Jeudi 23 août

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Cette année, je serai prof de français et co-prof principal des troisièmes Glee.

Pour les nouveaux – les autres, je vous vois déjà rouler des yeux et vous avez raison – la section Glee se compose de quatre classes, de la sixième à la troisième, dans lesquelles les élèves ont accès à cinq heures de formation musicale (au prix de moins de temps dans d’autres matières) : pratique d’un instrument, chant choral, théorie musical. Et inscription au conservatoire en dehors des heures de cours.

J’ai vécu deux années extraordinaires avec ceux qui seront cette année les quatrièmes Glee. Et si j’ignore dans quel état je serai en juin 2019, je ne doute pas que la troisième Glee sera également unique. Il s’agit de la première classe qui me connaît déjà, sans que j’ai jamais été leur prof. Nous avons répété ensemble, nous avons monté un spectacle, ils m’ont vu soulever des trucs lourds, me rouler par terre, et me ridiculiser. Autant dire que les premières semaines vont consister à s’acheter une crédibilité et que ça n’est pas gagné.

Mais qu’y a-t-il de si unique avec les Glee ?

J’éprouve toujours un profond malaise quand j’entends “Ouais, bon, ça va, ce sont les Glee, c’est une classe facile.” Le fait que les gamins soient recrutés sur entretien contribue à entretenir cette image – quand bien même l’entretien en question ne prend absolument pas en compte les résultats scolaire mais bien l’envie du môme de se carrer un emploi du temps de ministre – mais les raisons en sont plus profondes.

Les gamins de la section Glee sont uniques parce qu’ils acceptent d’enlever leur armure.

Et ça, c’est à Monsieur Vivi, le prof de musique, et la clé de voûte du projet, qu’on doit ça.

Monsieur Vivi, c’est aussi quelqu’un que j’aime de tout mon cœur.

Monsieur Vivi incite – non, le terme est mal choisi – apprend aux gamins à se défaire de leurs réticences d’ados. Leur montre en quoi elles les limitent. Et surtout, a fait de la Glee un sanctuaire dans laquelle ils n’ont pas peur.

C’est une nécessité : à Ylisse, plus que dans tout bahut dans lequel j’ai bossé, l’image est essentielle. Apparais fort pour ne pas te faire bouffer, maîtrise les codes, anticipe les tendances vestimentaires. Ne sort pas du rang mais occupe entièrement la place qui t’es attribué. Sinon, ta vie sera compliquée. Il te faudra accepter d’être l’un des élèves souvent moqué et pris à parti.
En quatre ans, seule une élève a, à ma connaissance, réussit à assumer pleinement qui elle était sans devenir “une victime”.

Durant les cours de Monsieur Vivi, avec les Glee, cette possibilité d’être quelqu’un d’autre que ce rôle, d’essayer d’autres images, de tenter et de se tromper est donnée à absolument tout le monde. Et ça marche pour presque tout le monde : parce que Monsieur Vivi en fait la condition sine qua non de la réussite de ce projet, et donc des mômes. Mets-toi en danger. Fais ce truc qui te met mal à l’aise mais dont tu as envie : va en fond de scène ou à la face, montre-moi ce geste que tu travailles.
Mais cette possibilité n’est jamais vue comme meilleure : peu de profs s’intéressent véritablement aux élèves comme leur prof de musique, que ce soit pour leurs performances artistiques, leurs résultats scolaire ou leur vie d’adolescent.

C’est dans ce sanctuaire que j’ai eu le privilège d’entrer et auquel j’ai pu m’associer. Ce qui m’amène en droite ligne au point suivant : les Glee sont de chouettes classes parce que l’on s’occupe bien d’eux. Par pur égoïsme.

Compter le nombre d’heures que j’ai passées, seul ou avec des collègues, à mettre en place le projet musical de fin d’année, me semblerait grotesque. Parce que ce chiffre démesuré a été librement consenti. J’ai adoré y contribuer, passer des dizaines d’heures et des week-ends à bosser dessus. Je me suis fait plaisir, véritablement plaisir, à mettre tout mon programme de l’année par terre pour le reconstruire en faisant cohabiter exigences de l’institution et création d’une comédie musicale.

Et dans un monde de rêve, il y aurait, dans les bahuts, une instance qui prendrait le temps de s’asseoir avec les profs. De trouver le truc qui leur met des étoiles aux yeux, et mettrait ce truc en conjonction avec les obligations scolaires.

