Samedi 1er septembre

“Cette femme, c’est Delphine, ou Solange, qui aurait bien tourné !” me dit Monsieur Vivi, alors que nous parlons d’une élue parisienne. Delphine et Solange, ce sont deux anciennes élèves.

Exactement comme dans une série télé, le temps s’arrête, pour que je puisse réfléchir à cette phrase, que je prononce assez souvent, moi aussi. “Untel qui aurait bien tourné.”

À nouveau je la ressens, la faiblesse de notre pouvoir d’enseignant. Delphine et Solange, nous les avons couvées deux années durant, et Monsieur Vivi continuera à le faire, l’année prochaine. Nous avons donné des dizaines d’heures et beaucoup de notre force à ces deux mômes, capable du meilleur, parce qu’elles sont dynamiques et drôles, fines et intéressantes, comme du pire, quand elles décident que ce qui les intéressent, ce sont les petites histoires du bahut, du quartier, de la cité.

À nouveau cette année, nous allons nous lancer à corps perdu, tous les profs, partout en France. Nous allons bosser, bien sûr parce que c’est notre taf, bien sûr parce que, souvent, nous aimons ça, mais nous allons bosser en funambules.

En espérant juste, très fort, que nous gagnerons notre pari sur la fatalité socio-culturelle, ou l’apocalypse adolescente.

Lançons les dés.

Vendredi 31 août

C’est le premier jour et, comme tous les jours depuis trois ans et quelques, je suis arrivé trop tôt. Il me faut quelques instants avant de me rendre compte que les automatismes se sont remis en place avant même d’être convoqués. Longer le RER pour se retrouver en tête de train – là où se trouvent les escalators, à la sortie – s’asseoir à “sa” place (celle sans vis-à-vis, à l’étage du bas, à rebours du sens de la marche), sortir sa liseuse.

Monter les longs, trop longs escaliers. Hésiter un instant à prendre le bus et, comme toujours, opter pour traverser le parking en regardant les bagnoles, toutes plus tordues les unes que les autres.

Appuyer sur le petit bouton métallique qui fait sonner la loge de Sigyn. Sigyn, toujours solaire, toujours resplendissante dans la grisaille de la rentrée. Une robe à sortir faire la fête, un grand rire et la bise.

Retrouver la salle des profs. Vide. Prête à nous accueillir. Et puis, très vite, la porte qui grince et les voilà, un, deux, de plus en plus. Les formules de politesse. Qu’as-tu fait de tes vacances, tu étais où ? Les yeux sont brillants, les sourires, et le plein de soleil.

Je retrouve Leia, pleine d’appréhension mais heureuse de redevenir autre chose que maman. Lady T., et son sourire ravageur. Un nouveau collègue, fraichement débarqué, que ma vie antérieure de guide touristique pousse à présenter l’établissement.

Et puis, bien sûr, on enchaîne sur la réunion de début d’année.

Sans le moindre cynisme, j’en viens à me demander si cette réunion n’est pas faite pour doucher un trop plein d’enthousiasme. Pendant deux heures, on applaudit les personnels, on répète ad libitum ce que l’on a déjà répété dans les dix réunions de fin d’année, on s’étrangle devant les résultats du brevet (66%, contre plus de 80% l’année dernière, ça craint massivement), on en profite pour aller dire bonjour au CPE déjà surchargé de boulot.

Et on finit totalement crevé d’être resté assis sur une chaise.

Et puis retrouver T. et Monsieur Vivi, même si on les a vu l’avant-veille. Recommencer à parler du boulot concret, du vrai. Se rappeler, tout doucement,de ce qui fait que ce métier un truc absolument passionnant.

Une pré-rentrée, quoi.

Jeudi 30 août

A toi qui ne lira ce billet que demain parce que profites de la mer jusqu’au bout du bout.

A toi qui regarde les heures passer en ayant l’impression d’avoir ingéré une boule de bowling.

A toi qui t’apprête à déposer une enveloppe à l’anthrax dans le bureau du responsable de cet emploi du temps pourri.

A toi qui te rappelles ce que tu as bien pu faire de moralement ambigu pour avoir un emploi du temps aussi génial.

A toi qui va retrouver Brandon à la rentrée alors que tu avais juré que si tu le revoyais, il passait par la fenêtre.

A toi dont c’est la dernière année depuis cinq ans.

A toi dont c’est la dernière année et tu vas pas rester deux heures de plus !

A toi qui a tellement envie de commencer, qu’on te laisse, enfin, enseigner !

A toi qui murmure “maispourquoijaipasséceoncoursquestcequimaprisjevaismourir” en boucle depuis une semaine.

