J’ai conclu ce stage par un “je vous aime”. J’aurais difficilement pu trouver plus tarte et plus juste.
Un stage qui m’a été infiniment bénéfique. Et qui pourrait l’être à tous les collègues, à tous les corps de métiers. Parce que, pendant trois jours, s’entendre dire que les choses exigeantes que l’on a construites sont belles, c’est essentiel.
Cet ego dont on fait une arme pour forer dans une réalité sèche, et qu’on nous accuse de porter à la main a été arrosé, durant tout ce temps. J’ai vu, physiquement, des collègues se déployer. Et j’ai senti qu’en moi aussi, les crevasses se faisaient moins profondes.
Alors bien sûr, que dans ce sanctuaire, je ne pouvais que les aimer. Le regard flamboyant de L., la douce morgue de M., l’intelligence, extraordinairement lumineuse de G. et tout ce que portent les autres…
On a pris soin de nous, nous avons pris soin les uns des autres. On pourra trouver suspect, voir scandaleux qu’un stage de l’Education Nationale serve à cela. Et c’est vrai.
Il est scandaleux que l’on doive trouver ce réconfort dans un stage. “Vous faites un métier très limite”, balbutie l’intervenant quand, à la faveur du dernier repas pris ensemble, nous évoquons enfin notre quotidien en sa présence.
J’ai donc conclu par un “je vous aime”, et c’était vrai. Pas comme le fait qu’on a reçu la force de tout changer dans notre profession, que l’on réussira à accomplir nos désirs les plus secrets ou que l’on restera tous en contact. Le quotidien se charge bien de nous le rappeler quand chacun s’effiloche dans Paris, à la recherche d’un métro ou d’un Uber, au revoirs un peu bâclés.
Mais il nous reste quelques flammèches, quelques plumes, qui ne sont qu’à nous.
Deuxième jour de stage et, comme à chaque fois dans ce genre de moments, je m’émerveille de voir à quel point tout groupe d’adultes invité à se désinhiber un tout petit peu rebascule dans des comportements adolescents. Je n’ai aucun regret de mon adolescence, que j’associe très fort à une période de détestation et d’incapacité à relever mon estime de moi-même au-dessus du niveau de la fosse septique, je suis donc plutôt heureux de la revivre par tous petits bouts dans un contexte sécurisé et maintenant que je m’aime un tout petit peu plus.
Il y aura donc les chuchotements pendant que la très courageuse artiste intervenante nous donne des consignes, les blagues plus ou moins drôle, les poussières de flirt, les déjeuners au fast-food.
Et bien sûr l’égocentrisme.
Je ne canalise plus du tout mon côté diva de la scène et me trémousse donc sans aucun complexe quand on nous demande de danser les yeux fermés, improvise vingt secondes de growl ou rampe par terre avec entrain.
Mais le plus beau moment, c’est quand on nous demande de chuchoter à l’oreille d’un partenaire un texte qu’on a choisi. Ça m’a paru mission impossible, d’abord. Parce que, quoi, dix lignes parmi toutes celles qu’on aime, non mais ça ne va pas ?
Et puis je repense à G., qui me dit que dans L’Océan au bout du chemin, au début, on a du mal à savoir si le narrateur est un adulte ou un enfant.
Comme en ce moment.
Alors voilà ce que je chuchote.
“Il était temps, je le savais, de me rendre à la maison agitée et joyeuse de ma sœur, toute toilettée et guindée pour ce jour. J’allais discuter avec des gens dont j’avais oublié l’existence depuis des années et ils m’interrogeraient sur mon mariage (sombré une décennie plus tôt, une liaison qui s’était lentement effilochée jusqu’à ce que, finalement, comme cela semblait être leur lot commun, elle cède), me demanderaient si je voyais quelqu’un (non ; je n’étais même pas sûr d’en être capable, pas tout de suite), et me poseraient des questions sur mes enfants (tous grands, ils mènent leur propre vie, ils regrettent de ne pas avoir pu venir aujourd’hui), le travail (ça marche, merci, répondrais-je, sans jamais savoir comment parler de ce que je fais. Si je savais en parler, je n’aurais pas besoin de le pratiquer. Je crée de l’art, parfois je crée de l’art véritable, et parfois il comble les vides béants de ma vie. Quelques-uns. Pas tous). Nous évoquerions la disparition ; nous nous souviendrions des morts.”
