Mardi 20 avril

Sortie scolaire. Dans le bus, Ludvick braille à une copine :

« T’as vu cette vidéo sur la féministe, là ? Elle veut pas l’égalité homme-femme, elle veut la mort des hommes ! »

On échange un regarde, entre A-H, M. et moi. Qui va s’y coller ? On est tous épuisés, d’une journée à les encadrer. Ça nous est tous insupportable, chacun à notre façon. M. s’assombrit de colère, A-H. a le regard plein d’une douloureuse incrédulité.

Je me retourne vers Ludvick :

« Elle dit ça dans quelle vidéo, exactement ?
– Non, en fait, c’est un youtubeur qui en parle.
– D’accord. Et l’extrait, dans lequel elle parle de la mort des hommes, il vient d’où ?
– Ben y a pas d’extrait. »

Ça va être long. Parce que c’est ma méthode à moi, d’y aller pas à pas. Je pense que celle de M., plus tranchante, plus courageuse aussi, aurait été plus appropriée. Mais il faut savoir répartir la charge. Et ne pas laisser, déjà le mal se faire, dans l’esprit de celles et ceux qui nous sont confiés.

Lundi 19 mai

Les cinquièmes Astronelle ne veulent plus travailler. Les cinquièmes Astronelle ne veulent plus réfléchir. En cours, ils sortent dinguerie sur dinguerie. Pas par bêtise. Pas par provocation. Juste parce qu’ils en on marre. Qu’ils ont suivi toute l’année les codes du collège, et qu’ils ont décidé que ça suffisait. Depuis la semaine dernière, et apparemment à chaque cours, ils verbalisent la moindre pensée qui leur passe par la tête, ils viennent sans matériel, ils renoncent.

Et c’est épuisant.

Alors je joue ma dernière carte. Celle que je connais. Celle dont je sais qu’elle fonctionne en fin d’année.

« Encore de la lecture !
– Oui, mais cette fois, c’est moi qui vais lire. »

Et je lis, en effet. En exagérant volontairement. Du plat de la main, je dessine. Pouce et index joint, un rond. Puis, de la main, esquisser comme une vague. La première phrase les fait rire, je ne réagis pas. Je lis, en « mettant le ton », comme je l’ai rarement mis. Je mime tout. Le ventre et les cheveux. La pipe et les bottes. La barbe.
Les rires se dissipent. Je sais qu’il y a de la magie, parce que je fais confiance au texte. Et lorsque j’arrête, au bout des deux pages, protestations.

« Mais c’est quoi ? C’est quoi ce signe ?
– Je vous donne l’info. Ça veut dire voleur.
– Mais comment ? »

Sonnerie. « On continue, demain hein ?
– Demain on n’a pas cours ensemble.
– Oh nooooooon ! »

Ce soir, je leur ai lu Bilbo le Hobbit.

Samedi 17 mai

« On n’a pas trop fait du vrai français, cette année ! »

Je lève les yeux vers Ti’ana, qui me regarde, avec, dans ses grands yeux noirs, tout le reproche qu’il peut y avoir à l’égard d’un adulte.

« Comment ça ?
– Ben on n’a pas trop fait des tableaux de conjugaison, tout ça.
– Pourtant quand je regarde les textes que vous écrivez, je vois que vous faites beaucoup moins d’erreurs.
– Oui… Oui, mais on n’apprend pas trop, par cœur, les temps, et tout.
– Mais si je vous demande finir au passé simple, première personne du singulier ?
– Oui, c’est nous finîmes, mais… enfin on n’a pas vraiment fait de la vraie conjugaison. »

Ça arrive souvent, chez beaucoup d’élève, cette critique. À force de me torturer l’endive à tenter des approches différentes ou originales, je perds de vue que certains ont besoin de tableaux. De listes. De trucs à apprendre par cœur. Ils ont besoin, sans doute, de se confronter à des trucs austères et d’en triompher. Et je me retrouve un peu démuni, un peu imposteur, de ne pas avoir réussi à leur proposer tout ça.

J’ai beau savoir qu’on ne peut jamais gagner, ça donne toujours le vertige.

Vendredi 16 mai

Fin de trois soirées de représentation théâtrales. Je traverse la journée comme un fantôme. Pour la première fois depuis des années, le monde extérieur ne s’est pas tu une fois la porte de ma salle de classe fermée.

Mais pour la première fois de ma vie, c’était par excès de bonheur.

C’est chouette, de nouvelles raisons d’être heureux, après dix-sept ans d’enseignement.

