Dimanche 6 mars

Et le dimanche, on s’évade !

Et en ce moment, on en a besoin, de s’évader…

Samedi 5 mars

“Monsieur, est-ce que c’est dur d’être prof ?”

La petite voix de Selene me cueille en fin d’heure. Je suis en train de rendre à Luke l’évaluation qu’il n’a pas récupéré pour cause d’absence, programmer un rattrapage de ladite évaluation pour Gina et Eilie lundi prochain, aider Giovanni à nettoyer son manteau dans lequel un stylo a fuité et récupérer le bâton de colle que j’ai prêté à… Je ne sais plus qui. Je jette un œil à mon inquisitrice.

“Pourquoi demandez-vous ça, Selene ?
– Vous faites tellement de choses en même temps. Des fois je me dis que ça doit pas être facile, pour les profs.”

Ce petit bout d’empathie atterrit sur mon bureau avec un soupir. C’est la fin de la semaine, je suis épuisé et souvent trop sensible à ce genre de manifestation. Je souris.

“Oui, c’est difficile. Mais c’est aussi pour ça que c’est bien.”

Vendredi 4 mars

Un vendredi sur deux, j’arrête les cours à 11h30. Alors avant de rentrer chez moi, de corriger les copies d’avant week-end, de préparer les cours, je prends le chemin des écoliers. Chaque fois différent. Faire un tour dans la campagne du bled où j’enseigne, aller dans un magasin de jeux vidéo, discuter, vraiment et longtemps, avec un collègue (faut réussir à trouver le regard de l’un ou l’une d’entre eux).

Deux heures pour s’évader. C’est débile, ridicule et futile, et ça va beaucoup mieux depuis que je fais ça.

Jeudi 3 mars

Je rentre à la maison, les semelles dégueulasses. Heureusement que j’ai une maison, désormais. Je peux me déchausser dans le garage, et pas traîner tout ça dans le hall de l’immeuble, et puis dans l’ascenseur.

L’adolescence, c’est de la boue. Je peux pas le dire autrement, et tant pis si ça crie en face. Il y a plein de trucs qui se mélangent, du fragile, de l’impitoyable, du délicat, de l’or, de la terre, et en fin de compte, comme quand tu as mis trop de couleur dans ton mélange, ce qui en ressort, c’est du marron, sans grande cohérence.

C’est comme ça que tu sors d’une journée où tu as vu de grosses larmes bleues couler sur une table. Parce que cette élève s’était mise du maquillage pour la première fois, et qu’un autre môme s’est moqué d’elle. Ma pote Sonia a vécu presque la même histoire, elle la raconte de façon super tendre et drôle. Là, en voyant la petite inconsolable, j’avais juste un gros trou dans la poitrine.

C’est aussi une journée où les élèves de sixième ont apporté leurs haïkus. Ils ont parfaitement compris l’exercice. Que le but, c’était pas de forger des vers parfait “Ça on le fera plus tard, monsieur”, mais de se créer un petit langage poétique. Et ils ont apporté des écrins – littéralement – emplis de coton, pour ce texte qui évoque les nuages, une véritable feuille d’arbre, matérialisant l’automne, ou encore un masque déchiqueté pour ce sentiment de colère. Ils ont tout disposé, et, sans que je leur demande quoi que ce soit, se sont promenés, pensifs, au milieu de leurs œuvres.

Une journée où des cinquièmes font de la résistance et refusent de bosser sur un texte, quoi que tu leur dises. “De toutes façons, faudra bien que vous nous aidiez, vous êtes obligé.” me lance l’une des mômes, avec une nonchalance tellement puissante que je la prends en plein estomac, genre kaméhaméha mou. “Je me suis senti complètement comme toi.” me glissera une collègue d’anglais à la pause de midi, après qu’elle ait entendu le savon que je leur ai passé. “Ils ne font rien quand on ne les porte pas à bouts de bras”. Il faut croire que parfois, ma voix porte.