Me voilà donc en stage pour trois jours, et l’impression d’avoir touché le gros lot : je quitte le bahut à un moment où la fatigue me rendait assez pénible pour les élèves, et vice-versa, le stage en question se passe à Paris, ce qui me permet de quitter mon domicile à 8h15 au lieu des habituels 6h50 – heure à laquelle Paris a encore bien la tête dans le cul, n’en déplaise à certaines chansons française – et je vais faire du théâtre, ce qui, en soit, m’enchante au plus haut point.
Volontairement, je descends trois stations plus loin. Je suis devant l’immeuble dans lequel j’ai passé les quatre premières années de ma vie parisienne. Mitoyen aux éditions Albin Michel.
Lentement, je remonte la rue, et traverse le jardin du Luxembourg. Je marche sur du tissu cicatriciel. Le jeune adulte à vif, vif de son indépendance, de la dose de boulot incroyable de la prépa, de Paris, s’est apaisé. Cette partie de mon passé est stable. Forte.
J’entre dans le théâtre de l’Odéon par une petite porte dérobée et déboule, entre deux couloirs à dorure, dans le studio dont le vénérable parquet va accueillir les ébats de mes collègues et les miens durant trois jours.
Nous venons tous de bahuts REP+, sommes tous de provenance et d’âge différents même si, une fois de plus, je suis l’un des doyens de la promotions. Les attentes sont variées : entre les nouveaux collègues cherchant des pistes quant à leur souffle et leur posture, ceux qui ont besoin de renseignements pour monter un atelier théâtre, ceux qui ont été inscrits d’office sans bien savoir pourquoi…
Le début de la matinée se passe dans de petits jeux scéniques et je me rends compte avec joie que je parviens enfin à juguler mon syndrome Rachel Berry qui me pousse à vouloir occuper intégralement toute scène sur laquelle on me pose et à manger mes condisciples. Je me fais petit, me met au lointain… pendant une bonne demi-heure, à la suite de quoi, je me remets à bondir sur scène dès qu’on demande des volontaires et propose des idées d’une manière un tout petit brin autoritaire… Certaines choses ne changent pas.
Quand on me demande, à mon tour, ce que j’espère du stage, je ne donne pas la réponse principale, n’ayant pas spécialement envie que l’on appelle les flics pour me jeter dehors : être avec d’autres personnes. Pendant trois jours, vivre quelque chose, aussi dérisoire que puisse en être le résultats, avec des gens. Que j’apprendrai à connaître, avec lesquels je devrai me lier, me livrer à des exercices plus ou moins ridicules, apprendre.
Faim d’être dans un groupe. De me laisser porter. De voir.
Nouvelle semaine. Nouvelle journée. Et comme tous les jours, nouvelle opération mentale.
C’est ça, aller au collège. Additionner, soustraire. Pas juste les points sur les évaluations. Les heures. Ce que l’on vit.
Les quatrièmes découvrent l’adaptation des Misérables avec Lino Ventura. L’un de ces gros films des années 80, trois heures de pellicule, une fidélité à toute épreuve au bouquin. Et la désapprobation d’Anita. Anita est une gamine que j’ai depuis l’année dernière. Elle a commencé comme une petite pépette classique d’Ylisse : pas spécialement concernée par son boulot, pas mal menteuse, aimant bien gruger et transiger avec les règles. Petit à petit, sans qu’il y ait de crise, de grands épisodes dont Ylisse est si friand, cette gamine a évolué. En bien. Ses résultats sont sur une courbe ascendante, son comportement aussi. Améliorations très lentes imperceptibles. Elle-même s’en rend compte, et je l’encourage. “C’est de mieux en mieux, Anita. Et surtout, vous n’allez qu’en vous améliorant. Et ça, c’est extraordinaire.” Or, aujourd’hui, Anita désapprouve ses potes, qui ricanent devant la vieillerie du film, ou les épisodes un peu licencieux. Elle ne va pas s’énerver, insulter ou s’indigner. Juste leur expliquer, dans des termes particulièrement justes, en quoi leur comportement n’est pas correct. Anita, solide, puissante.
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Dernières heures de cours avec les troisièmes Bazoukan avant le brevet. Heures pour rien. Rien ne fonctionne, ni le travail en autonomie, ni les ateliers, ni le cours magistral : ils n’ont, dans l’ensemble, pas envie. Pas envie de faire des efforts. Et je sens déjà les grandes indignations venir. “On n’a pas été préparé !” “On n’a pas vu ça !” “C’est quoi cette note, qui a corrigé, je vais aller la voir !” Cette classe que je croyais avoir mis dans de bonnes dispositions face à sa réussite ne fait qu’entretenir plus ou moins bien un mirage. Mais ne progresse pas.
