Lundi 10 décembre

Aujourd’hui, la moitié de l’effectif des troisièmes Bazoukan qui n’est pas en stage a revu l’accord du participe passé. Une notion à peu près aussi digeste qu’une omelette aux oeufs durs et passionnante qu’une fin de saison des Aventures de Robert, employé au service qualité des joints d’étanchéité pour climatiseur de morgue.

Pendant une heure, classe concentrée comme ça n’est pas possible. Et drôle. Roog balance deux trois blagues quand on n’en peut plus – je m’inclue joyeusement dans le lot – des accords avec ces foutus verbes pronominaux. Quand a Loretta, elle m’a apporté sa liseuse pour que je lui explique comment elle fonctionne. Ce qui, entre parenthèse, prouve à quelle point cette génération galère avec la technologie, les connaissances de Loretta en objets connectés étant équivalentes à celle de ma grand-mère.

Je ressors le sourire aux lèvres de cette séance avec une classe capable, quand il le faut, d’aller puiser en elle le meilleur.

Et puis, en fin de journée, je discute avec A., qui les a en anglais. Comme à chaque cours ou presque depuis le début de l’année, ils ont été odieux. Rahal a fini par se faire exclure. Roog passe son temps à faire des remarques de merde, méchamment provocatrices. En demi-groupe, ils foutent autant le zbeul qu’en classe entière.

Et je suis furieux.

Pas parce que “avec moi, ça se passe très bien” (sérieux, ne dis jamais JAMAIS EVER cette phrase), mais parce qu’une fois de plus, je vois à quel point les mômes sont capables de duplicité et de fourberie. Que cette abnégation qu’ils sont capables de donner n’est qu’une sorte de friandise déballée au prof qui a, pour une raison ou une autre, l’heur de leur plaire. Parce qu’il ne faut pas se mentir, bien sûr qu’on sort des bonnes heures de cours empli d’une nouvelle estime de soi. 
Mais que vaut-elle, cette belle estime, quand on apprend que non, on n’a pas éveillé de jeunes esprits, on a rien changé. On est juste sur leur bonne liste.

Alors oui, ce sont sans doute des problèmes de petit garçon riche, qui pigne alors que ça tourne avec une classe réputée difficile.

Mais, si je dois pousser la vanité, la prétention et l’égocentrisme à avoir un credo, alors en voici un fragment : si ta relation avec une classe ne permet pas de rendre les mômes meilleurs, alors quelque chose ne va pas.

Plus qu’à trouver quoi. 

Dimanche 9 décembre

Et le dimanche, on s’évade.

Ils bloquent le métro, ils sont la fin d’une histoire. Les accidents de personne. Dans un drôle de bouquin, de la même forme qu’un ticket de métro, Guillaume Vissac raconte l’histoire de ceux qui vont, de ceux qui ont subi ce passage de l’autre côté des voies et des rails.

Samedi 8 décembre

Hier, il y a cette élève qui est venue me voir.

Et rien.

Je l’ai déjà dit, et chaque fois je le vérifie : à de très rares exceptions près, je n’ai plus rien à dire à mes anciens élèves.

Ou plutôt, je n’ai plus rien à dire aux personnes qu’ils sont devenues.

Pendant longtemps ça m’a attristé. Étais-je si superficiel, qu’à peine l’année terminée, mes pensées les bannissent, à en oublier leur nom. 

Et puis, cette gamine avec qui, je l’avoue ici, j’ai laborieusement parlé vingt minutes sans me rappeler le nom, m’a fait comprendre. Je n’avais rien à lui dire parce que ce n’est pas une personne que je fréquenterais. Elle a des goûts, des intérêts, des opinions qui ne me correspondent en rien.

Je n’ai pas de liens, non plus avec cette élève, mais avec cette personne.

Et je sens un immense sourire crétin me fondre sur la face.

Les élèves avec qui je communique encore des années plus tard, j’aurais apprécié de leur parler même si je n’avais pas été leur enseignant. Ils sont des individus qui m’intéressent.

En sortant de ma classe, tous les gamins à qui j’ai enseigné sont devenues des individus. Pour qui, comme tout individu sur cette planète, je peux me sentir des affinités ou pas. Alors bien sûr. J’accueille avec joie la nostalgie de ceux qui reviennent. Mais parfois, souvent, ce sera tout. Et c’est très bien comme ça.

Nous nous sommes croisés. Nous sommes parfois beaucoup apportés, parfois rien du tout. Et continuons nos routes, très souvent pour ne plus jamais nous recroiser.