Une journée, encore, pendant laquelle, en accompagnement personnalisé, les élèves me supplient de leur dicter la première phrase de la dictée de Mérimée. Ils rient très fort en entendant les mots, apprennent beaucoup de vocabulaire, et se lancent. “C’était trop bien !” balance Moon, qui a fait onze erreurs et a ri à chacune d’entre elle. L’AESH essaye aussi, encouragée par tous les gamins. Deux erreurs, elle est applaudie à tout rompre.

Une journée où j’ai tenté de demandé à deux troisièmes, dans la cours, pourquoi leur pote pleurait et où je me suis fait insulter. Devoir engueuler des élèves que tu ne connais pas pendant qu’elles consolent un ami. Super expérience.

Le collège est cet endroit visqueux, plongé sous une bruine perpétuelle. Tant de choses se mettent en place et peuvent virer, sans prévenir, au monstrueux ou au miraculeux. Il faut être leste, vigilant, et avoir le pied ferme pour ne pas s’étaler, quand on est un adulte dans ce territoire de l’adolescence. Il faut avoir l’œil pour discerner ceux qui expérimentent de ceux qui sont en danger. Et on se trompe souvent, trop souvent.
Le seul avantage que les collégiens ont, par rapport aux adultes, c’est qu’ils partent au bout de quatre ans. Bien souvent, nous restons davantage. Sous la pluie. Dans la boue.

Mercredi 2 mars

“Et est-ce que ça comptera dans la moyenne ?”

Depuis que je suis à Hoshido, la question revient avec encore plus d’insistance que Tartelette-le-lapin quand elle veut des câlins. J’ai réussi à dédramatiser le concept de moyenne avec l’une des classes mais avec les trois autres – même celle évaluée par compétences exclusivement – rien à faire.

“Mais monsieur, la moyenne c’est un trésor.”

Miranda n’élève jamais la voix. Observe le monde autour d’elle d’un air détaché. Et continue à lire ses mangas sur ses genoux, dès qu’elle a terminé, beaucoup trop vite, ses activités.

“Comment ça ?
– Ben mes parents, si je leur dis que je sais conjuguer le subjonctif présent, ils vont pas comprendre. Mais si je dis que j’ai 17/20, là ils seront contents.
– C’est ça, c’est ça ! opine Chaco en baissant comme d’habitude son masque pour parler. Et même, c’est encore mieux si c’est 17/20, ils trouveront ça mieux que si c’est… eux… 8/10 ?
– 8,5.
– Voilà, 8,5.”

Je m’appuie sur le bord d’une table.

“Mais on en a déjà parlé, non ? Vous travaillez pour vous.
– Ben oui mais c’est pas vous qui vous faites gronder. Et puis dans les bulletins, les profs ils sont pas content, quand la moyenne elle est basse.”

J’ai à peu près la même conversation dans la classe évaluée par compétences. En remplaçant les chiffres par des couleurs. Et, quelque part, j’ai autant de compassion pour la moyenne, cet outil nullissime mais dont on ne parvient pas à se débarrasser, que pour les élèves. Traduire ce que les mômes font six heures par jour en chiffres – un seul chiffre, pour la moyenne générale ! – c’est dérisoire. C’est nul, même.
Mais comment expliquer ce que l’on fait, pendant tout ce temps. Même cette fameuse évaluation par compétences est imparfaite. Ce que nous faisons avec les mômes est tellement complexe, tellement différent. Il me faudrait des heures avec les parents de Tara, qui ne parlent pas français, pour expliquer que l’année de cinquième de leur enfant est à la fois hyper positive au niveau de l’apprentissage de la langue mais laisse aussi entrevoir des lacunes importantes. Que le fait qu’Ivan développe des compétences sociales est, pour le moment, plus important que sa maîtrise de la rédaction.
Mais il est aussi essentiel de faire comprendre que le fameux “socle commun de compétences” n’est pas dépourvu de fondements. Qu’il y a des piliers de connaissances communes sans lesquelles on s’entend difficilement.

Et comment refléter tout ça ? Pour des élèves encore jeunes, pour des parents soumis à mille autres complexités ? Alors oui, il est rassurant, ce simple chiffre… Cette moyenne. Ce trésor.

