Vendredi 8 janvier

Les quatre heures du cours de ce vendredi après-midi n’auront pas lieu, et seront magiquement remplacées par des réunions. Autant vous dire que, en m’installant à la première, à 13h, j’ai dans la tête six millions de la représentation du Cri de Munch.

Non pas que ces réunions ne soient pas importantes. Elles consistent à mettre en place des aides personnalisées pour les élèves qui en ont besoin. Huit dans la classe de sixième Akwakwak, soit un tiers des effectifs. Entre les mômes ne parlant pas français, ceux souffrant de troubles psychiques, de phobie scolaire ou de difficultés d’apprentissage, autant dire qu’il y a du taf.

Et comme toute réunion, les Muses de l’absurdité ne tardent pas à se pencher sur nos tables. Comme lorsque je demande, naïvement, si une formation peut être envisagée pour l’aménagement des cours, histoire que les profs aient quelques idées de ce qui peut particulièrement aider un élève dysphasique, dyspraxique, dyslexique, et surtout ce qui risque de leur poser problème.

“Ben le souci, m’explique l’enseignante référente venue pour présider la réunion, c’est qu’on manque de formateurs. Par contre, vous, vous pourriez devenir formateur, il suffit de suivre un séminaire de trois fois six heures !”

Voilà. Moi qui ne connaît quasiment rien au bousin, il me suffirait de m’inscrire – sans rien à valider – à un séminaire de trois fois six heures pour expliquer aux collègues comment on enseigne à des élèves à besoins particulier.

“Mais… Il ne faut pas certaines compétences ?
– Si, répond l’enseignant en consultant un prospectus. Il faut être intéressé par ces sujets.”

Je me retiens très fort de signaler que je n’aurais pas deviné qu’être davantage passionné par l’éducation que le nougat mou vietnamien est en effet un atout et m’emploie à mordre violemment la table sous le regard compatissant de mes collègues.

Réunions parfois en présence des élèves eux-mêmes. Et je me rappelle d’un truc que j’avais dis à Monsieur Vivi, il y a quelques années : “Complimenter et engueuler les élèves au bon moment. C’est essentiel.”

Et c’est ce à quoi je m’emploie. Laisser un môme ayant fait n’importe quoi s’en tirer sans réagir est aussi néfaste que de ne pas reconnaître les efforts d’un autre. Au moins, ces heures que je ne peux passer devant les classes me permettent de le faire. De demander à Kenneth s’il arrive à tenir, après être passé de l’élève qui crachait sur ses potes en début d’année à celui qui, au premier rang, avec son 17 de moyenne, explique calmement mais sans se démonter aux quatrièmes que traiter quelqu’un de pédé n’est juste pas acceptable.

Expliquer à Tiana que même si elle est malheureuse en ce moment, harceler une de ses potes sur les réseaux sociaux n’est pas plus acceptable et que oui, elle aura elle aussi le droit à sa punition. Parce qu’être juste, c’est aussi ça. Mais qu’on n’arrêtera pas pour autant de l’aider.

Je ressors de ces quatre heures totalement cuit. Quasi écrasé par les rouages grinçant et mal ajustés du système éducatif.

Jeudi 7 janvier

“… et douze voix pour Gollum, c’est fou monsieur !”

Ted récupère les bulletins du sondage éclair que nous avons effectué sur le personnage favori des sixièmes Canarticho dans Bilbo le Hobbit. Gollum gagne haut la main, suivi de Bofur (à 99% pour son nom) et Gandalf.

“Pourquoi on l’aime comme ça, monsieur ?
– Je n’ai pas voté, ne me posez pas la question.
– En plus vous vous préférez Gandalf.
– Vous croyez ? (ils ont raison) Enfin ce n’est pas la question. Pourquoi aimez-vous Gollum ?
– Parce qu’il est méchant, et un peu gentil.
– Et mystérieux.
– Et qu’il fait peur aux gobelins !
– Et qu’il aurait pu tuer Bilbo mais il l’a pas fait.
– Et qu’il est célèbre, dans les films !
– Parce qu’il est… Enfin, on a vraiment l’impression qu’on est dans la caverne avec lui. Moi je suis triste de le quitter.
– Oui moi aussi !
– C’est trop ça en vrai ! Il est bien et on est triste pour lui.”

