Mercredi 3 décembre

Parce que peut-être qu’un jour, ça t’arrivera.

N’ignore pas. Même si ce que tu fais est important. Essentiel. Bien entendu que le programme de quatrième est pléthorique, que les cinquièmes ont besoin que tu t’occupes d’eux. C’est un travail de tous les instants, qui demande une énergie titanesque, mais tu progresses, tu progresses. « Je vais l’avoir par le renforcement positif ! » as-tu clamé à propos d’Hilaire, insupportable, mais qui commence peu à peu à bosser, parce que tu le félicites pour le moindre de ses progrès, pour la moindre de ses interactions agréables avec les autres. Avec les quatrièmes, tu as des projets ambitieux, exigeants, qui les poussent, vraiment. Tu parviens à admettre tes échecs, aussi, parce qu’on ne réussit pas à chaque fois, ce n’est même pas vraiment la norme. Tu l’as accepté, tu sais qu’il faut aussi passer par là, pour enseigner. Bref,

Malgré tout, tu sens comme une résistance. Qui va en s’amplifiant, qui, chaque jour est un peu plus forte. Au début de chaque journée, puis de chaque heure de cours. Comme un vertige. Je ne vais pas y arriver. Cette fois c’est impossible, impossible que je mobilise la force pour arriver au bout de ces foutues cinquante-cinq minutes. Je ne peux pas.
Alors évidemment, je chasse ça, d’un haussement d’épaules. C’est novembre. Ne sois pas faible, ne sois pas lâche. Moi, le parangon auto-proclamé de l’inclusivité, à deux doigts de m’admonester intérieurement : « sois un homme ». Et puis avoir du mal à se lever le matin. Voir le paquet de copies non corrigé depuis dix jours et respirer péniblement. Je viens de corriger le précédent sans aucune difficulté, pourtant.

Depuis plusieurs mois, je tente, parfois, d’arrêter de raconter. De me raconter. Et juste d’écouter. Alors un jour, un jour où ma voix héroïque résonne un peu moins fort, j’écoute. Je sens mon esprit et ma santé se tordre, dans des angles de moins en moins naturels. Ça résiste et ça grince de partout, ça résiste et ça grince depuis des années.

Et là, je vois un point de non retour.

Mon médecin me dit que l’étonnant n’est pas que ça m’arrive aujourd’hui, mais que ça ne me soit pas arrivé plus tôt, en ces dix-huit ans d’enseignement, chaque année plus chaotique que la précédente. Aucun reproche dans sa voix. Mais aucune hésitation non plus, quand elle me dit que ça suffit. Que là, je vais m’arrêter jusqu’aux vacances.

Je commence une phrase, ma voix commence une phrase, sujet verbe complément argument. Tout est en place, minimiser, relativiser, refuser.

Ma voix commence une phrase, mais mon corps ploie. C’est comme si en moi, je mettais genou à terre. Et c’est normal, c’est naturel. Pour la première fois depuis je ne sais plus quand, je ne suis plus tordu à quatre-vingt-dix degrés, sourire en avant et sabre au clair. Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose se rappelle à moi, quelque chose qui doit s’appeler santé mentale. Ce que je sais essentiel pour les autres mais dont moi, bien entendu, le Prof, le Mec, je n’ai pas besoin. Ployer.

Je ressors l’arrêt à la main. Tout ou presque est douloureux, tout ou presque est passé à quelques pas de la rupture. Je suis tellement soulagé, soulagé qu’au fond de moi, il y ait eu assez de lucidité, non, d’amour pour moi-même, pour accepter.

C’est la première fois que je vais m’arrêter pour si longtemps. Ça aussi, c’est une étape dans la vie d’un enseignant, à raconter.

5 réflexions sur “Mercredi 3 décembre

  1. Je suis toujours là mais avec une ordonnance de cachetons et après avoir suffisamment ployé. Prends soin de toi, vraiment. On ne peut pas faire ce boulot en étant détruit.

  2. Bonjour,

    Je vous lis depuis longtemps, toujours avec un grand plaisir, pour rester en lien avec la part lumineuse de l’enseignement (ça sonne peut-être un peu mystique mais ce sont les mots qui me viennent…) ; même si vous faites souvent part de vos fragilités et de vos doutes, parfois de vos colères, vos textes sont pleins de lumière. En disponibilité du lycée depuis quelques années (après y avoir enseigné le français seulement quelques années, me débattant parmi les contradictions -du métier et personnelles-), j’essaie de travailler dans l’édition (littéraire plutôt que scolaire) mais n’ai pas encore « coupé les ponts ».

    Beaucoup de douceur et de l’énergie tranquille, c’est ce que je vous souhaite, et de vous retrouver en forme (et en verve !) au début de l’année prochaine,

    Chloé

  3. Le système scolaire est tellement maltraitant, le métier est tellement exigeant, qu’on peut effectivement se demander comment c’est possible d’avoir tenu aussi longtemps sans s’arrêter.
    souffler, respirer, penser, se reposer. J’espère que l’arrêt permettra tout ça, et une reprise au mieux après les vacances que je vous souhaite douces.
    En tant que parents, nous avons besoin de profs passionnés et empathiques comme vous, mais pour ça il faut prendre soin de vous

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