
Et le dimanche, on s’évade !
Et ce soir, je te propose qu’on nous raconte des histoires qui font peur…

Et le dimanche, on s’évade !
Et ce soir, je te propose qu’on nous raconte des histoires qui font peur…

Les notifications du groupe Whatsapp de l’équipe de français recommencent à tomber. Les messages sur l’espace numérique du collège. Je vérifie mon cartable, je corrige les derniers paquets de copie.
C’est absolument trivial, c’est même ridicule : mais l’un des trucs qui pourraient me faire songer sérieusement à quitter l’enseignement, c’est ça : de toujours avoir des devoirs et que les dimanches soir aient cette odeur de café froid : est-ce que je suis prêt, j’aurais pu davantage travailler, j’aurais dû davantage profiter de ces jours de repos.
J’ai une boule dans le ventre, mais elle n’est plus rationnelle – on ne va pas se mentir, cette année, j’ai été plutôt verni au niveau des classes – elle est juste là par habitude. Je le sais mais ça ne suffit pas à la déloger.
Il y a eu un message de Monsieur Vivi : cette année non plus il n’a pas obtenu sa mutation. Il sera encore là l’année prochaine. Je prépare ma plus belle joie d’enseigner à ses côtés l’année prochaine, parce que c’est tout ce que je peux lui offrir.
Fin de vacances un peu grises. Ce n’est pas grave, ça arrive souvent.
Et bientôt, le retour au bahut pulvérisera tout ça.
L’un des trucs qui me fait sérieusement songer à rester dans l’enseignement, c’est qu’une fois que tu es sur scène, tu n’as plus le temps pour la tristesse.

Aujourd’hui comme tous les ans, c’est la Journée internationale des droits des femmes.
À quoi ressemblera-t-il, ce jour, dans cinq ans, dix ans ? Quand vous serez lycéennes, adultes ? Est-ce que ce sera toujours aussi lent, toujours aussi laborieux, est-ce que cela demandera toujours autant d’effort de votre part pour conquérir, centimètre à centimètre, cette foutue égalité ?
Comment se passera-t-il, le 8 mars prochain Lavinia ? Qui a passé ton temps à faire le sac de ton frère, un an ton aîné, ou à lui donner son emploi du temps, jusqu’à ce que tu finisses par en parler aux adultes, que tu te dises que non, ce n’était pas normal ? Est-ce que tu es totalement débarrassée de cette tâche ? Est-ce que nous sommes assez vigilants, nous les profs, pour que tu puisses te consacrer uniquement à ton travail d’élève ?
À quoi ressemblera-t-il, le 8 mars 2024, Eilie ? Toi qui, en début d’année dernière, racontait le jour de ton futur mariage, et qui, aujourd’hui, raconte toujours le jour de ton futur mariage, avec un addendum : “enfin, ça c’est si j’ai trouvé le travail que je veux faire ?”
Et le tiens, Marcia ? Dont j’ai été prof, il y a huit ans et qui, du jour au lendemain a disparu : “elle est rentrée au pays, elle s’est mariée.” Seule explication, fin de non recevoir quand davantage de renseignements ont été demandé. Rentrée. Comme si ces quelques années à être collégienne n’avait été qu’une brève exception. Rentrée. Retour à l’ordre des choses.
Parfois, dans mes moments de pessimisme, je vous compte, mentalement. Laquelle d’entre vous tombera sous les coups d’un conjoint brutal ? Laissera tomber son métier sous la pression sociale ? Laquelle, déjà, a vécu un épisode insupportable et ne voyons-nous pas ?
Lesquelles prendront-elles la parole, d’une façon ou d’une autre, pour défendre vos droits ? Nous aidons-vous suffisamment à cela, nous les adultes ? Nous donnons-vous les mots, les espaces de liberté, la confiance ?
Que cette journée là, comme toutes les autres, fassent avancer cette immense machine d’égalité. Puissiez-vous, à votre tour, vous joindre à ce cortège : étudiantes, ouvrières, artistes, sorcières, dilettantes, commerçantes, tueuses, chômeuses, héritières, aventurières. Toutes ces élèves que j’ai vu passer dans ma classe. Ne vous laissez pas étouffer. Réclamez ce qui vous revient.
Pendant qu’on s’applique à bricoler ce monde, qu’il soit à votre hauteur.

