Ce sont les élèves pour lesquels je n’ai pas le temps.
Ce n’est pas leur faute. Ils ne peuvent s’exprimer que comme ça : lentement, en cherchant leurs mots, et en développant énormément leur pensée. Ils s’interrompent, recommencent.
Et je piétine. Je piétine car 55 minutes, c’est court. Parce qu’une classe de sixième qui bûche sur ses exercices, ça a besoin d’aide, beaucoup, souvent. Et qu’il faut près de deux minutes à Sofia pour exprimer une interrogation qui nécessiterait à un autre môme dix secondes.
J’arrive à aménager, à reformuler pour nombre d’élèves. Je peux recourir à des analogies, faire recommencer les exercices. Mais je ne peux matériellement pas attendre que leur pensée ait fait le long chemin nécessaire pour qu’ils arrivent à la formuler.
“Appelez-moi quand vous saurez ce que vous voulez me demander.”
C’est lâche. La plupart du temps, ils ne me rappellent pas.
“Monsieur, je peux vous lire mon début de rédaction ?”
Le “début” de rédaction fait deux pages gribouillées dans tous les sens.
“Je vais la lire si ça ne vous faire rien, Ron. – Mais je…”
Il baisse un peu les épaules. Et à la fin de l’heure, m’offre une fleur en papier. Il apprend l’origami en ce moment.
“C’est parce que vous avez de la patience, avec moi.”
L’autre jour, en attendant que le petit groupe de joueurs avec qui je joue à World of Warcraft se réunisse, je discute avec les premiers venus.
L’un d’entre eux “fête” le premier anniversaire de sa période en télétravail. Il avait demandé une période de trois mois selon cette modalité, que les multiples confinement ont prolongée indéfiniment. D’autres voix s’élèvent. La quasi-totalité des paladins, druides et guerriers du groupe ne quitte plus leurs quartiers.
“Et toi ? me demande-t-on. Comment tu le vis, ce confinement ?”
Il y a mille reproches à faire dans la gestion de la situation sanitaire par le gouvernement, au niveau de l’Éducation Nationale. Le protocole tel qu’il existe – ou plutôt n’existe pas – ne protège correctement ni les enfants, ni les enseignants dans la plupart des établissements scolaires.
Mais, très égoïstement, je ressens énormément de soulagement à la perspective de pouvoir passer ma porte chaque matin, et passer dans une autre réalité. D’où ma colère lorsque, sous couvert de journalisme, certains accusent à demi-mot les profs de n’attendre qu’un confinement strict pour pouvoir glander. redoute par-dessus tout de devoir enseigner à travers un écran, à des mômes à qui nous apprenons, notamment, comment vivre en société.
Je réponds à la question qu’à travers mes écouteurs, m’a posé une elfe chasseresse.
“A ce niveau-là, je crois qu’on ne joue pas du tout au même jeu.”
Parmi tous les dégâts qu’elle a causés, cette pandémie a également fracturé la réalité en multiples fragments. Que ce soir, on recolle dans un monde virtuel.
Un nouveau vendredi, une nouvelle réunion qui court-circuitera mon dernier cours de la semaine avec les sixième Akwakwak.
“Vous l’aimez pas ce cours, a rigolé Tir l’autre fois. Il y a toujours des réunions qui nous le volent !”
Pour un cours de 16h à 17h le vendredi, il se passe en général plutôt bien, à vrai dire. Et je crois que je préférerai d’assez loin être en train d’expliquer les arcanes du participe passé accordé avec le COD quand celui-ci est placé avant que de me rendre à la rencontre qui m’attend.
Il s’agira d’évoquer – une fois encore – le cas de Laïla avec ses parents et les partenaires du collège. La CPE étant souffrante, c’est à moi que revient la tâche de présider la séance. Et j’hésite quant à la phrase d’ouverture :
“Mes bien chères sœurs, mes biens chers frères, nous voici réunis sous la lumière des néons pour évoquer le cas de Laïla qui continue à baver sévère sur les rouleaux de ses camarades et de ses profs.”
“Approchez mesdames et messieurs, dans un instant, ça va commencer : installez vous sur les chaises éducation nationale et constatez qu’on a beau se réunir comme ça tous les mois depuis la rentrée, Laïla continue à traiter ses camarades de gros bâtards et à penser que ses enseignants sont des réincarnations de l’Inquisition Espagnole ?”
