Avec les quatrièmes Alakhazam, nous travaillons, comme tous les quatrièmes, sur la presse. D’où l’étude de Bel-Ami, qui permet aux élèves de se rendre compte qu’il n’y a pas qu’eux qui, parfois, recopient leur devoir sur le copain en changeant juste le nom.
Mais lorsqu’il a fallu passer à un travail d’écriture, les choses ont été plus compliquées : dans l’ensemble, les quatrièmes Alakhazam n’ont pas un niveau extraordinaire, ni une autonomie phénoménale. Pour commencer, je leur ai donc demandé de rédiger un article sur un endroit du collège qu’il connaisse moins bien que les autres, en groupe. Certains élèves ont poussé, tremblant, pour la première fois les portes du CDI (armé d’un seul conseil de ma part : “N”appelez pas Mme H., “La dame du CDI”), d’autres sont allés, dans le plus grand des calmes, demander un entretien à Cheffe, et d’autres ont couru après les surveillants qui couraient eux-mêmes après des retardataires, dans une pure ambiance Benny Hill.
Retour en classe, les groupes discutent entre eux avec animation :
“Monsieur, c’est fou ! On vient dans ce collège tous les jours, et en fait, on n’y connaît rien, alors qu’ils décident plein de choses pour nous. Sans rire faut qu’on fasse plus attention !”
Un travail d’écriture, une activité en autonomie, et un zeste de citoyenneté… Finalement, il n’était pas si mal, ce cours.
Aujourd’hui, je descends en salle polyvalente avec les troisièmes Glee. Nous commençons à répéter les parties théâtrales du spectacle de fin d’année. Petit stress : concernant les arts de la scènes, ces élèves, biberonnés à l’art depuis le début de leur collège, formés sous la tutelle de Monsieur Vivi sont exigeants. Si je propose une activité, il faut qu’elle soit de qualité, qu’elle ait du sens.
Je leur propose donc – pas en ces termes là bien sûr – d’apprivoiser le texte, qui leur reste encore largement inconnu, via des exercices pêchés durant le stage de théâtre auquel j’ai participé il y a quelques mois.
Parmi ceux-ci le suivant : demander à chaque élève de choisir une phrase dans la scène. Ils montent sur scène par petit groupe, et chacun prononce sa phrase selon une intention que je leur donne. Le groupe de Tir prononcera “Il était musicien et résistant.” sur le ton d’un méchant de James Bond, celui de Lyra “Qu’est-ce qui est arrivé à grand-père ?” comme s’ils étaient à l’agonie, et ainsi de suite.
Arrive le tour d’Aria. Aria est un grand machin de près d’un mètre quatre-vingt – plus grande que moi, donc – qui habite laborieusement un corps de jeune fille, avec les expressions faciales d’une gamine de treize ans. Nous n’avons pas fait connaissance de la meilleure façon possible : l’année dernière, alors que je filais un coup de main à cette classe, dont je n’étais pas encore le prof, elle avait été l’une des deux seules à faire preuve d’une mauvaise volonté manifeste.
Nos rapports se sont beaucoup détendus cette année, mais reste empreints d’une méfiance un peu gauche. Aria est quasiment toujours sur la réserve, particulièrement dans les exercices de chants et de théâtre.
L’intention de son groupe est “Vous êtes des top models.”
La seule à ne pas la jouer de façon prétentieuse, c’est elle. Une main sur la hanche, elle avance fièrement et se campe sur le devant de la scène, avant de balancer sa réplique, dans les tronches incrédules du public, qui éclate en applaudissements ravis.
Et évidemment, je gaffe. Comme un débile, je m’approche d’elle :
“C’est super ce que vous avez fait. Vous voyez qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur de vous imposer.”
Elle me regarde, un sourire un tout petit peu déçu mais très indulgent sur les lèvres.
“Je sais monsieur. Je me sens juste mieux comme je suis d’habitude.”
Je me prends ça dans la tronche. Elle a énormément grandi, Aria. Et son prof de français serait bien avisé de la fermer, parce que c’est son choix, à elle, et qu’à trop chercher à les libérer, il est facile d’imposer.