Trésor vicié.

Mardi 1er mars

Il y a, dans la série Utena, un plan qui me donne beaucoup de forces. Un personnage gît, vaincu au sol. Pendant ce temps, les conséquences de sa défaite se déploient. C’est très esthétique, un peu surréaliste, comme Utena sait l’être.

Et puis, le personnage en question tape du poing sur le sol. C’est un sol en pierre, ça doit faire très mal. Mais le personnage a trouvé, au fond de sa défaite, la volonté de faire ça. Et de se redresser. Et, en fin de compte, de gagner.

Ces derniers temps, alors que je ne me sentais absolument pas à ma place au collège Hoshido, cette image m’a aidé à me lever le matin, à aller en cours, et à enseigner selon mes principes. En vacillant, en me disant que ça n’allait pas marcher. Mais en continuant à le faire malgré tout.

Et, comme un rouage qui se débloque et se met tout à coup à tourner, ça commence à fonctionner. Pas parce que j’ai trouvé la solution. Mais parce que les mômes commencent à comprendre la logique de mes cours, je pense. Ils comprennent pourquoi j’insiste sur certains détails, moins sur d’autres. Ils pigent que le très peu de devoirs que je donne doit être fait absolument. Les instants où il faut bosser intensément, celui où le rythme est plus détendu. Ils pigent ce que je n’accepte absolument pas et ce sur quoi je suis plus coulant. Nous travaillons enfin en bonne intelligence.
J’ai su intégrer ma musique dans la partition d’un établissement et de classes qui ne m’attendaient absolument pas, qui n’avaient pas à m’attendre. Et je regrette que ç’ait été douloureux. Je finis par avoir le cuir épais, mais je me rends compte que j’ai souvent tendance à minimiser la souffrance ou les doutes de collègues, jeunes et moins jeunes, qui éprouvent le même genre de problèmes à leur arrivée dans un établissement, dans le métier. Qui n’ont, à bonne raison, pas forcément envie de taper dans la pierre, pour se relever. Parce que ce boulot n’a pas à être un sacerdoce ni un chemin de croix.

Mais il est aussi rarement une impasse. Promis.

Lundi 28 février

Il y a sur le visage des deux gamines que j’engueule un peu de contrition. De la contrition et beaucoup d’ironie. Elles dissimulent – mal – un sourire narquois pendant que je les assaisonne. Que je leur explique qu’on ne s’appelle pas “sale grosse pute” en plein milieu de la cour de récréation, ou n’importe où ailleurs. Pas plus qu’on ne se traite de chien ou de fils de chômeur.

Je n’ai jamais autant repris les élèves que depuis que je suis à Hoshido. Et me heurte à une incompréhension totale de la part des élèves. Comme si je réagissais de façon totalement disproportionnée face à une transgression mineure. Clairement, dans l’histoire, le ridicule, c’est moi.

Je réfléchis, sort mes cicatrices d’ancien prof de REP+. Est-ce que les gamins des cités insultaient moins que dans la campagne bretonne ? Le voyage dans le temps est facile, il y a un raccourci à prendre, une porte métallique à franchir. J’y suis.
J’y suis et le problème me saute au visage, dans toute sa cohérence linguistique. À Ylisse, les mômes se souhaitaient des choses violentes, se menaçaient : “Va mourir”, “Ferme tes dents”, “On va te goumer”. Mais ils se traitaient beaucoup plus rarement de quoi que ce soit, c’était un échelon supplémentaire dans la gravité. Un échelon qui, d’ailleurs, donnait souvent lieu à des confrontations physiques. Retour au présent. À Hoshido, “Sale grosse pute” s’énonce parfois dans les rires.

Et c’est vrai, on me le confirme. Ce n’est pas inhabituel. Moi-même, j’ai grandi avec ça, et le pédé m’a longtemps collé aux basques, jusqu’à ce que, comme nombreux avant moi, je m’en empare et en fasse une arme.