“Viens voir les professeurs, voir les assistants sociaux, voir les parents qui arrivent, viens voir les contrats qu’on va mettre en place, les engagements que tu prendras, les promesses que tu feras…”
Bon, je rigole mais en vrai, l’humeur n’est pas trop à la gaudriole. Laïla fait partie de ces mômes sur lesquels j’ai l’impression de n’avoir aucune prise. Comme beaucoup d’élèves dysfonctionnels, elle a une vie peu rigolote, et une véritable envie que les choses s’arrangent. Mais jusque là, rien de ce que nous avons mis en place n’a fonctionné : écoute, encouragements, sanctions, contrats, exclusion, tutorat… Laïla est enfermée dans un chaos mental et, d’une semaine l’autre, peut passer d’une élève discrète et studieuse à une tornade, façon diable de Tasmanie option langue vivante supporter de foot quand leur équipe perd 8-0.
Et j’ai la sensation que tout, ou presque, a été dit. Laïla passe son temps à entendre des adultes lui parler – faute de elle, accepter de dire quoi que ce soit – à se balader de dispositif en dispositif qui, au bout d’un moment, finira par la renvoyer en classe avec ce diagnostic, toujours le même ou presque “Elle peut être super, quand elle veut.”
Laïla est en sixième, nous sommes en janvier, et, déjà presque tout ce que nous sommes capables d’offrir dans un collège semble avoir été proposé et avoir échoué.
Autant dire que oui. Parfois, j’aimerais juste, juste faire cours.
Deuxième heure de la journée avec les sixièmes Brindibou (j’ai quasiment tous les sixièmes par bloc de deux heures ce qui me semble assez étrange pour des mômes de onze ans mais passons). Nous venons de nous enquiller un cours sur l’accord du participe passé, ils ont sept heures de cours dans les pattes. Les premières minutes me laissent à penser que ça va être une heure où je vais m’énerver, eux aussi, on va finir en sanctions, et on rentrera tous dans le gris.
En désespoir de cause, je tente mon joker des heures désespérées : un exercice de relaxation. Mon côté shadok estimant que plus ça rate (99% du temps, ça finit par des gamins totalement morts de rire), plus ça a de chances de marcher, je lance l’activité.
Et ils se précipitent dedans. Les yeux se baissent ou se ferment, les respirations s’apaisent. Il y a quelques rires à peine, et puis un grand silence soulagé.
Je n’ai pas été meilleur que d’habitude : je leur ai juste offert ce dont ils avaient besoin, au bon moment. C’est rare, pour un prof de collège. Pendant quelques minutes, ils posent leur fatigue, leur énervement, leur angoisse. Et que ce fardeau doit être lourd, pour qu’ils acceptent mes maladroites consignes.
Mais au moins, ils repartent en souriant. Et, j’ai l’impression, un peu heureux aussi.
Pas mal de coups de fils de collègues, ces derniers jours. La petite géographie des collègues que j’ai croisés, depuis treize ans. Tous unanimes : la semaine de la rentrée a été compliquée. Fatigante.
En changeant d’académie, je m’attendais à un changement radical. Mais la charge mentale ne s’est pas particulièrement allégée : elle s’est déplacée. Le confort matériel est infiniment plus grand, c’est indubitable. Mais les questions, les difficultés, même moins urgentes, restent toutes aussi présentes, toutes aussi puissantes.
Je croyais, naïvement, que les profs d’établissements “plus calmes” avaient le privilège de s’en foutre un peu plus.
Cours sur les temps composés de l’indicatif. Autant dire qu’on part pour des heures de fun sans limite. Alors que je commence à peine à expliquer le parallélisme entre temps simples et temps composés, mon cerveau se met à me passer en boucle le message suivant “Je me fais chier – Je me fais chier – Je me fais ch… -” sur fond de trash métal mental.
Les sixièmes, eux, n’ont pas l’air de partager cet avis. La plupart me fixent, l’air quasi-hypnotisé. Et, miracle, ils suivent ma consigne de “dès que vous ne comprenez plus vous LEVEZ LA MAIN”, qui faisait à peu près autant rire mes élèves l’année dernière que lorsque je leur demandais de sortir leur cahier.
“Vous expliquez trop bien !” me dit Riley en sortant, élève qui, depuis le début de l’année, me considère avec une vague suspicion mêlée d’antipathie.
De temps en temps, les mômes ont besoin d’un peu de virtuosité. C’est fastidieux. Mais ça cimente aussi la classe.
Dans l’anime japonais Noir, sorti il y a vingt ans, l’héroïne se retrouve paralysée en écoutant la mélodie d’une boîte à musique, entendue dans son enfance. La scène a toute l’exagération du genre : yeux écarquillés, respiration hachée, corps figé.