Jeudi 15 mai

« Monsieur, il y a des rumeurs…
– Ah bon, lesquelles ? »

Yanis plisse les yeux et sourit. Comme si j’étais tombé dans une sorte de piège, le genre de piège que les sixièmes Feunard tendent sans cesse à leurs enseignants.

« Il paraît que certains élèves de la classe vont aller en SEGPA l’année prochaine.
– Ah oui ? Et pourquoi c’est devenu une rumeur ?
– Ben…
– Parce que vous vous dites entre vous que les SEGPA, ce sont des idiots. »

J’ai énoncé cette dernière phrase du ton le plus égal possible. De façon à ce qu’il leur soit impossible de nier. Deux trois mômes ricanent en détournant le regard, d’autres secouent la tête, l’air peu convaincu.

« Vous vous êtes déjà demandé pourquoi vous pensez ça ?
– Ben parce que c’est vrai.
– Vous savez qui est en SEGPA, quand vous croisez des élèves dans les couloirs ?
– Non mais…
– Attendez je sais. C’est un truc qu’on vous répète depuis aussi longtemps que vous vous souvenez.
– Ben ouais.
– Comme que le rose, c’est pour les filles. Que les boucles d’oreille aussi. Que les tatouages, c’est pour les gens pas bien. »

Je désigne tour à tour mon pantalon, mon lobe et mes bras nus, à cause de la chaleur. À nouveau, je déroule mes mots sans le moindre heurt. Sous mon crâne, bouillonne le rire gras de Roger, dans Le ciel de Nantes, qui se dandine à quatre pattes tandis qu’il tourne à la rigolade le coming out de son neveu. Et dans le monde réel, Yanis hoche la tête.

« Ben ouais.
– Vous savez, je suis devenu vraiment adulte quand je me suis demandé pourquoi j’étais obligé de penser certaines choses. Et que j’avais le droit de m’habiller comme je voulais, de me comporter comme je voulais et d’aimer qui je voulais. Alors bon, la SEGPA, je pense qu’il faudrait voir ce que c’est vraiment.
– Monsieur ?
– Oui Louise ?
– Ça veut dire quoi au fait SEGPA ? »

Mercredi 14 mai

« Mais monsieur, c’est presque fini ! »

Ilya, lève sur moi ses grands yeux noirs. Je lui ai demandé de prendre un nouveau cahier pour apprendre, elle vient de terminer le sien.

« Il reste encore plus d’un mois de cours.
– Plus d’un mois ! »

C’est une exclamation qui revient souvent, en ce joli mai, quelle que soit l’année. Elle est souvent prononcée avec une incrédulité mêlée de fatigue. Les mômes s’en frottent les yeux, de cette phrase, pleins de sommeil en retard et de la fatigue émotionnelle et intellectuelle des huit mois déjà cochés. Le soleil commence à les appeler. Et nous, adultes, devons leur expliquer que non, pas encore. Leur parcours a encore des étapes.

Ils vont être longs, ces jours à venir. Pour eux comme pour nous.

Mardi 13 mai

Étude des Trois mousquetaires. D’Artagnan chevauche à bride abattue vers l’Angleterre. Épuisé, son cheval tombe à terre.

Lorsque j’avais étudié cette séquence, il y a de nombreuses années, nous avions été nombreux à admirer la détermination de ce Mousquetaire, prêt à tous les sacrifices pour sauver la réputation de la reine, et par-là même, du royaume de France.

Aujourd’hui, l’indignation des mômes est anonyme. La vie de la monture ne vaut pas douze ferrets, moins les deux chouravés par Milady. Je souris à la classe :

« On évolue dans le bon sens. »

Lundi 12 mai

Je ressors de ce cours de grammaire épuisé.

Comme à chaque fois que nous abordons un concept un peu velu avec les élèves (ici les propositions subordonnées) : j’ai donné de ma personne. J’ai raconté des bêtises, j’ai inventé des exemples idiots et surtout, j’ai essayé d’être le plus précis possible. Aucun mot en trop dans les explications, et une attention permanente à leurs réactions. Repérer le moment où il décroche :

« Afissatou, vous n’êtes plus dans l’explication, à quel moment ce que je disais s’est transformé en bruit ? »

Hyper-vigilance. Il y a peu de cours où j’exige tant d’eux, et de moi. J’ai tellement besoin que ces concepts chiants, mais essentiels, ils arrivent au moins à s’y accrocher pour la suite. C’est éminemment satisfaisant quand on se rend compte qu’on y parvient.

Mais punaise que c’est crevant.