce que cette mystérieuse magie des vases communicants, ils ont décidé qu’en français, ça irait.

Ça n’empêche que je m’inquiète pour eux. Alors pour une fois, je leur en parle à coeur ouvert : du fait que je ne veux pas qu’ils deviennent “la classe qui va mal”, mais que ce que je vois n’est pas sain. Les mômes poussés à bout qui éclatent en sanglot dans la cour. Les carnets de correspondance débordant d’observations. Les harceleurs devenant harcelés d’un jour à l’autre. On parle, beaucoup, bien entendu.

Et après il faut faire cours, parce qu’il y a deux heures. Et ce sera un cours plus doux, donc. Avec des mots d’autres langues dont on retrace les racines et les radicaux, la décomposition, préfixe radical suffixe. Un cours où je suis moins rigoureux, parce que la rigueur, en général, c’est aussi ce qui les aide tous à suivre.

Cette classe, ces mômes sont à recoudre.

Aujourd’hui, c’était avec du coton.

Lundi 3 avril

Cette commission ne sert à rien.

C., la prof principale, sait que ça ne sert à rien.

Je sais que ça ne sert à rien.

Et Enzo, lèvres serrées, regard baissé, le sait aussi.

On lui répète ce qu’on lui a dit mille fois : que nous sommes inquiets de sa liste d’observations, longue comme l’Anapurna, de son comportement de harceleur avec les plus petits.

Rien ne passe. Des banalités sont échangées. Il faut prendre des engagements, pense à l’orientation…

Je finis par intervenir. En expliquant à Enzo qu’on perd du temps. Qu’on ne peut pas l’aider s’il ne veut pas qu’on l’aide. Que tous les tutorats du monde ne changeront rien si ça ne vient pas de lui.

“Ben je vais me reprendre en main.”

Catéchisme mal récité.

Le mal-être et le refus d’Enzo nous sont inaccessibles. Et il sait parfaitement que s’il ne nous donne pas ne serait-ce qu’un peu, nous ne pourrons rien.

“Je suis inquiète pour lui”, conclut C. en partant.

Pas mieux.