Les mômes comprennent ça. Voient les adultes bosser avec eux, sur des projets qu’ils se sont engagés à suivre. Et, petit à petit, acceptent, tout bêtement, de faire confiance. Pour cette heure-ci. Parce que rien de ce qui se fait entre ces murs ne sera retenu contre eux.

C’est pour cette raison qu’ils auront la force le temps venu, de monter sur scène sans trop craindre de sortir du rang.

Cette aventure est magnifique. Mais tout autant que les projets qui nous attendent, en troisième Glee, tout autant que les inattendus et les découvertes, j’aimerais, cette année, avoir la force d’étendre ce sanctuaire, cette immense confiance, ce soin, à toutes les classes qui me sont confiées.

Ça promet…

Mercredi 22 août

Note liminaire : ce billet ne constitue rien de plus que le bilan temporaire des mes réflexions sur un sujet éminemment complexe. Je serai sans doute amené à évoluer et n’érige en aucun cas ce dont je vais parler en vérité générale. Mais n’hésitez pas à vous indigner, pourquoi, sinon, aurait-on crée internet ?

À une bonne grosse semaine de la pré-rentrée – gloups – je suis encore en train de construire, déconstruire, patouiller et m’arracher mon peu de cheveux sur mes progressions annuelles. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le terme, il s’agit d’une façon très prétentieuse d’appeler le plan de l’année. Car, contrairement à ce que semblent penser pas mal d’élèves (”Monsieur, vous l’avez lu, le livre qu’on va étudier ?” un grand classique), la majorité des enseignants ne navigue pas au pif et prépare un brin l’ensemble de ses sujets avant de débarquer, l’œil torve et le taux de caféine élevé, dans une salle de classe.

D’autant plus que, cette année, j’ai pris une résolution : respecter, autant que possible, la parité entre autrices et auteurs dans les corpus que je soumets aux élèves.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’une lubie qui m’est venue entre un bain de mer et une bouffe entre potes. Depuis que j’exerce à Ylisse, la question de la représentation des femmes dans la littérature me chatouille. Sans doute parce que, l’expérience aidant, je parviens désormais à préparer mes cours sans que chaque heure ne nécessite des soirées entières de boulot, et que j’arrive désormais à me dépatouiller avec la plupart des classes qui me sont confiées. J’ai donc le loisir de me pencher sur des préoccupations autres qu’immédiates. Et donc celle-ci : CPE, AED et enseignants passent leur temps à déconstruire des préjugés sexistes qui fleurissent aussi bien à Ylisse que l’acné sur certaines peaux adolescentes. Les professeurs principaux de troisièmes tentent d’expliquer que l’orientation “garçons : électrotech / filles : soins et services à la personne” n’a rien d’obligatoire, et, au quotidien, il est souvent nécessaire de rappeler qu’on ne tape pas les filles, pardon, qu’on ne tape PERSONNE. La lutte contre les discriminations fleurit en affiches et en exposés.

Mais reste le problème du cours. Le centre de ma profession d’enseignant de lettres. Où, je le dis clairement, plus de 80% du corpus que je fais étudier a été rédigé par des hommes.

Par simplicité, bien évidemment : la très grande majorité des manuels scolaires propose la découverte d’auteurs masculins, car dans la “culture commune”, dans les “grands classiques”, le chromosome Y s’écrit en police 72.
Par habitude également : je suis issu d’un système scolaire qui a toujours fonctionné de la sorte et, j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’ai pas souvenir d’un texte ou d’une œuvre écrite par une femme étudiée de façon précise en classe.

On arguera qu’il n’y a rien là que de plus normal, et que la société des périodes historiques couvertes par le programme littéraire étudié au collège n’était pas spécialement accueillante pour les femmes de lettres.
Il s’agit d’un marronnier qui ressort régulièrement dans la presse. Si on n’étudie pas les femmes de lettres, c’est parce qu’il n’y a pas de femmes de lettres.
Quand bien même une heure de recherche en bibliothèque ou sur Internet bas en brèche l’argument avec autant de facilité que Doctor Who bat en brèche la logique.
J’avais en fac suivit un séminaire fascinant sur la différence entre les auteurs et les autrices lus à leur époque et qui avaient été oubliés par la postérité. Le nombre de femmes était impressionnant.