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Une heure de cours en commun avec N., qui a hérité cette année, des quatrièmes Glee. Mon regret commence à se cicatriser, et je redécouvre, un peu pataud, cette classe de tous les excès. Et je retrouve des quatrièmes, ni plus ni moins : totalement foutraques. Qui s’amusent à faire du caca avec l’activité théâtrale que N. a préparé. Elle ne se décourage pas, prend le temps de réexpliquer, et m’inclue dans l’activité. Je retrouve Arès, qui doit ressortir une tirade de Cyrano particulièrement compliquée. On répète ensemble, il sourit de toutes ses dents, qui ne sont pas bien blanches, pour un ado. Petit à petit, les quatrièmes Glee se rappelles qu’ils ont su être beaux sur scène, il y a moins d’un an, qu’ils avent encore l’être, et leur scène du nez se métamorphose petit à petit. Ils ont construit des choses que même l’adolescence n’anéantira pas totalement.
Quand ils jouent leur scène, je leur donne la réplique. Immobile au milieu de la scène. Une vingtaine de Cyrano vient me sortir sa phrase, me regarde, l’un après l’autre. Et disparaît dans le noir des coulisses.
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Devant le collège, des troisièmes que je n’ai pas, des mecs, brament mon nom, dès que j’ai le dos tourné. Je soupire, me retourne. Ils baissent la tête, attendent avec le sourire de la mauvaise foi que j’aille les engueuler. Je me contente de leur en raconter l’étymologie. Je leur demande s’ils savent ce que ça veut dire. Il me regardent, un brin gênés, à défaut d’être honteux. S’excusent. Je tourne le dos avec une sotte bouffée de fierté, ils recommencent à scander.
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Journée neutre en fait.
“Monsieur, vous avez entendu ?”
Des filles, de la même classe. Elles pointent leurs camarades du doigt. Il y a quelques années, leur irrespect aurait été accueilli par de l’indifférence. Ou du rire. Là, il y a de l’indignation. Je hausse les épaules.
“Je suis allé leur parler… S’il ne reste que la sanction… – Non, mais c’est pas la question. Deux ans ! Vous avez deux ans wesh !”
Les gars protestent, inaudibles.
“Non mais ne dites rien, là vous êtes juste ridicules ! Respectez-vous, un peu !”
C’est la première fois que je vois ça. En cinq ans.
Voyage cosmique, ce soir, à travers les Planètes de Holst, parfois majestueuses, parfois sinistres, parfois douces… Il y a tant à faire dans le cosmos…
La gamine qui sort désigne le badge que j’ai accroché à mon sac. Je l’ai gagné dans un gacha à Tokyo. Il représente Futaba, de Persona 5. Ce n’est pas mon personnage préféré, mais c’est Persona 5 et c’est Tokyo.
Il a rejoint le gigantesque sac de grigris et de rituels dont est parsemé mon travail. Je ne m’en étais pas rendu compte avant, mais, avec les années qui avancent, je me suis construit toute une pile de porte-bonheur qui étayent le boulot.
Il y a le fait que je parte toujours de façon à devoir courir dans les escaliers de Gare de Lyon (les escaliers, jamais les escalators), pour attraper le RER. Si j’ai celui qui s’apprêtait à partir, tout ira bien. Sinon, il faudra faire attention à cette journée.
Il y a les morceaux enregistrés sur mon téléphone que je peux écouter même quand il n’y a aucune réception. Jamais plus de douze, quand l’un entre, un autre doit sortir.
Il y a le petit carnet sur lequel je gribouille durant le trajet d’aller. Rédiger un truc. N’importe quoi qui ait du sens. Une micro nouvelle, un vers de poésie.
Il y a la bague gravée de douze chiffres romains que je fais tourner chaque jour. La journée sera placée sous le signe de la lame de tarot qui correspond au nombre que j’ai tiré.
Il y a le badge, donc, que je frotte avant chaque heure de cours. Pour me sentir ici aussi fort qu’au Japon.
Tout un tas de mouvements débiles. De petites rustines, pour, tous les jours, revêtir ce costume délirant d’enseignant.