Aujourd’hui, c’est au tour d’Aria de me montrer tout ce que l’adolescence peut avoir de lumineux, d’espoir. C’est au tour d’Aria de me rappeler à quel point, chaque jour, j’apprends.
Nouvelle perle de sagesse de Tonton Samovar : “Parfois les élèves prendront ton cours, danseront dessus, l’aspergerons d’essence et y foutront le feu, avant de te balancer les cendres dans les yeux et de filmer le tout pour le mettre en story instagram. Et tu n’y seras pour rien.”
C’est ce qui se passe aujourd’hui avec les troisièmes Bazoukan. Je les vois tout d’abord le matin, et leur soumet, en accompagnement personnalisé, quelques exercices simples d’écriture, histoire de les entraîner à la rédaction. Car s’ils sont désormais capables d’analyser à peu près correctement un sujet, le fait de construire une histoire en commençant par le début et en terminant autrement que par un “et voilà” (ou plutôt “ba voila”) semble un peu plus compliqué. Après un bon quart d’heure passé à lire les consignes (et pendant lequel je chuchote à quelques uns d’entre eux que s’ils n’attrapent pas un stylo séance tenante, je risque de devenir beaucoup moins aimable, d’un coup), ils se mettent bon gré mal gré en activité et passent une heure plutôt constructive. Ces exercices sont ceux que je fais habituellement en atelier d’écriture, les reformuler et compiler a dû me prendre un gros quart d’heure.
L’après-midi, je les retrouve, et c’est tout gonflé d’une sotte confiance que j’entame mon nouveau chapitre autour de la dystopie. Une introduction Rolls Royce, avec étude d’un extrait de V. pour Vendetta (le comic), une analyse de l’affiche du film, un débat sur la justice et un petit jeu théâtral autour du personnage de V.
Bide atomique.
Les gamins papotent – gentiment, hein, c’est déjà ça de gagné – soupirent bruyamment quand je les pousse à réfléchir, et ricanent bêtement devant le chapelet d’insulte que V. adresse à une statue de la justice.
Ils n’ont pas envie.
Parce que c’est nouveau. Parce que – je m’en rends compte sur la fin – il aurait fallu que je passe beaucoup plus de temps à leur présenter l’univers, à leur mâcher le contexte : vous vous rappeler d’où est l’Angleterre, et le régime totalitaire, c’est quoi un régime totalitaire les nenfants ? Et leur reparler du cours qu’on a fait sur la Ferme des animaux il y a trois mois.
Mais punaise, on est en fin de troisième, et je commence à perdre patience, de devoir toujours tout mâcher : sans vanité mal placée, je sais que cette activité est solide, à la fois abordable et exigeante, ce qu’ils aiment en fait. Mais il faut juste, pour commencer, avoir un peu envie.
Et ils sont quatre à avoir envie.
Laya qui hésite encore à être bonne élève pour se faire bien voir ou pour elle, et qui, découvrant le concept d’anarchie, a des réflexions aussi naïves que pertinentes ; Eleth, qui, après avoir longuement soufflé et froncé les sourcils “Mais pourquoi, pourquoi il parle à une statue ?” se souvient des allégories, et se plonge dans la page avec joie ; Sieglinde, parce qu’un héros masqué et théâtral, c’est furieusement romantique ‘même s’il est aussi extrême que ce qu’il combat, monsieur.” ; et Roog, enfin qui, comme à regret, se détourne de ses potes habituels, pour se pencher sur le comic, et ouvre de grands yeux devant la violence de la scène “Le conflit il est autant dans sa tête que dans le pays, en vrai ! Pourquoi on nous montre ça ? Il y a un truc important et je ne comprends pas !”
Quatre à me montrer que j’ai eu raison. Sur vingt-quatre. C’est pas grand-chose.
Alors je ramasse mon cours tout plié, je le défroisse. V. hausse les épaules, narquois. Je ne réponds pas à la provocation. Je continuerai.
Demain je retenterai avec les troisièmes Glee. Et on verra.
C’est l’un des autres éléments qui, un jour, me fera abandonner l’enseignement.