De plus, se pose notre rôle de professeur de français par rapport à la littérature : devons-nous enseigner l’Histoire littéraire ou créer chez les élèves un lien avec cette littérature, une possibilité de la comprendre et de s’y plonger ? Les deux ne me paraissent pas incompatibles. Et si, jusqu’au début du XXe, la littérature a été dominée par les hommes – bien moins qu’on ne continue à l’enseigner – la présence moindre des femmes ne rend pas les textes moins importants.

Il s’agit aussi d’une hygiène mentale individuelle : la préparation des cours, en prenant en compte ce paramètre est laborieuse. Mes recherches nettement plus longues. Mais j’ai été sommé, par cet impératif, de chercher de nouveaux textes, de les peser, de me demander si, parce qu’il était écrit par une femme, “Une voix” d’Ondine Valmore était plus légitime de figurer dans mon cours que “Demain dès l’aube”, et pour quelle raison. Bien entendu, un prof vraiment consciencieux procède à cette sélection rigoureuse quoi qu’il arrive, hum hum, mais il faut croire que je ne suis pas un prof vraiment consciencieux.

Cette opération aura-t-elle un effet quelconque, auprès des élèves ? Impossible à dire, la main écrivant les textes restant souvent un concept très abstraits pour les mômes. Mais je choisis, cette année, de tenter. Sans effets de manches. Présenter les textes, leurs auteurs. Une femme, un homme, une femme, un homme. On explore les mots. Et le soir, je m’acharne, je réussis ou j’échoue, à retracer, à l’aide des outils dont nous disposons aujourd’hui, une littérature écrite par des femmes, à laquelle les collégiens d’Ylisse peuvent accéder, qui leur servira dans leur “culture commune.”

Sur ce je vous abandonne, cette activité sur Frankenstein ne va pas s’élaborer toute seule.

Mardi 21 août

C’est reparti.

Alors bienvenue à toi, qui est arrivé en ces lieux j’ignore comment, bienvenue à nouveau, vous qui vous baladez ici d’année en année.

Pour la quatrième année, Monsieur Samovar prend son clavier – parce que la plume d’oie, c’est compliqué, et mon écriture manuscrite est lamentable – pour raconter, au jour le jour, son quotidien de prof.

Histoire de s’échauffer un brin, de faire connaissance ou de se ré-apprivoiser, ce prologue à la saison 4 sera consacré, comme à la rentrée, à revoir le fonctionnement du bouzin et son règlement intérieur.

C’est quoi, Prof en scène ?

Prof en scène est le journal en ligne d’un prof de français en REP+ connu, en dépit du bon sens, sous le pseudonyme de Monsieur Samovar. Au jour le jour, il raconte ses heures de boulot, les événements qui l’ont ému, fait rire ou agacé. Oh, et pas de panique, il ne parle pas tout le temps de lui à la troisième personne. Je vais arrêter tout de suite, d’ailleurs.

Hormis ça, je lis, j’écris, je cours et je joue à des jeux vidéos. Et je me désespère que les journées ne comptent que 24 heures.

A quoi ça sert, Prof en scène ?

Comme pour de nombreux collègues, écrire est d’abord une manière de remettre de l’ordre dans ce grand huit émotionnel permanent qu’est le travail d’enseignant. La seule différence avec mes condisciples est que, étant donné d’une vanité à en faire péter un barrage, je m’épanche sur internet, et aussi que je ne me relis quasiment jamais, ce qui est très mal.

De façon plus générale, et encore plus orgueilleuse, je pense que le boulot de prof, comme de nombreuses professions, est finalement mal connu. Souvent réduit à des clichés ou des raccourcis. Du coup, raconter le quotidien de plusieurs classes, au fil de l’année, constitue ma pierre à l’édifice pour essayer d’en présenter un reflet honnête.

Dans quel genre d’établissement exerces-tu ?

Pour la quatrième année consécutive, j’enseigne à Ylisse, collège de grande banlieue parisienne, classé REP+ (aussi connu sous le sobriquet de “Fuyez, pauvres fous !). Il s’agit d’un bahut de 600 élèves environ – nous commençons à être serrés – l’un des trois établissements d’une ville à la population très jeune en moyenne.

A quoi devons-nous nous attendre cette année ?