Ce qui compte, c’est ce que nous aurons fait de ce temps passé ensemble. Ce qui compte, pendant un, deux, trois ans ou plus, c’est de donner le plus possible. Avant qu’on navigue loin, très loin. Nos voiles tissés des noeuds de ces rencontres.

Vendredi 7 décembre

Tir nous inquiète, Monsieur Vivi et moi.

Tir, c’est un élève de troisième Glee, un de ceux dont nous sommes profs principaux. Et aussi une sorte de légende dans le collège.

Tir, gamin totalement perdu scolairement, les années précédentes, et musicien de génie. Il jouait le rôle principal des Cités Aveugles, le spectacle musicale de l’année dernière. Multi-instrumentiste exigeant, membre charismatique du groupe.

Tir que l’on pensait sauvé. Certes les résultats n’étaient pas exceptionnels mais ils étaient solides. Les cahiers, qui disparaissaient les uns après les autres dans un trou noir jusqu’alors, avaient retrouvé le chemin du cartable. Le visage s’était ouvert.

Trop facile. 

Depuis une semaine, Tir n’enlève plus sa capuche dans les couloirs. Ça a été le premier signe. Et puis il a forcé le passage quand sa prof d’anglais lui a demandé de la retirer. Le boulot est de moins en moins souvent fait.

“C’est le Tir qui avait traité sa prof d’Histoire de l’année dernière de pute.” me souffle Monsieur Vivi, avec un peu d’angoisse.

Vendredi soir, on tente de lui parler. Tir nous observe, avec son beau visage rond et ses grands yeux sombres. 

“Y a rien.”

C’est dit sans agressivité, mais avec une force gigantesque. Une fin de recevoir en granit. Il ne voit pas le problème. La capuche ? “J’aime bien.” On tente de faire émerger quelque chose de ce comportement. Que dalle. En désespoir de cause, Monsieur Vivi évoque des adultes à qui il peut parler, s’il le souhaite. Bien sûr, il pense à N., l’assistante sociale et fée du collège. Coup de fouet.

“J’ai rien à dire à ces gens-là.”

Bien sûr qu’il n’a rien à dire. Le foyer de Tir est, pour rester poli, totalement pété. Et s’il y a une preuve qu’il est loyal envers sa famille, c’est celle-là : il ne fera pas rentrer le collège dedans. Même s’il est irrespectueux, qu’il a les yeux rouges et sent la beuh. Ce soir, c’est un ratage total. Il part, très respectueux – il est toujours respectueux avec ses profs principaux – mais sans avoir bougé d’un pouce non plus.

Monsieur Vivi et moi le regardons partir dans son gros manteau, sans sa capuche. À nous demander si nous pourrons lui donner un peu de la force dont il aura besoin pour s’extraire des mâchoires qui, déjà se referment sur lui.

Jeudi 6 décembre

Deux heures de quatrième Bulbizarre. La première le matin, la deuxième l’après-midi. Quelques centaines de minutes à peine les séparent.

Et pourtant, je ne les ai jamais autant adoré et ils ne m’ont jamais autant insupporté.

On commencera le matin, avec l’épisode des chandeliers des Misérables. C’est l’un de mes textes préférés de l’univers. J’ignore si les gamins le sentent, j’évite de couler dans les émois grotesques d’années précédentes, où j’exigeais de lire le texte, parce que eux n’y rendraient pas justice, ou les mimes de certains passages. Il faut croire que je commence doucement à attraper un peu plus de quinze ans d’âge mental.

Je les laisse découvrir le texte. Me rend compte que ce moment de crise métaphysique est d’une limpidité terrifiante. Les mômes suivent des yeux – certains du doigt – le mensonge de l’évêque, l’incrédulité de Valjean, la promesse arrachée, consentie.

“En fait, il est prêt à tout accepter parce qu’on lui a fait confiance.”

On passe – de leur propre demande – près de cinq minutes sur l’étymologie du mot “désintéressé”. Comme on ne lit que quelques textes, je leur raconte le Petit Gervais – pas la marque – la métamorphose en Monsieur Madeleine, Javert. Ils sortent, jurant qu’ils vont emprunter le livre au CDI. Ils ne le feront pas. Ce n’est pas grave. 

L’après-midi. Ils m’ont demandé de réviser les accords dans le groupe nominal pour la dictée. Dès le départ, je sais que ça se passera mal. Je joue à 1, 2, 3 soleil avec la parole. Dès que j’explique, les bavardages commencent. Hildegarde, qui, l’heure précédente, expliquait posément en quoi elle avait été émue par les mots d’Hugo a retrouvé sa posture à demi-courbée et ricane.

Il y a quelques années, je me serais dit que ces gamins sont assoiffés de littérature, n’ont pas besoin de grammaire.