Face à Cheffe et à moi-même, il y Scarlet. Je suis là parce que V., sa prof de SVT, est encore trop secouée. L’heure précédente, Scarlet lui a hurlé dessus et l’a insultée, quand elle a appris qu’elle finirait une heure plus tard.
Scarlet nous relate les faits, et ils correspondent parfaitement à ce que V. nous a raconté, le regard perclus de douleur. La môme de cinquième n’hésite pas, et ne voit pas où est le souci.
Parce qu’elle était frustrée.
Et à Ylisse, pour l’immense majorité des élèves, c’est l’un des passe-droits les plus forts que l’on puisse accorder : dès qu’un môme ressent une frustration, dès qu’un refus ne passe pas, alors oui, le respect peut aller brûler, et on peut envoyer les profs et leur ascendance brûler au fond d’un trou sans fond, dans un langage fleuri.
Scarlet tente de se justifier, nous écoutons, analysons, expliquons, elle reste butée. L’entretien dure, longtemps Jusqu’au moment où, excédée, Cheffe lâche :
“Vous vous rendez compte que ça fait plus d’une heure que vous êtes là. Du coup vous avez tout gagné, là. Un entretien avec moi et vous sortez en retard.”
Scarlet éclate de rire. Son visage passe d’un masque tout en angles furibonds à une sorte de contrition rigolarde. Au fond, tout ça est un peu ridicule. Et c’est terminé.
Je sais ce qui va suivre, et un dégoût banal me titille l’estomac. J’enchaîne :
“Vous n’êtes plus en colère. Pour vous c’est terminé. Mais votre action va avoir des conséquences. – Non mais c’est bon, je suis désolée !”
Et elle l’est vraiment. Mais voilà : sa colère est apaisée, fin de l’histoire. Et le pire, c’est qu’elle le pense vraiment. La sanction qui va suivre, le probable conseil de discipline, ne sera pas comprise. Parce que les adultes devraient comprendre que c’est comme ça que fonctionne le collège : on laisse la frustration brûler le respect, et une fois qu’elle est en manque de combustible, on oublie tout.
Je suis en colère : en colère parce qu’il s’agit aussi de notre rôle d’adulte, que d’enseigner le “non” aux élèves, mais que c’est toujours compliqué. Qu’on en arrive fréquemment à ces extrémités : les hurlements, les insultes, les entretiens dans le bureau de Cheffe. Et qu’on en sort toujours en ayant perdu quelques fragments de motivation.
Et encore, dans ce cas, je n’étais que témoin. Les décibels de colère ne m’ont pas été adressés, et je ne me suis pas retrouvé, comme un daim dans les phares d’une voiture, à me demander dans quelle réalité j’étais projeté.
Je repasse en salle des profs. Des collègues réconfortent, bien mieux que j’aurais su le faire, V. qui ne sait toujours pas que faire de cette violence. Elle est forte. Plus forte que beaucoup de gens de ma connaissance. Elle se relèvera et repartira, je l’espère endurcie et non pas aigrie.
Pris d’un narcissisme béat, je m’en vais relire le billet en question.
Et je regarde, comme une mue abandonnée il y a bien longtemps, ce texte, celui d’un prof torturé, de mentir par omission à ses élèves. Les mots ne sont plus les miens, mélange confus de gêne, d’agacement et de tendresse.
Alors, puisque j’aime les conclusions grandiloquentes et les trilogies, voici la fin du cycle.
“Chère Ellen Page,
Cette fois-ci je vous vouvoierai comme, depuis cinq ans, je vouvoie mes élèves. Il m’aura fallu cinq ans pour me rendre compte que je me sens plus à l’aise comme ça face aux mômes. Et trois de plus pour, comme vous, ne plus jamais faire mystère de mes préférences sentimentales et sexuelles. Ça n’a pas été facile, bien sûr. Et, plus que la promesse que j’avais muettement faite à un ami, plus que mon dégoût de ce mensonge, je crois que ce qui m’a amené à ne plus omettre, ça a été le temps.