Au récit de la vie de quatre classes : deux quatrièmes et deux troisièmes. Au retour de certains élèves – très peu – à mes angoisses d’enseigner à des quatrièmes, niveau auquel je n’ai pas enseigné depuis trois ans, à la découverte de la troisième Glee, une classe à option lourde musique, à tout un tas de projets plus ou moins délirants, à mon angoisse profonde de perdre des documents (je suis professeur principal de troisième cette année, autant dire que je transpire sévère), et à mes habituels radotages.

Et promis, je continue à essayer d’écrire absolument tous les jours.

Et bien sûr, le dimanche, on continuera à s’évader en parlant d’autre chose que de boulot !

On peut participer / te honnir / t’envoyer moults témoignages de notre admiration ?

Tee hee, j’aime tellement me poser des questions à moi-même (je vais bien).

Bien entendu : n’hésitez pas à rejoindre les gens doux et précieux de cette page facebook. Ils sont absolument fantastiques.

Alors pour cette quatrième année, cette quatrième saison : merci à tous ceux qui passent ici, qui restent, qui s’en vont. Merci d’être là, de lire et de vous exprimer sur ce que vous voyez. Merci de souvent partager, personnels de l’éducation ou non, vos expériences et votre vision de ce joyeux foutoir.

Et promis on va être heureux !

Mardi 31 juillet

Or donc, hier soir, entre une balade en montagne payée avec les impôts du contribuable et la préparation d’un cours sur la presse au XIXe siècle parce qu’il n’y a pas que les mojitos framboise dans la vie, je tombe là-dessus.

Euh non, pardon, ça c’est mon mot de passe pour jouer à la version jeu vidéo d’un livre dont vous êtes le héros. (Monsieur Samovar a seize ans grand max). Je tombe, disais-je, là-dessus.

J’avoue avoir sourcillé, et plutôt intensément (je suis assez fort pour sourciller, j’arrive à imiter Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent), et pour la raison suivante : j’ai eu la nette impression de me retrouver en classe, devant un élève tentant de me convaincre qu’il m’a bien rendu sa copie, et que c’est moi qui l’ai perdue.

Je m’explique : il ne s’agit pas, pour le moment, de débattre du rôle des téléphones portables dans les établissements scolaires. Juste de s’intéresser à la loi. Je vous avoue que ma connaissance des lois s’approche un peu de celle des chansons de fin de soirée. Je connais les refrains, mais le reste du temps, je vais plus ou moins fredonner. Du style : “Na na na na naaaa, pas plus de 80 sur les nationales na na na na naaaaaaa contraventiooooon !”

Je suis donc allé me renseigner. Parce que, même si nous nous sommes carrés des gouvernements plutôt croquignols, j’avais du mal à croire que rien n’avait été fait pour cadrer l’utilisation de cet objet satanique qu’est le téléphone portable. Et le fait est, que je suis tombé sur le texte de loi suivant, datant de 2010.

Bon. Voilà qui paraît plutôt clair. Et relativement restrictif. Et absolument pas respecté. Parce que ne nous voilons pas la face, le nombre de “Monsieeeeur, j’ai oublié d’éteindre mon portable, je peux le faire maintenant ?”, de sonneries honteuses et d’informations circulant suspicieusement d’une salle de classe à l’autre a été relativement astronomique cette année, quand bien même, dans le prolongement de cette loi le Règlement Intérieur du collège Ylisse, comme celui de 99% des établissements français, se faisait le relai de cette interdiction.

Cela dit, notre Président se félicitant de la mise en oeuvre de cette loi, je suis allé la voir de plus près. Et voici ce que j’ai découvert (je préviens d’emblée, c’est moyen palpitant.)

Alors OUI, on va encore m’accuser de mauvais esprit, mais l’interdiction dont se félicite ce gouvernement me semble pouvoir être résumée de la sorte :

“Le portable, ben il est interdit quand il est interdit et autorisé quand on vous le permet.”

D’où impression d’arnaque totale.

Arnaque non pas parce que j’espérai une interdiction pure et simple du téléphone portable dans les établissements scolaires. Dans les faits, je pense qu’une loi trop restrictive (comme la précédente) n’est pas souhaitable. La prohibition n’a jamais fait ses preuves et j’ai beaucoup moins de soucis avec les portables depuis que je demande à celui qui l’a fait sonner de l’éteindre en assortissant la demande d’une gentille vanne que lorsque je promettais mille châtiments infernaux à l’impertinent donc je croyais distinguer un téléphone dans la proche.