Cher Monsieur Blanquer,
Au mois de mars, je ferai, encore, sans doute grève. J’ai participé à toutes celles qui mettent en cause la loi que vous passez avec toute la délicatesse d’une amicale en train de faire du point de croix.
Je la ferai et il y a de grandes chances que ce soit peu utile. Parce que je dois vous reconnaître ce mérite : cette loi, vous l’avez faite passer d’une main de maître.
Vous avez réussi à faire en sorte que l’on parle de quelques points polémiques, superficiels – le coup des drapeaux, c’était bien joué, et même pas nouveau, on avait eu une déclaration des droits de l’homme à afficher dans nos salles de classe, il y a sept ou huit ans – tout le monde s’est énervé, a donné son avis, et, dans ce brouillard d’opinions diverses et variées, vous avez continué votre bonhomme de chemin. Les aspects les plus problématiques de cette loi, vous les avez dissimulé, que David Copperfield lui-même n’aurait rien vu.
De quels aspects suis-je donc en train de parler ? De deux, principalement : les économies de moyens, et l’évaluation des écoles.
Je m’explique :
L’Éducation Nationale, ça coûte cher, notamment au niveau de la formation des enseignants. Or donc, vous avez décrété que, désormais, des AED (surveillants, dans le langage profane) pourraient être chargés de missions d’enseignement, Alors déjà, je salue l’admirable coup de poker, permettant non seulement de réduire le nombre d’heures alloués à des enseignants ayant le concours, mais également d’exploiter un peu plus des personnels souvent peu considérés et obligés de jongler avec énormément de responsabilités. J’aimerais quand même signaler que les AED de mon bahut cumulent régulièrement les fonctions de surveillants, assistants sociaux, grandes sœurs ou grands frères, videurs de salles de classe, confidents et j’en passe.
S’appuyer sur l’un des maillons les plus précaires de la structure éducative pour éviter d’avoir à recruter des profs, c’est pas la méga méga classe, si je puis me permettre.
Et puis bon, au passage, bel image du métier d’enseignant également : après tout, on peut bien confier des classes à des étudiants encore imparfaitement formés parce que c’est pas non plus super super compliqué d’enseigner, faut arrêter, un peu.
D’un autre côté, il n’y a là rien d’étonnant : depuis votre nomination à la tête de l’Éducation Nationale, le mot d’ordre semble être de charger certaines fonctions pour en rendre d’autres de plus en plus dispensables. Je pense notamment aux professeurs principaux, appelés à remplir de plus en plus les missions de CPE et de Psy-En (les anciens conseillers d’orientation), dont on va finir par nous dire que, bof, au fond, sont-ils bien nécessaires ?
Et l’évaluation, dans tout ça, me direz-vous ? Eh bien c’est très simple : alors qu’existait déjà un système d’évaluation du système scolaire (le CNESCO) indépendant de votre ministère, voilà que, bizarrement, il devient nécessaire d’en créer un nouveau, le CEE, dont les membres seront désignés par qui ? Mais par qui donc ? Eh bien par le Ministère de l’Education Nationale lui-même ! (nos lecteurs qui ont deviné gagnent un autocollant “Un jour j’ai lu un livre, je peux servir de prof de français s’il y a besoin”).
Et je suis prêt à faire un tour de magie et lire dans l’avenir : quelque chose me dit que ce fameux CEE va trouver les mesures mises en places hyper-efficaces.
Je pourrais également parler des éventuelles fusions écoles-collèges aussi, ce serait croquignole mais je vais m’arrêter là. Vous savez pourquoi ? Parce que je pense que cette lettre est profondément chiante. Elle ne va pas intéresser une majorité de personnes, car elle traite de problèmes de fonctionnement internes à l’Éducation Nationale, qui ne sont pas immédiatement accessibles. Alors que oui, les questions de l’uniforme, de Parent 1 Parent 2, ça ça fait immédiatement réagir. Ça c’est sexy médiatiquement. Et du coup, c’est de ça dont on risque de continuer à parler dans les jours à venir.
Au mois de mars, je ferai grève. Et je continuerai à expliquer, petit à petit, en quoi cette loi est dangereuse. Qu’elle évoque à peine les élèves, parce qu’elle n’a pour intérêt qu’un souci d’économie et de paix sociale, sous couvert de rigueur et de bon sens.
De nombreux ministres ont peint de couleurs étranges l’enseignement, durant leur mandat. Ils ont tordu les programmes dans d’étranges directions. Mais jamais ils n’avaient balancé de tels coups de boutoir dans la structure même de nos métiers, dans ce qui nous permet de prendre en charge et de tenter d’offrir les mêmes chances à tous nos enfants.
On ne baisse pas les bras.
Un prof.