Malgré tout. Malgré tout, qu’est-ce que ça fait au psychisme d’un enfant, de grandir en se prenant ce genre de termes dans les dents, et en le renvoyant ? En faisant d’un métier, d’une orientation sexuelle, une insulte qu’on sortira au quotidien ? Ma naïveté n’a pas de limite. Et étrangement, elle a été préservée par des mômes réputés comme difficile à gérer.
C’est aussi pour eux que je décide de ne pas baisser les bras. Je dois aller chercher mes élèves, je n’ai pas le temps d’épiloguer avec les deux mômes que j’engueule. Mais je trouverai les mots pour les faire réfléchir, elles aussi. Juste au moins penser.

Dimanche 27 février

Et le dimanche, on s’évade.

Un morceau un peu étrange pour ce soir. Le film Tik Tik Boom dont j’ai déjà parlé retrace la vie de Johnathan Larson, compositeur, notamment de la comédie musicale Rent.

Superbia était sa première œuvre, qui n’arriva jamais sur scène. Le morceau de ce soir est l’un des rares préservés de cette œuvre qui ne verra jamais le jour. J’ignore pourquoi, mais j’ai beaucoup de tendresse pour ces histoires qui n’adviennent pas. Alors… À Johnathan Larson.

Samedi 26 février

Lors de ces trois premières années d’enseignement épouvantables – je n’étais clairement pas prêt pour la profession – mon état mental a oscillé entre la résignation et le découragement profond. J’ai souvenir de cette période comme d’un dégât des eaux, dans une baraque vétuste, occupé par des gens peu bricoleurs. On voit les taches grossir. Les gouttes s’accumulent et finissent par couler le long des murs, dangereusement proches des appareils électriques. Alors on essaye de gérer au quotidien. On éponge. On va au boulot jour après jour. On écope les heures.

Je suis des plus chanceux qui soient. Parce que des gens exceptionnels, collègues, amoureux, famille, lapins ont été là pour moi. Ils m’ont aidé à mettre mes meubles à l’abri, mon estime de moi hors de la montée des eaux. Jusqu’à ce que j’ai la force de faire face à ces problèmes. En acceptant qu’ils n’étaient pas tous de mon fait. En revoyant ma méthode d’enseignement, sans me culpabiliser. En apprenant à prendre du recul.

L’eau s’était infiltrée de partout. Mais, encore une fois, j’ai eu de la chance. Le découragement ne s’est pas changé en dépit. Les murs n’ont pas irrémédiablement pourri, et j’ai pu remplacer les parties de ma vie professionnelle qui ne tenaient plus du tout. Malgré tout, il reste des traces. Lors d’un conflit avec des élèves, lors de mes interactions avec les classes du collège Hoshido, que je ne comprends pas encore, je vois les marques que ce dégât des eaux, cette souffrance du jeune prof a laissé. De vieilles cicatrices, qui me racontent qu’il y a une issue. Elle demande l’énergie de réclamer et recevoir de l’aide. Elle demande, parfois, aussi, les étincelles d’un peu de chance. Mais elle est là.

À tous ceux pour qui c’est difficile. À tous ceux qui ont peur que chaque jour soit gris. Je ne vous promets pas forcément des lendemains qui chantent. Mais des éclaircies. Et des présences pour vous aider à reconstruire.

Prenez soin de vous.

Vendredi 25 janvier

Cours de sixième. C’est loin d’être le plus inspiré. Quelques tableaux représentant les saisons, deux poèmes de Charles d’Orléans, quelques questions.

Et des élèves absolument émerveillés. De découvrir cet étrange grimoire qu’on appelle “figures de styles”, qui permet de colorer la langue, d’entendre parler pour la première fois “d’octosyllabes”… Tout un tas de mots nouveaux avec lesquels on s’amuse.

“… Et si vous faites des études de français, vous continuerez à en découvrir. Par exemple l’anacoluthe, ou la paronomase !”

Éclats de rire de tous petits enfants. Aujourd’hui, pas besoin de créer des cartes interactives ou d’envoyer des lettres au bout du monde. Même si ça leur plaît aussi toujours autant.

Et toujours la même question : à quoi est-ce que ça tient ?