Mercredi 6 janvier

Dans mon nouveau bahut, à Nohr, le mur est beaucoup plus massif, entre profs et élèves ; à Ylisse, il n’était pas rare que les profs ouvrent la fenêtre de la salle de réunions pour intervenir dans une bagarre qui se déroulait trois mètres plus bas. Nous intervenions régulièrement dans les conversations de mômes lorsque le ton montait.

Presque pas cette année. Je me suis évidemment dit, au début, que c’était parce que le collège était calme, qu’il n’y avait aucun souci.

Il y en a. Des gamins se foutent des tartes et s’insultent et, lorsqu’on les reprend, ressortent le toujours crispant tube de la décennie “Mais c’est pour joueeeeeer !”

Et non pas qu’à Nohr, les profs soient moins concernés qu’à Ylisse par le bien-être de leurs élèves. Ils en parlent en permanence, passent leur temps à contacter les parents, organiser des réunions, mettre en place des dispositifs. Mais il existe une frontière invisible : les enseignants n’interviennent presque jamais directement lorsqu’un événement se produit.

On parle souvent de “culture d’établissement”, et cette mutation en Bretagne m’a beaucoup fait réfléchir : pourquoi mettre les limites à tel endroit et non tel autre, qu’est-ce qui fait qu’on se comportera de telle façon en Essonne et de telle autre en Ile-et-Vilaine ?

Comme à chaque fois que je change d’établissement, j’ai la sensation d’arriver au milieu d’un film dont je n’ai pas saisi tous les enjeux. Et je me demande ce qui différencie le jeu de chaque acteur. Et en fin de compte comment, dans chaque établissement scolaire, nous participons à construire le paysage mental de nos élèves.

Mardi 5 janvier

Cette classe de 6ème est très en retard par rapport aux autre dans l’étude de Bilbo le Hobbit. Et moi de me demander. S’il faut couper, avancer. Je m’éternise, c’est mon problème, j’ai toujours tendance à passer trop de temps sur les chapitres. Parce que chaque porte ouverte m’émerveille, parce que les suggestions des élèves me donnent envie de tester d’autres façons de faire cours.

Et ce soir, en dernière heure, alors que j’ai certains mômes de ce groupe pour la troisième heure de la journée, je leur lis l’arrivée des nains chez Bilbo. Il y a des éclats de rires, des commentaires enthousiastes. Et beaucoup, beaucoup de travail dans l’activité que je donne ensuite.

Je passerai plus de temps sur Bilbo avec eux. Tolkien leur donne davantage qu’à leurs camarades. C’est aussi bien. Et parfois, il faut accepter de rester un peu plus longtemps en Terre du Milieu. Pas juste parce qu’on l’apprécie, mais parce que c’est bon pour les mômes.

Lundi 4 janvier

Je descends dans la cours et ils tournent leurs yeux vers moi.

“Bonne année monsieur !”

La montée dans les escaliers est chaotique. Hannah aimerait être placée à côté de sa copine lors du changement de places que j’ai promis. Maxine a besoin que je transmette ce mot là, tout de suite, à l’infirmière scolaire. Kenneth boude parce qu’on avait promis (qui ? Mystère ?) qu’en 2021, on ne porterait plus de masque à l’école. Mais pas une seule dispute entre môme qu’on me demande d’arbitrer.

Nous passons la porte, et tout le monde s’installe. Dans le silence. J’annonce la couleur, on va débuter par une dictée. Pas un seul soupir, pas un “oh non !” auxquels j’ai eu le droit l’heure d’avant. Ils écoutent, hochent la tête. Ils sourient. Il y a, en ce premier cours de l’année avec eux, quelque chose de très doux.

“It’s an old song…”

C’est peut-être un après-coup de la magie de Noël. De bonnes résolutions prises par leurs parents. C’est peut-être dû à l’activité proposée par l’assistant social la dernière heure de l’année avec eux.

Ou c’est peut-être à force de leur parler et de bosser avec eux.