Le temps qui passe, le temps qui ne permet jamais de redite. Le temps qui fait que l’on prend ses marques, que l’on se fait respecter par ses élèves, parce que l’on comprend, enfin, quel prof on est. Et, à partir de là, on est infiniment plus solide. Charité bien ordonnée commence par soi-même : il n’y a qu’une fois sûr de mes appuis, une fois que j’ai pu entrer en classe sans ressentir la moindre appréhension que j’ai enfin pu visualiser ces mômes. Ceux qui se découvrent différents dans leurs sentiments, ceux qui n’ont jamais conçu que des homos puissent être des êtres humains, en chair et en os. Ceux qui deviendront des adultes. Alors, et seulement alors, j’ai cessé de cacher.
Ne plus faire mine de ne pas entendre quand un élève demande qui est la personne qui est venue me voir au spectacle de fin d’année, ne plus hésiter à ajouter, après avoir dégommé l’ignominie d’une insulte comme “sale gouine”, “… et en plus, je peux vous dire qu’en tant que personne homosexuelle, je le prends très mal.”
Une victoire, évidemment, Ellen, c’en est une. Mais elle ne m’appartient pas en propre, loin de là. Cette force de pouvoir affirmer, je la tire de tous ces collègues qui m’ont appris à devenir un meilleur prof. Je la tire, aussi, de tous ces jeunes gens qui, de plus en plus souvent, ne font pas mystère de leur homosexualité, et me montrent que j’appartiens déjà au peuple de l’avant. Je la tire, comme vous je pense, des ténèbres, qui subsistent encore : les insultes, les agressions, la peur, encore tellement présentes, partout.
En fin de compte, Ellen, je suis out comme je suis prof : sans espoir de sauver le monde, mais uniquement parce qu’il faut faire tout ce que l’on peut, et du mieux possible. À trente-six ans, je peux enseigner la concordance des temps dans la subordonnée de façon efficace, et ne pas mentir sur mon orientation sexuelle. Qu’il en soit ainsi. Si ça peut faire du bien, aider, donner des appuis, c’est encore mieux.
Bonne route, Ellen dans ma tête et dans la vie. Et merci, il y a cinq ans, d’avoir fait jaillir cette petite étincelle qui désormais brûle, entêtée et réconfortante.”
Il y a des sons qui rappellent des souvenirs heureux.
“Un claque-doigt !”
Aucune erreur possible. Le claquement sec et ample me change à nouveau en môme de huit ans, qui se retient très fort de ne pas jeter à terre d’un coup tous ces petits pétards qui explosent à l’impact, pour déclencher une immense pétarade.
Instinct de survie, mon surmoi reprend les commandes, je traverse en un clin d’œil vingt-huit années et atterrit, la tête qui tourne (cheap and nasty time travel) dans les couloirs du collège d’Ylisse. Monsieur Samovar, le prof, moi donc, a trois secondes pour réagir. Quelqu’un a balancé un claque-doigts dans les couloirs. L’un des troisièmes Bazoukan qui s’apprêtent à entrer en cours. Fais quelque chose.
Je me raidis. Je le réussis très bien, ça, et les élèves le voient. Périphérie de mon champ de vision : une longue silhouette se glisse dans le rang, petit pincement dans l’estomac. Je sais qui a fait le coup. Garder une voix égale.
“Entrez.”
Les troisièmes Bazoukan pénètrent dans la salle en silence, une fois n’est pas coutume. Je les fixe dans les yeux, un par un, le visage fermé. Aucun n’ose le “Oh, vous avez l’air fâché, monsieur.” et je m’applique à maintenir une température de moins soixante degrés dans chacune de mes pupilles. Ils s’installent, toujours sans bruit. Je les dévisage encore quelques secondes. Et je lève les bras. Lassitude. Ma voix s’élève, beaucoup, beaucoup plus nette qu’à l’accoutumée.
“La personne qui a fait ça se dénonce.”
J’attends. Au bout d’un moment, Laya ose :
“Sinon quoi, monsieur ? – Sinon je continue à attendre. – Il va lui arriver quoi à la personne ? – Rien. Je veux juste qu’elle assume et qu’on continue l’activité qu’on a commencé l’heure d’avant.”