Je persiste. Sans perdre de temps à tenter de les convaincre que c’est essentiel aussi. Leur montrer, leur faire faire, ne pas dire. Ils se rebellent, m’en font baver.

Je termine l’heure à bout de forces. Assis dans ma chaise – ce qui m’arrive une fois toutes les années bissextiles, je lève les yeux sur Hildegarde.

“Oui ?
– C’est pour récupérer ma feuille.”

Ah oui. J’ai confisqué à Hildegarde une feuille sur laquelle elle mélangeait consciencieusement de la colle et de l’encre rose fluo de surligneur pour fabriquer un chibi-magma.

“C’était bien, monsieur, en vrai, les accords, tout ça.
– Pas pour moi, l’heure était très désagréable.
– Pourquoi vous dites ça, on était trop bien, là ! Et tout le monde il travaillait !”

De fait. J’ai tempêté, râlé, eux aussi. Mais tout le monde est parti avec sa fiche bilan et ses exercices personnalisés.

Les bonnes heures ne sont pas toujours celles que l’on croit.

Mercredi 5 décembre

L’autre jour, on discute avec E. E. est TZR (ça veut dire prof remplaçante, en vrai) et le hasard fait que, cette année, elle exerce dans un lycée plutôt favorisé. E. est aussi super belle et d’une intelligence qui me donne envie de rentrer sous terre quand je parle avec elle, mais ça, c’est juste pour me vanter que j’ai de supers amis).

Avec T., on avait un tout petit peu les doigts explosés et les yeux en sang, à moins que ce ne soit l’inverse, à force de compléter des bulletins sur lesquels, comme je l’ai déjà dit, tu dois inscrire les notes, reporter les compétences, faire des commentaires constructifs, et dessiner des licornes.

Chez E., c’est pas tout à fait tout à fait la même chose. Chez E. tu as la moyenne et un commentaire qui, visiblement, varie entre 1 et 10 mots pour les verbeux.

Je suis allé faire ma – toute petite – enquête.
Et à chaque fois les résultats ont été les mêmes : plus le bahut est cossu, plus les bulletins s’apparentent à des haikus.

Je ne tirerai pour le moment pas de conclusion, ne commenterai pas le fait qu’il y a donc bien des chances que les élèves qui accèdent à des études prestigieuse sortent souvent de collège où on se brosse le nombril de toutes les avancées quant à l’évaluation.

Mais quand même. J’ai vachement de questions.

Mardi 4 décembre

Brutalement, l’ambiance s’est transformée.

L’instant d’avant, nous étions en demi-groupe, avec les troisièmes Glee, à faire des exercices sur les modes des verbes. On a dessiné une chouette carte mentale qui les répertorie, et visiblement, ils avaient compris.

Et puis, brutalement, l’exercice 4. Il faut repérer l’intrus dans une liste de verbes : lesquels sont conjugués, lesquels au participe passé. Dix minutes qu’ils galèrent dessus.

“Mais comment on est censé savoir ? lance Zerase, exaspérée.
– Ce sont des formes que vous connaissez ! Vous n’arrêtez pas de me dire que vous vous rappelez des temps de l’indicatif.
– Eh ben c’est pas vrai !“

Je me frotte les yeux. Littéralement. Les gamins m’observent, le regard fuyant, la mine renfrognée. Je m’appuie sur l’une des tables.

“Je ne comprends pas. Je n’arrête pas de vous dire que vous avez forcément oublié des notions, depuis la sixième. Mais il faut m’en parler, pour que je vous aide.
– Mais on a honte !”

C’est Ti’ana qui vient de balancer ça. Beaucoup moins fort qu’à l’habitude.
Ti’ana est une gamine impressionnante, quand on ne l’a pas en cours. Elle s’exprime avec aisance, vous regarde toujours droit dans les yeux et prononce chaque mot avec une intensité digne d’une révélation dans un roman policier. A tel point que lorsqu’elle demande un stylo rouge, tu hésites à lui dire que c’est toi l’assassin, dans le grand salon avec le chandelier.

Mais, très vite, il s’est avéré que Ti’ana est totalement paumée. Ses lacunes en français ont la taille de l’ego présidentiel, et ses écrits brassent toujours un salmigondi inepte. Et Ti’ana ne dit pas qu’elle ne comprend pas. Elle écoute vos conseils d’un air absorbé, hoche la tête comme après une réplique à la Comédie Française, et recommence à écrire des énormités.

“On va pas vous dire qu’on connaît toujours pas le futur alors qu’on a plein d’autres choses à faire. Et qu’il y en a qui veulent avancer !”