Mais il y a quelque chose de profondément serein, chez les sixièmes Akwakwak.

“Elle était super, ta classe (”pas ma classe”, je rétorque, aussi instinctivement que l’aurait fait Janet, dans The Good Place), me dira un collègue en sortant.

“It’s an old song.”

Ils oublient de passer des lignes et d’amener leurs affaires. Ils font tomber leurs stylos. Mais ils bossent, sans réticence et sans affectation. Il y a quelque chose, dans leur timbre, qui me rappelle les troisièmes Glee de l’année dernière. Quand ils étaient eux aussi en sixièmes. Que j’étais là aussi leur professeur principal. Ils sont heureux d’être là, de faire de leur mieux. Moi aussi.

Pourvu que ça dure.

(image tirée de The Good Place)

Samedi 2 janvier

Le 20 décembre sur Europe 1, Jean-Michel Blanquer expliquait qu’il souhaitait que 2020-2021 soit une “année normale” du point de vue de la scolarité des élèves. Et je dois avouer que cette annonce m’a fait froid dans le dos.

Pas seulement parce que lundi, les cours reprennent, et qu’il me paraît difficile de demander à chaque élève si leurs fêtes de fin d’année se sont passées dans le respect des gestes barrière, s’ils ont bien gardé leur masque pendant que tatie Josiane venait les voir, où s’ils ont évité de lécher des poteaux pour voir si leur langue reste collée.

Pas seulement parce qu’il semblerait qu’une nouvelle souche du SARS-Cov 2 mette particulièrement cher aux enfants en Grande-Bretagne actuellement, et que j’ai tellement hâte de voir comment divers journalistes expliqueront doctement que de toutes façons, les enfants ne peuvent pas être contaminés, la preuve, ma fille va très bien.

Pas seulement parce que cela prouve, si cette phrase était spontanée, une méconnaissance totale de la situation actuelle dans les établissements. Avec des personnels d’entretien, administratif et d’enseignement qui se débattent pour faire tourner des établissements correctement, avec des élèves qui prennent énormément sur eux pour continuer à apprendre et à se motiver.

Mais surtout parce que je me dis qu’il pourrait avoir raison. Que la normalité, ce pourrait être ça, désormais. Travailler en permanence dans une situation qu’on nous avait annoncée exceptionnelle. Temporaire. Entendre dans cette phrase un verdict : désormais, ce sera ça, l’enseignement. Des collégiens assignés à leurs places. Appliquant des protocoles plus ou moins correctement en fonction des moyens de chaque établissement. Le masque sur le visage, le gel sur les mains.

Alors de tout mon cœur, je souhaite que cette phrase n’ait été qu’une bravade de plus. Et pas une sentence.

Tout ceci n’a pas à être normal.

Vendredi 1er janvier

Bonne année à tous ! En avant pour une période qu’on espère nettement moins pourrie que la précédente – sauf pour ceux qui ont eux la chance de vivre des trucs bien en 2020, je suis à la fois heureux et jaloux pour vous – et pour de nouvelles aventures !

A la semaine prochaine, pour la reprise normale de nos programmes !

Jeudi 31 décembre

Nous y sommes.

La fin d’année qui, pour beaucoup, aura été annus horribilis (je n’écris cette expression que pour pouvoir ricaner bêtement). Je vous souhaite que les pages blanches à venir se remplissent de belles aventures, de sourires et de visages amicaux.

Je vous souhaite qu’on se retrouve aussi ici, de temps à autres, et qu’on y trouve du réconfort, des rires, de l’agacement… ce qu’on est venu y chercher.

Alors à tous, je vous souhaite le meilleur, et je pense à vous.

A très bientôt.

Mercredi 30 décembre

Je nettoie rarement mon historique de recherches.

L’autre jour, je clique par accident sur la page de connexion à l’espace numérique de travail de l’Académie de Versailles.

Et j’apprends que je n’existe pas. Plus. Mon identité numérique a été passée dans le broyeur immatériel.

Ce n’est pas vraiment triste. Juste un écho qui, finalement, ne laisse plus place qu’au silence. Et à moi, qui me demande ce qui subsiste, dans ces années.