Rahal me regarde habituellement l’air placide. Même quand je ne suis pas content après lui, ou qu’il m’explique que non, il n’a pas apporté son manuel. Aujourd’hui, il a les yeux baissés au sol, le front orageux. Et il me lance de temps en temps un regard de côté.
Je décris très mal, mais cette expression, tous les profs la connaissent : c’est celle d’un élève qui boude mais qui veut communiquer.
“Oui, bien sûr qu’y a-t-il ? – Vous savez, Roog… Il a eu plus que moi en français ce trimestre. – Euh oui… – Ben euh… ben.. Ben en fait… Ben il travaille QUE parce que vous lui avez acheté une figurine hein !”
Et d’un air franchement furax, il me désigne son pote qui range ses affaires. Et qui, depuis ce cadeau, s’est en effet transformé, non pas en un élève modèle mais, mieux encore, en un élève passionné. Et qui me regarde en haussant les épaules, un sourire amusé sur les lèvres.
Il est vendredi, je suis faible, je ne résiste pas :
“Rahal… – Quoi ? – Vous… Vous êtes… jaloux ? – Azy non, moi j’aime pas ça, les mangas, tout ça ! – D’accord, vous aimez quoi ? – Rien. Je sais pas. Fifa… – Oui, alors une PS4, c’est pas dans mes moyens… – Non mais… Mas rien en fait.”
Et pourtant il ne tourne pas les talons. Il reste à me tourner autour, jusqu’à ce que j’ai fini de ranger mes affaires et de discuter avec les élèves.
“Non, mais je suis pas jaloux, monsieur. – Je sais, c’était une plaisanterie. Je vous présente mes excuses si je vous ai vexé. – Non, ça va… c’est juste que… – Que ? – Non rien, bon week-end.”
Il s’éloigne, pensif. Et même sil y a un côté surréaliste à cette scène, je suis soulagé de voir en Rahal, celui qu’on dit tombé du côté obscur, perdu dans d’affreuses histoires, fréquentant des ombres à longues dents, froissé parce que son pote a eu le droit à une petite poupée de plastique. Le gentil môme de cinquième est encore là.
(Toutes mes excuses pour le côté encore plus décousue de ce billet que d’habitude, mais je suis rentré il y a trente minutes et je reprends le RER dans un peu moins de dix heures, autant dire que c’est un peu la foire dans ma tête).
Rina est ma chouchoute galactique de l’année. Élève de troisième Glee, elle est aussi l’une des élèves les plus douées auxquels j’ai eu le bonheur d’enseigner. Il ne s’agit pas que de ses notes, qui flirtent avec le vingt de moyenne dans la quasi-totalité des matières : Rina est déjà une jeune femme, dans sa tête. Elle ne travaille que pour elle, a un recul plein d’humour pour cette vaste comédie qu’est le collège, et voit déjà le monde avec une dose de cynisme impressionnant, que tempère une vraie passion pour l’humour et une finesse d’esprit rare.
Bref, je suis love de Rina et je lui permets des familiarités que je réprimanderai vertement chez d’autres, car elle a la capacité de toujours s’arrêter avant la première ombre de malaise. Je suis un très mauvais prof, faites-moi un procès.
Rina a un défaut : son père.
Père qui ressemble à beaucoup de parents d’Ylisse : il ne comprend pas très bien ce que l’on fait ici, il parle très peu français et s’intéresse à peu près à une seule chose, à savoir les notes de ses enfants. A chaque rencontre parents-professeurs, il vient s’installer entre ses deux enfants et écoute les professeurs dire du bien de ses mômes. Bien dont il ne pipe pas mot mais qu’il devine à nos sourires et au ton de sa voix. Je me suis rarement senti aussi mal à l’aise que face à ce type, le regard perdu dans le vague et ses deux mômes, les yeux baissés sur leur table. Je ne comprenais pas trop pourquoi.
Jusqu’au jour où, l’année dernière, le frère de Rina a accusé d’une brusque baisse en maths. Une moyenne accident, un souci de compréhension, comme ça arrive chez tous les élèves. Brusquement, visage ombrageux, doit accusateur placé sur le chiffre. Une voix basse, sifflante, à l’égard du gamin, formant des mots que je ne connaissais bien sûr pas. Le garçon muet. Et Rina, dont je n’étais pas encore prof, courbant un peu plus la tête : “Pardon, pour lui, les maths, c’est ce qui est important.”
