Mercredi 27 mars

« Ah, ça veut dire que jusqu’à la fin de l’année, on va plus trop devoir proposer des idées, pour les lectures du bac ?
– Si, mais je vais sans doute vous laisser beaucoup moins de temps pour réfléchir au texte en groupe, vous l’approprier… L’année avance très vite.
– Ah super, j’en avais marre d’y réfléchir à ce point ! »

Ça a été dit sans la moindre méchanceté. Grégoire est un élève adorable, curieux, et qui lit beaucoup. Essentiellement de la philosophie, d’ailleurs. Mais je ne peux m’empêcher d’accuser le coup. Depuis le début de l’année, les premières travaillent avec motivation et, me semble-t-il, enthousiasme.

Mais, comme tous les ans, j’ai tendance à surestimer leur motivation intrinsèque. C’est mon gros problème, cette vanité absolue. Comme j’ai en général de bon rapport avec les élèves, je me persuade, insidieusement, que je vais les amener à comprendre le côté essentiel de la lecture. Que ça y est, je leur ai ouvert les yeux sur le monde de la littérature. Évidemment, je ne le pense pas en ces termes. Mais ça s’en rapproche. Et donc, j’oublie.

J’oublie qu’au fond, ces élèves suivent, dans leur immense majorité, un parcours scientifique. Que, dans trois mois, ils ne seront plus jamais évalués en cours de français, que ma matière devient, en ce moment, un obstacle imposant qu’ils ont à franchir pour pouvoir continuer à étudier ce qui les intéresse vraiment. J’oublie que le programme de première est exigeant et strict. J’oublie que je les submerge de figures de style, j’oublie que, parfois, je « pars dans mes délires » quand je leur suggère des interprétations qui les laissent sceptiques.

Mais j’oublie aussi.

J’oublie qu’ils se sont, pour leur très grande majorité, prêtés au jeu. J’oublie qu’ils ne viennent jamais sans avoir lu les textes. Qu’ils posent des questions. Qu’ils tentent souvent de raccrocher leur lecture du texte à leur culture, de façon vraiment pertinente. J’oublie que cette matière étrangère, ils tentent souvent de s’en emparer, qu’ils continuent à poser des questions. J’oublie que, depuis de début, ils sont là, avec moi.

Ils vivent une vie immense et complexe. Les quatre heures de français par semaine ne sont qu’une quête de plus, dans leurs aventures. Alors, respirer, prendre du recul. Pour le moment, ils sont fatigués, ils ont besoin d’être guidés. Et je suis le prof : leur donner ça sans amertume. Les remettre, peut-être, avec un peu de chance, dans l’envie de se relancer à corps perdu dans les œuvres, on verra bien.

Alors je ravale mon aigreur. Et je leur déroule le texte de Gargantua que nous étudions.

« Mais vous nous dites pas tout, là, monsieur !
– Non, parce que j’ai foi en le pouvoir de votre cerveau. Et puis aussi parce que faut vous bouger un peu les fesses pour l’avoir, ce bac.
– Roh, monsieur ! »

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