
Je ne suis pas le professeur de Tiliam. Pourtant je le croise régulièrement. À la chorale, à l’atelier théâtre, dans les couloirs. Tiliam est un ado de troisième intelligent, fin, et complexé. Il aime parler de ce qu’il lit et regarde. On rigole des mêmes trucs.
Tiliam, ça pourrait facilement être une projection de moi, si j’étais collégien en 2025.
Alors je m’en tiens éloigné, je ne cherche pas à prolonger les conversations avec lui. Quelques moments partagés rien de plus. Parce qu’il n’y a rien de plus périlleux et de moins éthique – pour moi, pour moi uniquement – qu’un enseignant qui projette son adolescence passée sur un môme. Position compliquée : parce que fûté comme il l’est, je pense que Tiliam a compris, que c’est pour ça qu’il recherche nos échanges. Il sait que j’ai vu le monde à travers ses lunettes. Alors que lui apporter ?
Peut-être, juste ça.
À la chorale, A-H, qui est géniale et dingue, a choisi de nous faire chanter à six voix. Nous sommes deux à chanter la plus grave. Tiliam et moi. Souvent, lorsque certains membres du groupe ont du mal à tenir leur partition, A-H leur recommande de faire comme un koala : trouver un eucalyptus. Quelqu’un de plus assuré, et de s’accrocher à leurs notes.
J’aime bien cette image, et j’aime bien cette voix, dans Meaning. Je peux faire résonner grave certaines notes, au fond de ma poitrine. Je tourne la tête vers Tiliam, dont la mue est en train de, lentement, se stabiliser. Il a son sourire, à la fois hésitant et railleur :
« Monsieur, je crois que je vais devoir me mettre en mode koala. »
Comme souvent, ce sont les mômes qui donnent la réponse. Ce que je peux faire pour Tiliam, qui ait du sens, qui soit pédagogique et droit ?
Être le meilleur eucalyptus du monde.