A toi à qui Pôle Emploi t’a juré que prof, c’est carrément faisable comme métier, et qu’il suffira de demander aux collègues.

A toi qui te retrouve maître Jedi d’un petit Padawan et que ça stresse.

A toi qui commence un projet délirant à base de quatre disciplines qui bossent ensemble.

A toi qui va bosser tranquillement, dans ta classe, comme tous les ans.

A toi qui a hâte.

A toi qui doute.

Ca va commencer. Et on va tous vivre dix mois pleins, intenses, frustrants, géniaux, on va tempêter et exulter, avoir besoin de le hurler ou de le taire, on va voir débouler des centaines de gamins qui ne le savent pas, mais qui vont vivre une grande histoire.

On va plus en pouvoir.

On va encore en vouloir.

On va être CPE, AED, agent d’accueil, agent d’entretien. On va être prof.

Et ça va être bien.

Bonne pré-rentrée à vous !

Mercredi 29 août

Mail reçu d’un jeune collègue – je suis à une époque de ma vie où je peux employer l’expression “jeune collègue” sans ironie aucune, oh oh oh, la sale impression – qui me demande son avis sur deux de ses séquences. Sur l’écran, se découpent, parfaitement équilibrées, ses heures de cours, pour sa première année en collège. Je rédige un avis que j’espère pertinent en me retenant très fort d’écrire ce qui me tournoie en rouge police 128 sous le crâne : “J’ESPERE QU’ILS VONT ETRE GENTILS AVEC TOI !”

J’ai toujours cette appréhension de maman poule quand débarquent de jeunes collègues – souvent nombreux – à Ylisse, dont les cours sont impeccables, l’enthousiasme florissant et l’envie de s’y mettre débordante. La crainte que la réalité du boulot fasse voler tout ça en éclats. Et lorsque je me suis mis en tête de les accueillir, j’ai souvent agi de façon beaucoup trop exubérante, expliquant avec force moulinets de bras et un sourire que m’envierait le Joker que tout allait très bien se passer, AH AH AH, AH AH AH.

Bref, tout faux quoi.

Sacrée leçon d’humilité et de calme : “accompagner” les jeunes collègues, quand on est soi-même prof, c’est plus du quotidien que du grandiloquent, en début d’année. Juste être là. Vigilant. Regarder les petits signes. Ne pas s’imposer. Et toujours rappeler qu’on est là, pas forcément pour passer trois plombes à discuter théories pédagogiques mais pour aller prendre un café à la machine.

Être une bonne personne quoi.

Et comme partout dans la vie, ça s’apprend petit à petit.

Mardi 28 août

À quelques jours de la rentrée, je vais éviter de me lancer dans un énième billet recensant des conseils à donner aux padawans entrant dans le métier. Tout d’abord parce que beaucoup d’autre le font, et beaucoup mieux que moi, d’autre part parce qu’il y en a tellement qui fleurissent, à l’ESPE et sur les réseaux sociaux, que je ne veux pas rajouter mon seau à l’océan (sauf si on le demande, évidemment, les commentaires sont là pour ça.)

Je me contenterai d’évoquer une pratique à laquelle je vais tenter de m’astreindre un peu plus cette année : ouvrir ma salle et mes cours.

Il est facile, en effet, de sermonner un collègue qui s’avoue en difficulté en lui disant de ne pas rester isolé, de demander de l’aide sur des points concrets, mais se retrouver sous les yeux de quelqu’un qui, du fond de la classe, vous observe en train de vous époumoner tandis que Laya mâche son chewing-gum en racontant sa soirée à la cantonade et qu’Adam refuse de vous filer son carnet, que vous sentez le fil de vos pensées vous échapper et que vous finissez par remplir le silence de “Bon ! Ça va ! On écoute, on écoooooute !” est autre chose.

Et pourtant.

Pourtant je pense que cette étape est essentielle. J’ai eu l’immense chance de rencontrer T., avec qui je travaille régulièrement en binôme, qui m’a vu enseigner au quotidien pendant six mois (et vice-versa). Je l’ai observé dans ses meilleurs moments et dans ses instants de faiblesse, il m’a vu exploser en vol ou permettre à toute une classe de se lancer dans une activité.
Et jamais je n’ai eu la sensation de progresser autant.

D’abord parce que ça déculpabilise : une fois que l’on a passé une heure horrible sous l’oeil d’un collègue et que l’on se rend compte que, le lendemain, la terre tourne toujours et que la salle des profs ne t’accueille pas en te conspuant, on se dit que, finalement, ça n’était pas si grave.