Au fur et à mesure que les objets se banalisent, ils perdent en intérêt, et les portables sont beaucoup moins sortis en loucedé qu’il y a quelques années. Je n’écris pas pour autant qu’il ne faut pas contrôler leurs utilisations. Je souhaite juste qu’elles soient encadrées de façon rationnelle et pas uniquement vues, par les élèves, comme un moyen de faire péter les plombs aux adultes (les mômes adorent ça.)

Or donc, la sensation de m’être fait arnaquer vient du fait que l’on annonce en grande pompe une mesure sexy médiatiquement (haro sur le portable, cet objet de Satan qui ouvre les portes de la pornographie à nos chères têtes blondes pendant la pause de 10h30, où ils devraient normalement jouer au foot et à l’élastique !), mesure qui existait déjà et dont les effets concrets seront nuls. Mesure qui s’inscrit dans la lignée de la dictée obligatoire en cours ou du “retour” des cours des grammaire. Je tiens à l’écrire une bonne fois pour toute en ce lieu virtuel :

TOUT. ÇA. EXISTAIT. DÉJÀ.

Et j’éprouve un agacement infini face à cette politique consistant à déclarer en hochant gravement la tête que l’autoritay est de retour à l’école, en, concrètement, ne faisant rien.

Ou plutôt si.

Car cette nouvelle loi est loin d’être inutile, et c’est sur ce point qu’elle aurait pu être présentée comme positive.

Tout d’abord, elle inscrit noir sur blanc que, dans certaines circonstances, le téléphone peut être utilisé. Chose qui me paraît plutôt positive. Il m’arrive, environ une fois par trimestre, de demander à un ou plusieurs élèves d’utiliser leurs téléphones, pour chronométrer, enregistrer un extrait de débat (et on en profite pour revoir la question du droit à l’image, hum hum) ou diffuser un son. Jusque là, j’ignorais où je me situais exactement par rapport à la législation (même si le règlement intérieur du collège m’y autorisait). Là, pour le coup, c’est limpide.

Autre point positif : en cas d’abus ou de problème, les adultes sont clairement autorisés à confisquer les portables, chose qui n’était pas le cas jusqu’alors et qui rendait les CPE UN BRIN nerveux quand les professeurs prenaient l’initiative de le faire.

Bref, cette loi clarifie ce qui existe déjà. Ni plus, ni moins. Il aurait été bon qu’elle rappelle aussi le rôle des professeurs documentalistes dans l’apprentissage d’un utilisation responsable des objets connectés, étant donné qu’il s’agit un tout petit peu de leur mission et que ce gouvernement passe son temps à l’oublier…

Donc oui, même si c’est plus long, même si c’est moins simple, la prochaine fois, un lien vers un petit article expliquant en quoi une loi modifie quelques usages plutôt qu’un tweet triomphal, ça serait plus honnête, à défaut d’être percutant.

Oh, et puis le petit signe “check” à côté d’une soi-disant promesse de campagne validée… non. Vraiment, vraiment non. S’il vous plaît.

Vendredi 29 juin

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Je m’apprête à entrer dans la salle que je surveille en cette période de brevet. Leonor me saute dessus :

“Je suis pas contente de vous monsieur. Vous nous avez pas bien préparé au brevet !”

Réflexe de honte. Je dois avouer avoir été déconcerté devant le sujet du brevet de cette année. Ces dernières sessions, j’avais le sentiment qu’il était toujours possible de louvoyer, pour tous les mômes. Que le texte soit parfaitement compris ou pas, des portes étaient ouvertes : les fameuses questions “impressionnistes”, décriées par de nombreux collègues permettaient à tous les mômes disposant d’un tout petit bagage de vocabulaire critique de grappiller des points par-ci par-là. Les questions de langue invitaient à exposer ce que l’on avait retenu.

Pas cette année.

Que l’on soit passé devant la cruciale information qu’un maître d’école fait cours à des enfants dans un bar réaménagé en salle de classe, et c’est la quasi-totalité des réponses quant aux questions de compréhension qui s’écroulent. Qu’il manque une ou plusieurs notions et les questions de grammaire ne pardonneront pas. Quant à la rédaction, qui invite à réfléchir sur sa culture littéraire elle en nécessite, justement.