Je suis limite, je le sais. Parce que je devrais sanctionner, selon les règles : rapport d’incident. Parce que je mens : je vais punir, à ma façon. Je ne devrais pas.
Tant pis. Cette fois-ci, je suis un mauvais prof. Un mauvais prof qui n’a que quelques secondes à patienter.
Roog lève la main, le regard juste comme il faut. Ni totalement baissé, ni insolemment planté dans le mien. Roog a déconné, encore, et l’optique d’une rédemption, d’un gamin qui enfin arrête de déconner, qui, enfin accepte son intelligence, qui, enfin, cesse de voir la transgression comme infiniment désirable s’éloigne. Je hoche la tête.
“D’accord. Mettez les tables en place, on commence.”
Et je punis. Je cesse d’accorder le moindre d’atome d’attention au coupable. Sans ostentation. Je trouve simplement infiniment plus intéressant de discuter avec Kasumi de sa plaidoirie ou des règles du procès instaurées par l’équipe de Jonas. Je passe, spectre, devant Roog qui, au moins, ne pousse pas la compromission jusqu’à réclamer une aide dont il n’a pas besoin.
Procès fictif. Roog est le seul à dormir sur sa table. Jusqu’au moment où vient sa plaidoirie. Et où il se déploie, ses arguments en ailes derrière lui. Parfaitement rédigés – et connus, il parle sans texte – prononcés avec une diction parfaite, et juste ce qu’il faut de sérieux. Je m’attache à ne pas laisser errer mon regard vers lui, et me contente de prendre des notes.
Nous enchaînons avec un contrôle sur la concordance des temps. Coup d’œil sur sa copie, comme sur les autres. Il est le seul à approcher les 10/10, quand ses résultats habituels en grammaire et conjugaison avoisinent à peine la moyenne, et que la leçon était ardue. Et en prime, il me fait l’un des meilleurs jeux de mots de l’année. Je décoche un demi-millimètre de sourire.
“Monsieur ? – Oui Roog ? – Ben je suppose que vous voulez me parler du pétard. – Non. – Vous savez que j’ai honte, hein. – Vous dites ça pour vous faire pardonner ou parce que c’est vrai ? – Parce que c’est vrai, j’espère. – Moi aussi.”
Je termine la matinée un brin plus léger. Mais inquiet, de ce môme exceptionnel, bardé dans une armure d’affect. Armure magnifique, mais qui l’emprisonne malgré tout.
J’accompagne ma collègue d’espagnol des troisièmes Bazoukan à la boulangerie, à midi. Elle est fumasse.
Quelqu’un vient de faire péter un claque-doigts dans son cours.
Préparation des cours de la semaine à venir. C’est le troisième trimestre, et, au niveau du boulot, il devient particulièrement passionnant :
Je suis prof de français et donc j’enseigne à relativement peu d’élèves. Une centaines, nombre certes important mais dérisoire comparé aux cohortes que les profs de SVT, d’EPS ou d’Arts Plastiques voient défiler devant eux.
J’ai donc la chance, en ce mois de mars, de commencer à bien connaître les mômes. Et de vraiment pouvoir individualiser leur travail : pas de balancer des exercices de niveaux de difficulté différents en espérant que tout le monde y trouve son compte, non, mais d’être quasi-certain, en le rédigeant, qu’Eilie sautera sur cet exercice d’écriture ou que Gabocha ira chercher un dictionnaire gros comme lui pour aller travailler sur le sens de ces mots dont tellement lui échappent. Je sais aussi que je demanderai à Léonor, avant qu’elle se précipite sur les questions de compréhension, de tenter le rappel du cours.
Le troisième trimestre est souvent celui de l’apaisement, me concernant : parce que j’ai pris la mesure des élèves, eux de moi, et que nous arrivons enfin à marcher du même pas, à prendre soin les uns des autres.
Si seulement il n’y avait que des troisièmes trimestres…
Cours avec les quatrièmes Alakhazam : j’étudie la parole rapportée, la différence entre discours direct et indirect. La classe écoute avec passion et se livre avec joie à des exercices aussi passionnants que changer une partie de phrase à l’aide d’une proposition subordonnée bien placée.