Parce que ça permet de briser les barrières. Barrières que l’on se met pour tenir toute une journée de cours mais qui, souvent, nous empêchent de prendre du recul. D’analyser ce qui est en train de se passer. Vraiment. C’est humain et je suis le premier à le faire, on a souvent tendance à attribuer des rôles aux mômes (la capricieuse, le pénible, la fûtée, le curieux…) et, l’année avançant, ses rôles se sclérosent, cachant petit à petit les élèves. Des élèves que quelqu’un qui les connaît moins peut peut-être voir un peu plus pour qui ils sont et pour ce qu’ils font.

Et, bien sûr, parce que ça renvoie le boulot de prof à ce qu’il est : un travail d’équipe. Tous les jours, les gamins voient cinq ou six adultes. On n’est qu’une heure sur leur emploi du temps. Et leur attitude, leur comportement, est souvent davantage la conjonction de tout ce qui arrive dans la journée plutôt que le fruit de notre rapport à eux. Du coup, réfléchir à plusieurs, recourir à des stratégies mises à plusieurs me semble l’une des attitudes les plus positives à avoir.

À nouveau, il ne s’agit en aucun cas d’un prêche que j’adresse à la communauté des profs : juste quelque chose dont j’essaye de me convaincre, quand bien même je le sais intellectuellement. Mais face à un autre adulte, sourd toujours une pointe de culpabilité. Est-ce que je fais bien ? Qu’est-ce qu’il pense de moi ? Oh mon dieu je ne fais que parler, je ne laisse pas de place aux élèves. J’ai hésité. Je suis nul, je suis pathétique.

Et c’est peut-être le plus important. Avec un collègue dans la classe, un collègue, qu’au début, on aura choisi soigneusement, il y a moyen de faire enfin fermer son clapet à son pire ennemi : celui qui se trouve à l’intérieur.

Lundi 27 août

Elles sont là devant moi, belles, lisibles et flambant neuves : deux progressions annuelles, accompagnées des extraits de textes que je compte faire lire aux élèves. Les premiers cours, en diaporama ou en activités variées : évaluations, jeux de pistes, cartes, exposés, déroulés d’émissions radio. Tout est propre est flambant neuf.

Et j’ai presque envie de rire devant ce déploiement d’énergie, essayant de deviner ce que, d’ici quelques mois, je vais bazarder sans le moindre scrupule.

C’est ce qui, simultanément, m’émerveille et me donne envie de me poignarder avec une fourchette en écoutant Despacito, dans ce boulot : le fait que rien n’est jamais sûr. Je l’ai écrit à maintes reprises l’année dernière : il est tout à fait possible que cette création de recueil de poèmes amoureux dont je suis moyennement convaincu fonctionne du tonnerre et que le jeu de piste sur la vie de Mary Shelley se prenne des regards incrédules et un peu gênés dans a face. (les gamins apprennent très vite ce regard quand je suis leur prof, et je ne peux leur en vouloir).

C’est aussi un truc que je réapprends tous les ans : la sérénité à voir que le résultat d’heures de travail ne fonctionne pas toujours comme on l’avait prévu. Voir les morceaux de ce délicat assemblage qui volent dans tous les sens, en récupérer quelques-uns et les recombiner pour que, cette fois, les mômes en tirent quelque chose. L’enseignement n’est pas une science exacte et nos artefacts en savent quelque chose. Après deux, trois, quatre ans, chaque prof ou presque devient un McGyver de la pédagogie, capable de transformer la soupe insipide d’un manuel en un super chapitre sur les super héros ou un bête logiciel de programmation en la création du futur skynet.

Faut juste se dire qu’on va se planter. Plusieurs fois. Mais que ce n’est pas ce qui fera échouer les élèves, tant qu’on reste avec eux, et qu’on avance à leurs côtés.

Dimanche 26 août

Et le dimanche 26, comme à chaque dimanche, on s’évade !

Aujourd’hui, je vous présente Russian Circles, découvert, comme de juste, en Suisse, et qui m’a accompagné en ce mois d’août. Ca oscille entre metal et rock contemplatif, ça plane en déséquilibre et, dans le chaos intérieur qui se mettait doucement en équilibre à la faveur de l’été, ça m’a parlé.

Bonne écoute !

Bonjour, je réagis à votre billet sur Frankenstein et la place de la femme dans la littérature (enfin celle que l’on veut bien lui donner) pour les auteures! Si jamais le lien entre adaptation moderne et écrit classique vous intéresse, il existe une adaptation d’Orgueil et Préjugés sous forme de vidéo blog! Cela s’appelle The Lizzie Bennet Diaries, dure très peu de temps et adapte le roman aux questions modernes que peuvent se poser les ados ou même les adultes. J’aime beaucoup et le conseille!