Kara s’interpose dans notre conversation :

“En vrai ça va, moi je l’ai réussi, le brevet.”

Je lève les yeux sur elle. Kara est une bonne élève, qui a toujours travaillé. Nos rapports sont tout ce qu’il y a de professionnel. Elle a toujours très mal pris tout ce qui sortait du scolaire pur et simple, levant les yeux au ciel devant les lectures théâtrales et les jeux de rôles sur des œuvres. Mais elle a toujours appris.

Tout le contraire de Leonor qui continue à me foudroyer du regard. Une élève sympathique, capable de brillantes intuitions, mais n’ouvrant jamais un cahier à la maison. Une élève de “l’à peu près”.

Le brevet s’est imposé et l’image s’impose, forte. Le message est puissant : cette année, cette épreuve a eu vocation à trancher. Ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas. Comprendre la différence entre une complétive et une subordonnée, saisir sans traîner le sens d’un texte. Certes les compétences demandées pour réussir ne sont pas au-delà de l’intelligence de nos élèves. Mais elles sont exigeantes, brutales, presque, là où les brevets de ces dernières années tentaient d’englober tout ce que les élèves avaient pu retenir. Brevets que nous, enseignants, avons intégré, pour lesquels nous les avons préparés.

Deux types de brevets, deux idéologies. Deux élèves. L’une se sentant trahie, l’autre échangeant avec moi, me reconnaissant comme un enseignant estimable. Et cette question : à quoi le brevet sert-il ? Une tentative de faire la somme des connaissances accumulées, maîtrisées, ou le diagnostic d’un niveau minimal à atteindre ?

D’aucun se réjouiront d’un brevet “enfin un peu exigeant”, d’autres réclameront le retour d’un brevet permettant à chacun d’exprimer ses connaissances.

Mon expérience de prof de collège de REP+ et assimilés me paralyse. Perdons-nous de vue des exigences minimales, à chercher à individualiser le parcours de nos élèves, à les valoriser, ou sommes-nous dans le vrai, à chercher à développer leurs compétences propres, à créer un type de parcours pour chaque mômes ? Questions naïves, et intemporelles.

Sans doute serais-je plus ferme l’année prochaine, quitte à exiger que tous les élèves se mettent en ordre de marche. Et à nouveau, je me mettrai en quête du délicat équilibre, que sillonne, chaque mois de juin, le balancier du brevet.

Lundi 25 juin

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Cours le plus surréaliste de toute l’année. Au moins.

Dernière heure de cours avec les Troisièmes Tardis. Après-demain, brevet de
français. Les quelques mômes qui sont venus, une douzaine, révisent gentiment
dans leur cahier, ou s’attaquent aux sujet de brevet que je leur propose. Sous
les grandes fenêtres de la salle 131, se déroule le traditionnel championnat
interclasses de football, qui conclue l’année.

“Pourquoi tous les ans que du football ? grogne Anita. Pourquoi pas de
l’Ultimate ?”

L’Ultimate, c’est le joli nom pour dire Frisbee. Parce qu’Anita, sa
religion, c’est le Frisbee, pour reprendre ses termes.

Et brusquement, toutes les têtes se tournent dans un ensemble parfait vers
le terrain. Je fronce les sourcils.

“Les troisièmes, qu’est-ce que j’ai dit ? On essaye de se mettre dans les
conditions du brevet pour…
– Monsieur. Re-gar-dez.”

Je re-gar-de donc.

Oh par Cthulhu.

Sur le terrain, Cheffe est en train de se mesurer, avec les autres profs, à
l’équipe d’élèves la mieux classée. En moins de temps qu’il n’en faut pour dire
Llanfairpwllgwyngyll
tous les gamins sont collés contre la vitre comme une espace bizarre de
poissons laveurs de vitre qu’ils couvrent de la buée de l’incrédulité.

”Mon-SIEUR ! Elle a fait une passe ! Elle COURT !”

Oui, car dans l’imaginaire troisièmesque, une principale de collège ne se
rend que de son bureau à la salle de réunion à un train de sénateur. Et
alors que je tente tant bien que mal de maîtriser mon cheptel en furie, B., qui
avait cours en face, débarque avec ses élèves – sans doute prévenue par une
bizarre télépathie enseignante – pour assister elle aussi au spectacle.