Depuis quelques jours, comment je l’avais déjà écrit, les messages tombent dans ma boîte mail de la part des élèves de troisième Glee : beaucoup ont lu le texte du spectacle de fin d’année, écrit à partir de leurs travaux, et commencent à demander à jouer des rôles, à proposer des interprétations.
Et, en cette période de vacances, c’est un vrai bonheur. De les voir emplis d’envie d’animer des êtres imaginaires, ou, au contraire, de se tenir aux instruments, à interpréter les morceaux qui seront joués pendant la comédie musicale.
J’ignore si, comme l’écrit Amélie Nothomb – ceci est ma référence coupable de la soirée – le désir est le seul moteur. Il est toutefois l’un des plus réjouissants. Voir des mômes s’emparer de ce qu’on leur propose, nous les profs, et chercher à le faire leur, sans politesse, sans s’excuser. Et c’est ce sera le grand succès de cette classe, qui s’est fédérée sous le signe de la musique : ils veulent.
A partir de là, peu de choses sont impossibles.
Quelques jours de vacances volés dans la maison de campagne d’un ami. Peu de gens, encore moins de réseau. Nous sommes cinq, dont T.
Dans notre amitié, l’un des plus grands mystère restera celui-ci : qu’il soit collègue de travail, compagnon de beuveries ou de projets artistiques, il n’est pas un seul de ses aspects qui ne me renforce et me rende meilleur.
J’ai des milliards de griefs envers mon métier et le collège Ylisse. Mais qui ne tiennent pas devant les quelques trésors que j’y ai glanés dont celui-ci : que l’amitié ne s’efface pas dans le ridicule, dans l’effroyable marche de l’âge adulte.


Je ne sais pas gérer mon temps.
C’est l’un de mes pires défauts en tant que prof. Ces cinquante-cinq minutes sont mes ennemies jurées et, comme un gamin, je ne comprends pas.
Je ne comprends pas que certains cours ne durent pas 90 minutes, notamment ceux durant lesquels les élèves découvrent un texte, l’arpentent, s’aidant les uns les autres, échangeant leurs impressions et leurs outils, apercevant, petit à petit, les traits des personnages quand, tout à coup, bêtement, la sonnerie vient anéantir tout ça.
Je ne comprends pas non plus que, parfois, au bout de 43 minutes, on ne puisse pas dire à des mômes qui ont marné tant qu’il pouvait sur la règle de l’accord du participe passé employé avec le verbe pronominal que c’est bon, ils peuvent arrêter de transpirer, on arrête pour cette fois.
Enfin si. Bien sûr que je comprends. Mais je ne m’y fais pas. J’ai été formé avec cette idée précise qu’il est nécessaire de changer régulièrement d’activité afin d’éviter l’ennui de s’installer. Je ne parviens pas à m’y tenir. Certaines heures tourneront autour d’un seul point, d’autres butineront, ici et là.
Et comme toujours, les élèves, toujours devinent. Les moments où je dois froncer le sourcil devant celle qui range discrètement ses stylos dans sa trousse, celui qui passe un main dans la manche de son manteau (mais juste une, ce qui lui donne, il faut bien le dire, un look plutôt étonnant, sont ceux durant lesquels je meuble, j’entame un travail moins solide, parce que ma conviction n’y est pas.
Découper le savoir, l’envie, en petit bout de cinquante-cinq minutes. Pas facile.
Et le dimanche, on s’évade !
Parce qu’il faut toujours prendre un peu de temps pour écouter Björk…