Merci pour le conseil, je rajoute ça à ma playlist de ressources et vais voir ça très vite !

Samedi 25 août

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Lors de ma première année d’enseignement, une collègue que je vénérais avec toute la force d’un padawan de l’enseignement m’a donné ce précieux conseil : “On est tellement sous l’eau tout au long de l’année scolaire, il faut absolument décrocher totalement pendant les vacances d’été.”

Pendant très longtemps, ce conseil m’a été précieux. Réussir à extraire de mon crâne les pensées matinales “Bon sang j’ai combien d’heures aujourd’hui ? / Où est-ce que j’ai foutu ma clé USB ? / Est-ce que j’ai Jowy en classe ? Pitié pitié non, faites que j’ai pas sa classe… J’ai sa classe, faites qu’il est une gastro s’il vous plaîîîîît !”, à décaler son heure de lever en rythme d’été (bon, perso, ça veut dire que je me lève à 6h30 plutôt qu’à 6h10) et retrouver une tension artérielle normale me prenait bien trois bonnes semaines. Le reste était consacré à redevenir cette personne pour qui bouquiner n’est pas un plaisir coupable et qui ne voyait aucun rapport entre un stylo rouge et des pulsions homicides.

Et puis, parce que le temps passe, mon rapport aux vacances a changé. Doucement, j’ai commencé à bosser un peu, un tout petit peu pendant les vacances. Parce que j’arrive plus aisément à exorciser mon année. Parce que j’ai un rapport plus zen à mon boulot. Et, surtout, parce que ça me convient davantage.

Il m’a fallu des années pour me rendre compte à quel point il est nécessaire de s’adapter à ses élèves. A ses classes. Mais plus encore, pour me rendre compte qu’être un “bon prof” n’est pas forcément de suivre les habitudes des collègues que l’on admire le plus. Il s’agit avant tout de réussir à équilibrer ses capacités à bosser et ses envies légitimes de s’évader, en partant visiter la Catalogne ou en déboîtant ces loqueteux d’humains de l’Alliance dans World of Warcraft.

Cet été, je me suis baladé, j’ai passé des heures dans les pages virtuelles du livre dont vous êtes le héros Sorcery!, j’ai vu des potes, j’ai acheté des bouquins, pour moi et pour la classe, j’ai fait des diaporamas, j’ai pris des notes, écrit des paroles de chansons pour les élèves et pour Ezia Polaris. Et j’ai arrêté de culpabiliser à l’idée d’en faire trop ou pas assez, parce qu’au fond, au bout d’un moment, on connaît sa peau de prof.

Bref… soit l’année qui arrive s’annonce un brin plus calme que les précédentes, soit je vais virer gourou d’une secte pour profs allumés !

Vendredi 24 août

Question d’un lecteur, l’autre jour : “Pourquoi vous flippez autant pour la rentrée ?”

Vaste question. Et remarque qui revient souvent, quand, à l’issue des vacances, les enseignants font part de leur nervosité à reprendre : “Ça va, tu as eu deux mois de vacances !”

La durée n’y change rien, ou presque. En dix ans, la trouille que j’éprouve à me retrouver devant des mômes a évolué, mais ne s’est jamais tue. Et je pense que c’est une bonne chose.

Pour la simple et bonne raison que tous les ans, une immense partie de notre travail est à réapprendre. Je ne parle pas des réformes qui, de gouvernements en gouvernements, visent à “changer l’école en profondeur” (le ministère qui aura l’idée de “stabiliser l’école en profondeur” gagnera le prix de l’originalité, je dis ça comme ça).
Je parle bien évidemment d’eux. Des mômes. Que l’on redécouvre tous les ans, qu’on les connaisse ou pas. Prof à la rentrée, c’est comme redécouvrir l’intégralité des constellations. Non seulement il y a un nombre incroyable d’étoiles à observer, mais, les unes par rapport aux autres forment des motifs impensables.

À quoi va ressembler cette classe de cinquième, niveau avec lequel j’ai eu une mauvaise expérience l’année précédente ? Je retrouve tel élève que j’adorais en juin, pourquoi me fait-il la gueule en septembre ? Pourquoi ce cours sur le roman fantastique qui passait si bien me semble brutalement si lourd ?

Comme un couturier à l’orée de présenter une nouvelle collection, on ne sait jamais si ça va fonctionner. Même si nous savons comment confectionner, comment préparer, comment façonner une année d’étude d’une matière, rien ne dit que celle-ci aura du succès.

Se tenir sur la rive, et toujours réapprendre sa profession. Oui ça fait flipper.

Mais ça fait aussi que j’attends toujours que se manifeste l’ennui.