Athéna était présente

(Quelques divulgations sur le film de Christopher Nolan : L’Odyssée, dans ce billet).

Je déteste doucher l’enthousiasme des gens, surtout des gens que j’aime. Et à l’autre bout du téléphone, j’ai la sensation que mes mots tombent, un peu froid, un peu maladroits, dans la joie de mes parents, qui l’ont vu presque en même temps que moi. « C’est un film qui ne fonctionne pas, mais que j’ai aimé. » Pourtant, j’avais l’impression que c’était un compliment.

Je suis un grand spécialiste de l’Odyssée. Je n’ai rien écrit dessus, je déchiffre très mal la moitié de l’alphabet grec, et mon diplôme universitaire le plus élevé peine à tenir le menton hors de l’eau. Pourtant je n’arrive pas à me défaire de ce promontoire mental ridicule : je suis un grand spécialiste de l’Odyssée.

L’Odyssée, c’est une histoire de flots. Des flots qui me sont interdits, ceux de l’association des Bébés Nageurs, où mes parents amènent ma petite sœur un après-midi par semaine. Je ne peux pas entrer, je suis à la fois trop âgé et trop jeune à sept ans. Alors je troque cette eau-là contre celle des aventures d’Ulysse. On m’a offert une version condensées de l’Odyssée. Une fois que j’en connais les épisodes par cœur, j’apprends les arbres généalogiques des Troyens et des Achéens. Il y a des années où la mémoire imprime à jamais, je n’oublierai jamais. Ni la guerre de Troie ni le retour du plus rusé des grecs. Les personnages qui en peuplent les vers ont trouvé un nouveau champ de bataille, une nouvelle escale sous mon crâne. Ils ne sont pas mes amis imaginaires. J’ai six ans, et je sais. Je sais qu’Ulysse, Circé et Télémaque ne sont pas mes égaux. Ils sont ces humains plus qu’humains, ces monstres qu’un imaginaire fulgurant, celui d’un homme appelé Homère peut-être (on s’en fout) a arraché aux étoiles. Je les observe et c’est peut-être la première fois que je prends conscience de l’infini. Il est des bateaux, des colères et des tempêtes plus vastes que je ne peux concevoir.

« Mais Athéna n’existe pas vraiment, dans le film, c’est la culpabilité d’Ulysse ! » m’explique la voix, à l’autre bout du film, trente-six ans plus tard. Je proteste, et c’est l’enfant qui parle. Sur cette Méditerranée, le temps chavire. « Mais si, Athéna est là ! » Peu m’importent les intentions de Nolan et son projet, paraît-il, d’humaniser les personnages. Je n’accepte pas l’absence des déesses et des dieux. J’ai tellement l’habitude de déchiffrer leur présence partout autour de moi, je suis augure à mi-temps. Aphrodite dans la peinture classique, Hécate lorsque je joue à Bayonetta, Nikè dans le logo des chaussures (ça fait rire les élèves). Jusqu’à il y a deux ans, je ne comprenais pas comment le visage d’Hélène avaient pu lancer des milliers de navires. Je l’ai compris, j’ai même appris que des cils pouvaient suffire.

Le film de Nolan, donc. Bien sûr qu’il ne fonctionne pas, bien sûr qu’il ne peut pas fonctionner. Comment nous, avec nos petites machines, nos doigts qui s’agrippent et font des nœuds, pouvons-nous illustrer ce qui est trop gigantesque, trop atroce, trop majestueux ? Bien sûr que ça ne fonctionne pas. Mais c’est justement ça qui est beau. Cette envie de courir, de prendre de l’élan pour se lancer sur les traces de Télémaque parti chercher son père. Cette envie d’arracher à des histoires absolues de petits fragments brillants, qui reflètent la mécanique débile de notre propre époque.

Je suis un grand spécialiste de l’Iliade et de l’Odyssée. Parce que je dérive sur le radeau construit par Calypso, pour toujours.

Une réflexion sur “Athéna était présente

  1. loin, très loin d’être un spécialiste mais je suis tombé à 10 ans en amour de l’Odyssée et du couple/duo Ulysse/Athena

    Beau texte, merci.

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