“Monsieur, vous avez lu le livre qu’on étudie, vous ?”
Tous les ans, la question est posée. Et c’est le genre de question que j’ignore. Que je rabroue d’un “Bien sûr que je l’ai lu, comment est-ce que j’aurais préparé le cours, autrement ?” ou d’un “Non. Non non. J’improvise.” quand la classe a atteint le niveau 3 en ironie (ça n’est pas toujours le cas).
Mais tout de même. Après dix ans, on a le temps de se pencher sur ce genre de détails. Comme le cours de quatrième Alakhazam ne se passe pas trop mal, je réponds à Eilie par une autre question :
“Pourquoi, tous les ans, les élèves me posent cette question ? J’ai l’air de ne pas savoir de quoi je parle ?“
Eilie, comme à son habitude, sourit doucement, puis lève les yeux vers le plafond. Elle réfléchit toujours comme ça.
“Non, ça n’a rien à voir. C’est pas méchant, en fait.”
Nouvelle pause.
“C’est juste, quand vous parlez de l’histoire, des personnages… C’est comme si vous découvriez aussi ce qu’il se passe… Enfin comme si on était ensemble à la lire, l’histoire. Alors du coup, on se demande si c’est pour de vrai ou si vous faites semblant.“
Elle retourne à son exercice. Et me laisse, tout seul, une autre illusion toxique en petits morceaux à côté de moi.

L’autre jour, message affolé d’une lectrice – évoqué ici avec sa permission – d’avoir touché un élève, après qu’on lui ai expliqué à quel point la chose est taboue dans son établissement. Et cette question : “Est-ce que ça t’arrive, de temps en temps.”
Oui. Souvent. Mais de façon très disparate.
J’ai mis énormément de temps à commencer à maîtriser le contact physique avec les élèves, peut-être sept ou huit ans. Parce que, comme cette collègue, on m’avait présenté ça comme l’un des grands interdits, parce que les rares fois où je l’ai fait dans mes premières années d’expérience, ça c’est fait dans des situations de crise, parce que, j’en suis convaincu, ça peut être extrêmement intrusif et violent.
Mais aussi réparateur.
Encore une fois, ce que j’écris ne concerne que ma pratique dans mon environnement, loin de moi l’idée d’en faire un modèle.
Bien employé, un contact peut, justement, désamorcer une situation potentiellement violente. Dès qu’elle débute il est trop tard. Mais poser la main, brièvement, sur le bras d’un élève lorsqu’après un conflit avec un autre, il s’enferme dans cette rancœur sourde qui s’apprête à dégénérer en violence, ça peut aider. Pas toujours. Mais avec certains élèves.
Et c’est aussi ça, le truc. Il y a pas mal de mômes avec lesquels j’éviterai tout contact physique parce que, à force de les observer, je sais que ce serait mal vécu. Le toucher, c’est une carte que l’on peut jouer quand on connaît pas mal les mômes. Et si possible en leur demandant à chaque fois la permission avant : “Je peux déplacer votre bras pour corriger la position ?” “Vous permettez que je vous montre comment on se place pour être stable à un oral ?”
Et bien sûr, il y a le contexte. Les élèves de Glee, quel que soit le niveau, qui ne voient aucun inconvénient à vous tenir la main dans le cadre d’un exercice de théâtre ou de chant, alors que ça en bloquerait plus d’un dans toute autre circonstance. Et ceux qui en profite, quand on prend place dans le cercle avec eux, pour toujours se mettre à côté de vous, refermer les doigts sur les vôtres, fort, et ne plus les lâcher.
C’est extrêmement compliqué. Délicat. Plus encore que la parole. Je tente de garder le contact exceptionnel. Tant pour toutes les raisons que j’ai évoquées que parce qu’il s’agit, une fois encore, de pédagogie : le toucher peut être respectueux et précieux.