Vendredi 30 mai

C’est quand le soleil brille un peu plus fort, quand le ciel est déjà clair au moment où j’entre dans ma salle de classe que je m’efface.

Tous les ans, depuis que je suis arrivé en Bretagne.

Tous les ans, je deviens, alors, un peu plus immatériel. Parce que je sais que c’est bientôt terminé. Parce que ça ne durera pas. Je sors moins souvent prendre des verres. Je parle un tout petit peu moins avec les collègues. Je fais, comme on dit, un pas en arrière. Parce que j’en ai marre que ça m’arrache le cœur et les viscères. D’à chaque fois m’attacher, et d’à chaque fois savoir que l’histoire va bientôt s’arrêter. On promet que ça ne changera rien – ça change – à nos relations. On se revoit, de loin en loin, dans des cafés impersonnels, et très vite on a bien moins à se dire.
Je trouve ça triste.
Alors je préfère commencer à partir un peu avant. À me détacher. Pour ne pas avoir à en chialer.

Mais pas cette année.

Cette année au collège de Renais, ça a été tellement fort, tellement puissant, que je n’y parviens pas. Je continue à me comporter comme s’il était certain que, l’année prochaine, j’allais continuer à bosser dans ce collège, au pied de l’immense tour.

Je le disais l’autre jour : il y a toujours ce moment, ce moment imperceptible, quand je rencontre quelqu’un, où je décide de m’attacher. J’ai le choix. Et cette année, je me suis attaché à tant de gens, si fort.
Et ces chaînes vont devoir se distendre, parce que ce n’est qu’un boulot, que je ne suis que TZR, qu’il reste une poignée de semaines avant les grandes vacances. Je ne me détache pas, je n’y parviens pas.

C’est comme ça.

Jeudi 29 mai

Tara est arrivée il y a une semaine. Intimidée par ce grand collège, et toutes les histoires qui s’y sont déroulées, tout au long de l’année. Comment y trouver sa place ? Tara prend place, dans le cours de français. Aucune information sur son établissement précédent, sur sa personnalité, ses résultats, rien.

Après deux heures de cours, il faut se rendre à l’évidence : Tara sait à peine écrire, encore moins lire. Il reste moins d’un mois de « vrais cours », et il y a des kilomètres de travail à effectuer, tant de temps à passer avec elle.

Et c’est trop tard. Il y aura toujours l’année prochaine, bien entendu. Mais que pense-t-on, enfant, à être balloté de problèmes en établissements scolaires, à, chaque fois, devoir tenter de recoudre une histoire ?

Mercredi 28 mai

Je sors de mon dernier cours furieux. La classe dont je suis professeur principal me rend triste. Ils se font du mal, et semblent se complaire dans cette situation. L’espace que je leur laisse pour en parler, les mots avec lesquels je tente de les atteindre, tout coule dans un silence méprisant. Je n’ai qu’une envie, rentrer chez moi et oublier.

Pas tout de suite, pas maintenant.

Des hurlements retentissent dans les couloirs. Des hurlements dont la fréquence me hérisse les poils de la nuque. Je me précipite.

Deux gars sont en train de se battre. De se battre, vraiment. Les poings s’écrasent sur les corps, les impacts sont réels. Et l’un des élèves, c’est Joël. Joël, qui en sixième, est déjà plus costaud que moi. Joël, un élève sérieux, calme et poli. Mais qui a refusé de participer à toute la période danse en EPS, quitte à se taper une tôle, et ne lira jamais un texte quand un personnage féminin parle au style direct.

Mes jambes ont déjà réagi, et je me sens bondir sur lui, le ceinturer et ramener mes paumes sur ses épaules. Je le tire en arrière en lui parlant, fort mais sans hurler. Il résiste, ses hurlements sont au-delà de la raison. Et je sens que je vais perdre. Je vais perdre parce que je ne peux pas, je n’ai jamais pu faire usage de ma force, de ma force véritable, contre un môme. Il a beau être costaud, je sais que je pourrais le contraindre, si je le voulais. Je ne le veux pas. Je veux rester, quoi qu’il arrive, un prof. Alors, péniblement, juste, je le tracte péniblement en arrière. Je l’éloigne de quelques centimètres dérisoires de son assaillant, que ses potes entourent. Pas le temps d’enregistrer le défilé de visages.