Sans la moindre rancœur – c’est ça le miracle dans cette classe, il n’y a jamais de rancœur concernant le boulot – elle désigne Ashrat, 19 de moyenne, à qui j’apprends actuellement à faire du commentaire composé sur du Proust.

Je me prends l’incompréhension dans la face. J’ai, nous avons beau dire aux mômes que nous sommes là pour les aider, que nous avançons ensemble, la honte est là, qui ronge. N’appelons pas au secours, cachons-nous. Préservons les apparences. Combien sont-ils, dans la classe, parmi tous mes élèves, présents et passés, à s’être dissimulés suffisamment habilement pour que jamais je ne m’en rende compte.

J’inspire un grand coup.

“Je ne peux pas tout vous réapprendre. Mais je peux vous dire quoi réviser. Et après, si vous ne vous en sortez pas tout seul, vous venez me voir. Mais arrêtez de vous forger un personnage aussi nocif, celui qui est sûr de lui, alors qu’en fait, vous doutez totalement.”

Ti’ana secoue la tête. Ce personnage, c’est celui qu’elle envoie au front depuis le début de l’année.

“C’est désagréable, monsieur.
– Je sais. On va y arriver petit à petit.
– Pour de vrai.
– Evidemment, pour qui vous me prenez ?”

Pour quelqu’un qui, à ce moment précis, a été un menteur convaincant.

Lundi 3 décembre

Une première moitié des troisièmes du collège est partie en stage en entreprise (nous utilisons ce système à Ylisse pour décongestionner un peu les boîtes des environs). Du coup, nous nous retrouvons avec des classes à effectifs plus que réduits, et, comme tous les ans, j’invite les tenant du “Roooh mais ÇA VA, les effectifs d’une classe ne changent rien, 42 élèves par classe, ça passe comme des gilets jaunes dans l’Arc de Triomphe super tranquille !”
Mes fesses, oui.

À la faveur de cette pause, je découvre, littéralement, des élèves. Comme Esmeralda. Une gamine totalement mutique depuis le début de l’année, qui, à la faveur de cette désaffection temporaire, se réveille et se révèle une gigantesque brutasse en grammaire. J’avais bien remarqué ses compétences à l’écrit, mais, comme beaucoup de mômes dans cette situation, elle ose prendre la parole, montrer qu’elle sait, et écraser les rires gras qui ne manquent pas d’éclater quand elle prend la parole de quelques vannes bien senties.

La vérité, c’est qu’Esmeralda, depuis la sixième, la boucle et attend que ça se passe. Attend… quoi ? Le lycée ? La vie professionnelle ? Qu’on lui laisse, enfin, un espace de parole qui ne soit pas totalement saturé par ceux qui en ont absolument besoin ?
Il y a peut-être quelque chose à creuser par là. Certains ados se construisent par la parole partout et tout le temps, y compris en classe. D’autres ne ressentent pas cette nécessité, ou juste, n’osent pas. Alors ils guettent les occasions. Esmeralda va faire le show une semaine. Puis se taire à nouveau. Jusqu’à.

Une qui fait le show, aussi, c’est Joséphine. Joséphine est totalement paumée. Elle tourne à 5 de moyenne malgré les tentatives de ses profs pour l’aider. Joséphine aurait dû être en SEGPA, mais ses parents ont refusé, parce que c’est la honte. C’est sûr que la laisser dans un environnement où elle pige une activité sur douze en moyenne, c’est tellement mieux. (Elle refuse les exercices différents elle est “pas idiote monsieur !”)

Du coup, Joséphine décroche, ment. Commence à sécher ou à simuler des maux de ventre pour fuir ce milieu de plus en plus hostile – la quatrième, ça ne pardonne pas – qu’est le collège. 
À ne pas faire confiance, à vouloir le meilleur pour leur enfant, il arrive que des parents fabriquent de la souffrance. Et voir Joséphine qui envoie un message à ses profs et, incidemment, à TOUS les parents d’élèves de la classe parce qu’elle ne pige absolument que dalle à l’informatique pour demander pourquoi “lé nottes son basse alor que je sui investi”, c’est un peu cocasse mais surtout très triste.

Le collège tente d’être une grande corne d’abondance, qui nourrit chacun selon son appétit et ses allergies.

Faut croire que souvent la mythologie, c’est des conneries.

Samedi 1er décembre

Soirée chez T. et E. J’évoque la maladie de décembre. Celle de ne pas réussir à me détacher du boulot. Boulot présent au réveil le matin, le soir. “Dans mes rêves”, complète T. 

Alors pendant une soirée, on fait du jeu de rôle, on s’échappe dans d’autres mondes. 

Si tu veux être un bon prof, soit avant tout l’un de ceux qui s’évade le plus facilement de son bahut.