Tandis qu’ils travaillent, enthousiastes, je repense à ce que disait E., venue hier pour les observer : “il y a quelque chose de poussiéreux, dans les cours de français. Je sais que c’est important, mais tu imagines, les confronter à de la littérature du XIXe siècle ?” Ou, en l’occurrence, à de la grammaire.
Mais cette poussière est aussi celle qui permet de former dunes et châteaux. Ils doivent apprendre à glisser sur les dunes. Parce qu’il existe une brèche entre ceux qui le font et ceux qui refusent, parce que c’est sur les décombres de ce désert que la langue qu’ils parlent s’est bâtie.
Et, je l’ai appris de T., et de bien d’autres collègues, le coeur de notre mission, en tant que profs de français, est là.
Il suffit, pour m’en convaincre, qu’une heure plus tard, j’observe la joute verbale organisée par les troisièmes Glee, qui m’ont accordé leur confiance et ont accepté les cours souvent technique de grammaire, de vocabulaire et d’usage de la langue. Beaux et triomphants, ils construisent, de cette poussière irisée, un monde qu’ils occupent avec bonheur.
Ces vacances – et on me prendra pour un dingue de l’écrire comme ça – m’ont permises de reconstruire ma forteresse mentale.
Mon univers intérieur est affligeant : un mélange de forêt elfique et de cité futuriste, dans laquelle des romancières du XIXe tirent au pistolet sur des monstres gothiques. Des ruines sous un immense ciel de béton dans lequel Paul Atreides lit des passages de l’Iliade à Sylvanas Coursevent. Le tout sur fond de musique électronique spatiale et de comédie musicale acidulée.
C’est cet imaginaire dans lequel j’évolue. Mais que, dans mon travail quotidien, je brise, moellon après moellon, un ou deux par jour. Parce qu’on ne peut pas arpenter ses mirages, quand on est prof, quelle que soit notre envie. On doit creuser un trou et tendre la main à Elio, histoire de comprendre pourquoi il refuse systématiquement d’écrire ne serait-ce qu’une phrase. Faire entrer le jour pour qu’y brille le sourire de Laya, qui a besoin de partager avec les adultes son amour de la lecture. Se servir des pierres tombées à terre pour consolider la confiance en soi de Leslie.
Mais nous sommes lundi, mes vacances à moi ont été douces et, pour une fois, je me sens l’un des éléments les plus stable de ce qui m’entoure. Tellement stable, à vrai dire, que j’ai proposé à E. de venir assister à ma matinée de cours. E. fait partie de cette petite dizaine de personne que j’admire énormément. E. est élève en section scénario en école de cinéma, et son film de fin d’étude se passe dans un collège. Elle découvre donc Ylisse, et trois de mes quatre classes. Je me dis, aussi, qu’elle me découvre, en tant que prof. Et, toute la matinée, je n’aurais de cesse de me mordre la langue en taisant la question la plus narcissique possible : qui suis-je, aux yeux d’un observateur extérieur ?
Je retrouve les quatrièmes Bulbizarre, totalement incapables de se concentrer, en cette première heure de cours, les troisièmes Glee, qui ont revêtus leurs plus beaux atours d’élèves et travaillent dans une sérénité affolante une heure durant et les quatrièmes Alakhazam, toujours aussi perdus. Leurs brillances et leurs difficultés me touchent à peine. En suis-je un meilleur ou un plus mauvais prof ? Je l’ignore.
Je discute, longuement aussi, avec Monsieur Vivi. Et ce qu’il me dit, ce qu’il a vécu pendant les vacances me donne envie de vivre grand, de créer de belle chose en ce dernier trimestre d’année scolaire. Parce que j’ai la force d’être ambitieux, et que c’est dans ces moments qu’il faut se donner une impulsion, en tant que prof.
Ma forteresse mentale est encore intacte. Tant de pierres à embraser, tant d’énergie à changer en lumière, pour faire de ce métier une source.