Alors que je retombe sur la bande-son de cet anime, la scène, rétrospectivement, me semble gagner un nouveau sens : ce qui frappe Mireille – oui, l’héroïne, tueuse à gages athlétique et indépendante s’appelle Mireille – n’est pas le souvenir du passé : c’est peut-être d’être mise en présence d’une version d’elle-même dans laquelle elle ne se reconnaît plus.
Comme lorsque Fir m’explique spontanément, en fin de cours, que M. L. est son prof préféré, avant d’écarquiller les yeux et de se reprendre : “Enfin, c’est pas ce que je voulais dire ! Je…”
Je me mets à rire.
“Vous avez le droit d’avoir un prof préféré autre que M. Samovar, hein ! C’est même plutôt bien !”
Pourtant, j’ai eu une crispation de l’estomac. Une crispation qui n’a aucune raison d’être. C’est celle que je ressentais dans mes trois premières années de carrière lorsque, prof débutant, non formé et bordélisé, je n’aspirais qu’à un truc : l’approbation des élèves. Et j’ai un moment Mireille.
Comme si le temps, depuis que j’ai commencé à enseigner, ne s’écoulait plus selon un axe, mais une série de masques : ceux que j’ai revêtus en tant que prof. Et je me dois de constater que l’enseignant que je suis aujourd’hui n’a plus rien à voir ou presque avec celui de mes débuts.
J’ai une mémoire épouvantable : bizarrement c’est une force. Chaque fin d’année scolaire, j’oublie et tente de m’incarner à nouveau. La remarque d’un élève et la musiques d’animes des années 2000 font ressurgir des souvenirs. De vieilles blessures, non, des blessures parallèles, sur lesquelles je me suis construit.
J’ai dû échouer dans chaque domaine de l’enseignement : le rapport aux élèves, aux parents, aux collègues. La conception des cours, l’autorité, l’affectif. La mise en place des activités, l’écoute, la distance. Et à chaque fois, j’ai tenté de rebâtir quelque chose. Un nouveau masque, une nouvelle ligne temporelle. En essayant de devenir une meilleure version de Monsieur Samovar, le prof. Je n’ai pas oublié à dessein : je n’ai juste pas eu le temps de repenser à l’avant.
Toute honte bue, je suis heureux du prof que je suis devenu, même si j’ai la quasi-certitude que je changerai encore. Énormément. Je ne conçois la profession qu’ainsi : se métamorphoser au gré des établissements, des mômes, de l’évolution de la société. Et chaque année, je laisse un nouveau fragment. Des succès, des échecs, une boussole pour ce que je deviendrai par la suite. Des repères invisibles et silencieux. Ils ont émergé aujourd’hui.
Demain, et les jours prochains, il sera à nouveau temps pour le présent.
“Monsieur, vous êtes sûr que vous êtes obligé de partir ?”
La question est posée au moins trois fois par semaine. Depuis la rentrée où j’ai expliqué que j’étais le remplaçant de Mme T., qui serait leur professeur à partir du 30 mars.
Au début, je me suis bien entendu débilement rengorgé de mon importance et de mon charisme qui faisait que les élèves désespérait de me voir partir, imaginant mon dernier cours avec eux comme une grande tournée d’adieux.
Mais on s’en fout.
S’il faut se poser des questions sur les affectations des enseignants remplaçants (j’ai appris qu’un collège à deux pas de mon domicile est en manque de prof de français depuis le début de l’année), et des difficultés que cela implique pour de nombreux collègues, au niveau des temps de trajet, des emplois du temps et, tout simplement, de la motivation, les élèves sont également concernés. Parce que, très souvent, des adultes qu’ils fréquentent tous les jours disparaissent, du jour au lendemain. Sans cohérence, sans rime ni raison. Pas de passage de témoin avec l’enseignant qui arrivera après, juste des profs interchangeables qui se succèdent.
Je hausse les épaules.
“Vous vous rappelez ? Je vous ai promis qu’un mois avant, je serai horrible avec vous, comme ça vous ne me regretterez pas.”
Le môme qui a parlé se met à rire. C’est mieux comme ça. En vérité, ils se remettront très vite, les enfants sont comme ça, le départ d’un prof est rarement une blessure durable. Heureusement.
Mais malgré tout. Cette valse incessante, sur laquelle personne ne s’interroge parce que, bon gré mal gré, elle tient depuis toujours me fait un peu mal au cœur.