C’est n’importe quoi, ma salle de spectacle ressemble à une salle de jeux
sous la prohibition et je me maudis de ne pas avoir fait payer l’entrée aux
intrus.

Après plusieurs minutes, ceux-ci vident les lieux, je réinstalle les élèves,
et constate qu’il reste environ quatre minutes avant la sonnerie.

Soupir. À ce moment, Valeria lève la main. Valeria bosse peu et est adepte
des faux ongles. Aujourd’hui, ils sont jaunes fluo. Mais vraiment fluo, hein,
genre essence de stabilo.

“Monsieur, c’est collé, “infaite” ?
Criquette Rockwell
sort de ce corps
.
On écrit “En fait”. Et ravissant vos ongles.
– Grave, ajoute Anita. On te verrait bien sur un char !
– Wesh azy, genre tu me vois à  la gay pride ?
– Ben pourquoi pas ?”

Valeria a des côtés sympathiques mais je la sais aussi capable de commentaires
un brin bas du front.

”Wesh tu crois vraiment que…
– C’est vrai, interviens-je, pourquoi pas ? C’est rigolo la gay pride, vous
seriez au top, à  danser sur de la musique des années 80.
– Vous y êtes déjà allé, monsieur ? me lance Anita, en me fixant intensément derrière
ses grosses lunettes.”

”Rappelle-toi jamais, jamais, plus jamais tu ne mens, c’est la promesse.”

”Oui, j’y vais tous les ans avec des amis. C’est super chouette.
– Han, mais vous savez, j’aimerais trop y aller !
– Et qu’est-ce qui vous en empêche ?
– Ben je sais pas en fait. (Il y a une minuscule hésitation) Je vais souvent
à  Paris seule mais…
– Vous prenez le RER, vous avez une correspondance en métro qui vous amène sur
le trajet du défilé… C’est facile en fait.
– Et c’est payant ?
– Bien sûr que non

Anita me regarde. Anita est déjà  une jeune fille, elle traîne avec les
mômes du collège qui, d’une façon ou d’une autre, le sont également, jeunes
gens. Matures, responsables, par choix ou contraints. Elle seule dans la salle
comprend ce qui se joue.
Et toujours la question. Combien sont-ils dans la salle à  savoir ou à se
soucier de ce que leur prof est gay, information derrière une porte dont je
pousse le vantail mais dont je ne ferme plus jamais le verrou ? Peu importe,
aujourd’hui. Peu importe. J’ai de l’âge, je suis au bahut depuis longtemps, je
n€’en tremble plus. Plus une faiblesse.
Et Anita de se retourner vers ses copines, médusées

“Et si on y allait, pour fêter la fin du brevet ? Ce serait délire !
– Mais genre… si la télé nous voit ? balbutie Hanna, que je n’ai pas entendu
de l’année
– Mais on serait plein ! Il pourra rien t’arriver !
– Moi je serais motivée…
– Moi aussi !
– Bon, on emmène pas Hoi, par contre, l’homophobe de base, là , tu te rappelles
le débat en Éducation Civique ?”

Les dernières secondes sont consacrées à  l’organisation de la sortie.

Et lorsque plus tard, à midi, je sors chercher mon repas, Anita et ses potes
me saluent d’un “À samedi monsieur !”

Peut-être y seront-elles, sans doute que non, parce que c’est la vie et pas
une série. Mais peut-être que, lorsque l’une d’elle y marchera, pour le fun ou
les convictions, elle se souviendra que la première fois qu’elle y a pensé,
à  venir, il y avait du soleil, la principale jouait au foot, et il y
avait de la joie.

Et pas les clichés qu’on accole toujours à la grande banlieue.

J’aimerais bien ça.

Mardi 19 juin

“Monsieeeeeeeur.”

Il fait trop chaud, il y a trop de bruit dans le couloir, et ça fait quarante minutes que les cinquièmes Glee font la queue pour rendre leurs livres ET rendre leurs dossiers de réinscription au collège. Bizarrement, le fait de faire faire ces opérations à TOUTES les classes, le MÊME jour a provoqué un petit retard dans le planning.

“Monsieeeeeeeeur.”

Les cinquièmes Glee, toujours bonhommes, attendent en devisant, qui du dernier jeu sur Switch, qui du “bal des troisièmes”, que l’on n’évoque qu’avec des étoiles dans les yeux (une sorte de Voldemort à l’envers) durant lequel certaines gamines danseront.