Je parviens à lâcher Joël, à me mettre face à lui, tout en le poussant, loin de la bagarre, loin du conflit. Je le regarde et je tremble de peur, ce que je vois dans ces moments-là, je n’aurai jamais assez de courage pour le contempler sans me faire dessus intérieurement : son regard est loin, tellement loin, dévoré de rage et de colère. Il éructe, et pas une seule fois ses pupilles ne se prennent dans les miennes. Je ne peux que le pousser, tenter de ramener ma voix à des fréquences que j’espère apaisantes. Ignorer ma jambe qui s’est prise un fameux coup dans la mêlée, l’articulation de ma main gauche qui douille. Répéter, doucement, en éloignant tout autre présence : « Joël. Joël, c’est moi. S’il vous plaît, regardez-moi. Je suis là. Joël. Joël c’est moi… »

Le visage plein de larmes et de morve, il finit par atterrir. Par hurler de sa voix brisée que l’autre lui a mis une tarte, pour qui il se prend ? Mon élève est revenu à lui. Le reste, je connais, ça n’est qu’une histoire d’aller trouver les bonnes personnes, de gérer des humanités qui se sont heurtées.

Mais devant la rage et la violence, je crève de peur. Devant ces ouragans qui se lèvent, je ne sais pas que faire. Et je me demande si nos efforts ne sont pas vains. Si ce n’est pas de naissance que ces élèves que j’adore, qui comptent plus que tout pour moi de 8h30 à 17h, ne sont pas déjà condamnés.

Non. Ne pas penser comme ça, ne pas s’en donner le droit. Claudiquer et espérer, toujours, c’est une obligation.

Mardi 27 mai

Au soleil d’une terrasse, je dis au revoir à deux stagiaires documentalistes, à qui j’ai à peine parlé durant l’année. Horaires décalés, géographie du bahut en îles isolées.

Il y a du soleil, des paroles échangées ne comptant pas pour grand-chose.

Pas de regret. On s’effleure parfois, dans ces espaces de béton, de verre et d’enseignement. Des vies lumineuses, qui s’éloignent ensuite.

Et c’est bien.

Lundi 26 mai

Discussion avec J-M. J-M, c’est le TZR (remplaçant) vétéran, qui a parcouru tout le département, et enseigne avec un mélange de cynisme quant aux conditions de travail et d’idéalisme pour ses élèves qui m’attire autant qu’il me fait peur. Il me parle de la fascination qu’ont ses élèves pour le Nosferatu de Murnau, des sculptures qu’il fait en-dehors du boulot – « C’est important de se décentrer, pour mieux retrouver les élèves » – ou encore de son passage au lycée, qu’il a détesté.

Pour une fois, j’écoute sans chercher à me saisir de quoi que ce soit. Juste, de temps en temps, écouter les histoires humaines de ces collègues qu’on a à peine croisés.

Samedi 24 mai

Depuis quelques jours, je n’ai plus le moindre souci avec le comportement d’Evilan, dans le cours de français. Je lui mets une table dans le couloir, lui donne une boîte de feutres et le laisse dessiner des soleils qui rigolent et des grenouilles pendant quinze minutes. En échange, il travaille tout le reste de l’heure, mais uniquement sur de la grammaire et de la conjugaison. Il maîtrise le passé antérieur et la proposition subordonnée relative en fin de sixième, concepts qui faisaient transpirer certains élèves de première.
Partout ailleurs, les rapport concernant sa propension à insulter les profs et frapper les élèves s’accumulent.

En parallèle, Ulrich, réservé depuis le début de l’année s’est brutalement mis à mordre ses camarades, cracher dessus et menacer de sévices physiques ceux qui évoquent leur religion dans la cour. Je ne parviens plus à l’empêcher de hurler au moins une fois par cours. Nous sommes fin mai et il faut en urgence mobiliser la très lourde machine de l’Éducation Nationale et toute les bonnes volontés de l’établissement pour comprendre ce qu’il se passe. Vite, très vite.

Je me sens tellement absurde, avec mes photocopies, mes diaporama et mes histoires.

Vendredi 23 mai

Je me suis couché trop tard, beaucoup trop tard, je n’aurais pas dû. Je dois mobiliser le peu d’énergie qu’il me reste pour ne pas tomber affalé sur mon bureau. La tête me tourne un peu et je sais que je suis loin de faire mes meilleures prestations face aux mômes.

Mais pour une fois.

Avoir un sourire de sale gosse dans la salle des personnels, parce que ça donne aussi la force qu’il faut pour tenir encore un mois, alors que les élèves ont de plus en plus de mal à accepter leur rôle. De temps en temps mériter vous aussi qu’on vous prenne votre carnet. Ça maintient les braises.