Le frère de Rina est un petit fantôme. Excellent, mais dont “les sourires viennent du cerveau”, comme le tourne tristement et justement Monsieur Vivi. Une petite machine à bosser. Ce qu’a été Rina. Jusqu’à ce que, au milieu de son collège, un feu s’embrase. Quelque chose d’incroyablement fort, qu’elle s’est créée elle-même et qui l’a sauvé. Rina sait rire et se révolter, Rina assure dans les matières importantes pour son père et se donne dans celles qu’elle aime.
Rina hésite à tenter un lycée prestigieux.
Durant la rencontre parents-profs aujourd’hui, cette jeune-femme-dans-sa-tête, élégante dans une veste à la coupe trop adulte pour une collégienne mais qui lui va parfaitement discute sérieusement, avec ses profs principaux, des avantages et des inconvénients de ce choix de vie. A ses côtés son frère, qui ne décrochera pas un mot, pas un seul.
Et son père, hochant la tête, toujours son demi-sourire aux lèvres. Elle ne lui traduira pas un mot de l’échange. Pas en notre présence.
Et moi de me demander, en la voyant partir, de quel bois sont faits ces êtres majestueux qui brûlent puissants, si puissants, dans notre réalité.
Pour la quatrième année consécutive, je ne suis pas devant des élèves le mercredi.
La première fois que ça m’est arrivé, je n’y ai pas trop cru. Pour moi, le mercredi, c’était le jour hyper demandé des parents, afin qu’ils puissent passer un peu de temps avec une progéniture qu’ils ont eux-mêmes décidé de créer et pas avec celle qu’on leur confie contre rémunération.
Et puis, parce que je soupçonne qu’il est plus facile de faire les nouveaux emplois du temps en se fondant sur les anciens, ce mercredi s’est instauré. Et j’en suis infiniment heureux.
C’est un privilège, je le sais parfaitement, qui me permet d’assurer l’un des éléments les plus importants à mon sens quand on est prof : établir un mur. Alors oui, je sais que construire un mur est UN PEU devenu sujet à caution, ces dernières années, mais celui-là est essentiel. J’y reviens toujours quand je parle à des profs qui entrent dans le métier.
Le mercredi, bien plus que le week-end, est mon sanctuaire. Non seulement je ne travaille pas, mais je ne pense plus au boulot. Je les dépose. Tous. Les obligations, les copies, les réunions, et surtout les élèves. Ces élèves qui m’accompagnent presque toujours, à la sortie du bahut, dans le RER, sous mon crâne tandis que je prépare leurs cours, que je bloblotte leur emploi du temps, que je cherche les myriades de documents qui les concernent.
Le mercredi coupe la semaine en deux, ligne dans le sable. Moment où je reprends, vraiment, mon souffle, sans aucune interférence. Je crois que c’est l’une des seules différences entre le prof que j’étais il y a dix ans et aujourd’hui : cette capacité à décider de ne plus y penser, durant quelques heures. Et à souffler.
Il n’y a qu’en engouffrant les mômes dans le néant par moment qu’on peut totalement revenir vers eux.
En ces derniers jours avant les vacances, elle devient une présente quasi-palpable au collège. On la croise au détour des couloirs, dans les salles de classe et la salle des profs.
Les sonneries indiquant la fin de la récréation ne sont plus saluées de l’habituel “allez, au boulot, bande de feignasses !” de N., le collègue de SVT, qui doit craindre un étripage en règle, à moins que, lui-même, n’ait plus l’énergie pour crier.
Les gamins sont à fleur de peau. Comme Gale, qui éclate en sanglots quand je lui demande de me montrer ses devoirs en m’expliquant qu’il avait tout bien préparé, mais qu’il a oublié sur son bureau, c’est vrai monsieur je vous en prie, croyez-moi ! Gale qui, un mois plus tôt, me regardait goguenard quand je lui demandais de prendre un stylo.
Les chariots de ménage n’ont jamais été aussi lourds, et sont péniblement poussés par les agent de service qui marnent depuis sept heures et quart, et ont de plus en plus de mal à nettoyer les salles avant l’arrivée des légions de l’Enfer élèves.
La fatigue qui me donne l’impression de me coller, poisseuse, au corps lorsque je me couche, trop tard – mais j’ai eu envie d’être autre chose que prof, après avoir terminé les préparations de cours et les corrections de copie, et ça prend du temps, de vivre – et que je me lève, trop tôt, à peine lavé de son excès.
La fatigue de décembre. Qui règne en maîtresse sur l’Education Nationale, en ces derniers jours de l’année.