Jeudi 22 mai

Il y a quelque chose d’un peu instable dans le sourire de C., durant la récréation :

« C’est toi qui criait, dans le couloir, au début de la pause ?
– Euh, oui. Désolé.
– Non non, j’ai entendu pourquoi. C’est juste… Euh… Je t’ai vu aussi, en fait. Ce n’était pas, ça ne te ressemblait pas, je veux dire. On t’entendait. »

Et c’est là que ça me frappe. Cette expression que je ne parviens pas à reconnaître, parce que j’ai dû la provoquer une dizaine de fois dans toute mon existence, c’est un brin de peur. En effet, j’ai crié. Hurlé, même. Sur Colas. A qui j’ai dû demander de sortir ses affaires six fois. Puis, qui a mimé une fellation à son camarade qui demandait s’il pouvait se taire. « Sale suceur de prof. »
J’ai respiré par le nez. Expliqué, encore une fois. En cherchant les mots, en pesant chaque phrase. Pour qu’il enchaîne, trois minutes plus tard, sur une remarque sexiste, quant à l’héroïne des Mille et une Nuit.

« Mais non, mais monsieur, c’est pas une insulte, juste encore une histoire avec une fille, quoi. »

Encore une fois, ronger son frein. Jusqu’à la sonnerie. La sonnerie où, à peine dans le couloir, il se fait heurter par un camarade dans le couloirs.

« Azy sale pédale ! »

Et quelque chose en moi se déverrouille. Je mesure trois mètres, ma voix est descendue de trois octaves, je fulmine. Colas tente de se rebeller.

« Mais JE PARLE comme ça, à chaque mot vous me cherchez.
– Je vous cherche ? C’est moi qui vous cherche ? »

Je ne devrais pas. Les derniers systèmes de sécurité qui résistent sous mon crâne clignotent écarlates, notamment lorsque, alors qu’il tente de partir, je tends le bras devant lui. Je n’ai fait ça qu’une fois dans ma carrière et je sais à quel point ce pourrait m’être reproché. Je finis de l’agonir de sentences définitives – et donc inutiles – avant de le laisser partir. J’ai honte. J’ai honte parce que je l’ai fait pour moi. Que ce n’était pas pédagogique. Mais ce matin, j’ai été atteint dans ce lieu sur lequel je ne peux pas reculer.

Et j’ai fait peur.

Mercredi 21 mai

« Alors je vais pas faire le sujet que j’ai dit pour l’oral du DNB. À la place, je parlerai de mon projet d’orientation qui est de travailler dans le sport. J’ai décidé ça hier soir. Ma problématique sera en quoi j’aime le sport. »

Je me retiens de lever les yeux au ciel. Ça fait trois heures et demie que j’écoute les élèves dérouler leurs oraux blancs. Il y a eu de tout, des prestations originales et réfléchies, et d’autres durant lesquelles on se demandait qui, des examinateurices ou de l’élève s’enquiquinait le plus. D’après ma collègue, Arto est un élève relativement peu agréable, que ce soit avec ses camarades ou avec les adultes. Il n’a presque rien préparé lors des heures consacrées à l’épreuve orale, et se tient devant nous, le manteau toujours sur les épaules, une feuille de brouillon déchirée à la main. Avec à la bouche ce ton chantonnant des mômes qui ont mal appris par cœur.

« Dans une première partie j’introduirai mon introduction. »

Continuer à le regarder en hochant légèrement la tête – je suis beaucoup trop expressif, j’espère cependant que je joue correctement mon rôle d’examinateur à l’écoute – et faire mentalement la liste de ce qu’il y a à reprendre. Liste qui fait déjà la taille de Guerre et Paix. Les deux premières minutes sont destinées à la description maladroite d’un salon de l’orientation.

« … et j’aimerais travailler dans le sport parce que les influenceurs m’intéressent. »

Oh non. Pas le point influenceurs.

« Ce sont eux qui m’ont aidé à aller mieux et à me convaincre de demander à mes parents de faire une gynécomastie. »

J’atterris brutalement. Le regard d’Arto a changé, sa voix, aussi. Il a froissé son papier entre ses doigts. Plus aucune note lénifiante dans son histoire d’ado mal dans son corps, qui s’est accroché à des vidéos et des routines d’exercice physique comme un naufragé à son radeau. « Je euh… Je sais pas si je peux parler de ça en oral du DNB. »
Les adultes en face de lui restent silencieux. Pas un silence hostile – j’espère, en tout cas, qu’il ne le prend pas ainsi – le silence qui cherche à surtout, surtout ne pas abîmer davantage. Alors Arto continue à parler. Et tandis que son récit se déploie, la question me lamine, à m’en faire des bleus : qu’est-ce que le monde fait à nos enfants si tôt, si violemment ?

Il termine son récit. Nous parlons, de choses que je ne relaterai pas ici. J’ignore ce qu’il s’est passé, et je suis devenu trop prudent pour choisir d’y lire une grande révélation, un moment de libération. Juste qu’il y a des milliers de choses à faire pour cet élève.

Et si peu de temps, en cette fin du mois de mai.