“Monsieeeeeeeeeur.”

Et puis il y a Solange. Qui, lorsqu’elle s’ennuie, adore poser des questions incongrues et si possibles gênantes.

“Oui Solange ?
– Vous avez vu Emmanuel Macron et le garçon, là ?”

Absolument toutes les lumières de mon système d’alerte interne se mettent à clignoter en même temps, tandis que huit paires d’yeux, qui sentent une possibilité de voir le prof en difficulté se tournent vers moi, avec tout le sadisme de l’adolescence. J’affecte mon ton le plus dégagé.

“Euh, je l’ai rapidement regardée ce matin, oui, pourquoi ?” (Inutile de prétendre le contraire, Solange risque de se lancer dans une explication tarabiscotée et j’aurais peut-être le droit à un mime de la scène par les Glee qui sont BEAUCOUP trop branchés arts du corps depuis leur spectacle.)

“Vous en pensez quoi ? Il a bien fait de se moquer devant tout le monde où il n’aurait pas dû ?”

Je suis à ça d’applaudir devant la tournure de la question, qui me met dos au mur. Désespérément, je tente une esquive.

“Et quel est votre avis, dessus, Solange ?
– Ben j’en sais rien, c’est pour ça que je vous demande, en fait.”

Malédiction. À cet instant, j’en veux. J’en veux à ce gamin que je ne connais pas d’avoir apostrophé son Président, et au Président d’avoir réagi de la sorte.

“Je pense que ça montre à quel point les images sont dangereuses.
– Comment ça les images ?
– Vous pensez que le garçon, comme le Président, auraient réagi comme ça s’il n’y avait pas eu de caméra ?
– Genre vous pensez que le garçon il voulait faire le buzz ?
– Mais alors peut-être que le Président aussi il voulait faire le buzz, dans ce cas, renchérit Karen qui pose toujours les bonnes questions, en cours.”

Je déteste ce genre de moments, extrêmement délicat. Je ne suis pas prêt et si j’ai souvent souhaité pour une qualité, c’est bien pour l’esprit de répartie. Je n’ai pas envie de solder cette conversation par une banalité, ni de dire une bêtise. Alors je hoche la tête.

“Peut-être qu’aucun des deux ne se serait parlé s’il n’y avait pas eu de caméra et, surtout, personne n’aurait commenté.
– J’avoue. Comme quand on snappe quelqu’un qui tombe dans la rue.
– Ou pire. Vous savez quand…”

Je fronce les sourcils. Snapchat a été au coeur d’un truc innommable dans le collège. Solange baisse le regard un instant.

“Mais c’est bizarre alors monsieur. Dès qu’on nous filme, c’est comme si on jouait un rôle.
– Ça s’appelle être en représentation. Comme au théâtre.
– Mais alors il faudrait jamais jamais jamais se filmer ou se prendre en photo pour être sincère ?
– Pas forcément. Mais admettez que quelques secondes dans une vidéo, ça peut être trompeur.
– J’avoue. Le garçon il fait peut-être plein de trucs à cotés mais tout le monde l’a vu là se faire trop se-cou-er ! Et genre oh là là, mais s’il veut un métier plus tard et que son patron le reconnaît… Il faut qu’il change de coiffure, et qu’il mette des lunettes !
– Wesh et Emmanuel Macron si ça se trouve c’est quelqu’un de trop différent quand il est tout seul avec sa femme, là, celle qu’a des cheveux !”

La tempête s’éloigne et je respire. Tandis que les mômes rencontrent l’affreux pouvoir des images.

Vendredi 15 juin

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Ils ont ri, très fort, sans doute un peu trop fort, devant la scène des coups de bâtons des Fourberies de Scapin. Mais, surtout, les cinquièmes Glee sont restés bouche bée lors de la dernière partie, lorsque Philippe Torreton, pour tromper Géronte, imite une armée entière, chevaux et chien compris. “Il est bon, il est très très bon !” lance Odessa avec un plaisir évident.

C’est notre dernier vrai cours ensemble. La semaine prochaine, ce sera semaine projet. On se reverra vaguement, toujours avec un autre enseignant.

Et ils seront de moins en moins nombreux.

C’est la fin, la vrai fin, ce soir à 16h.

Alors je leur dis au revoir. Je leur parle de mes deux ans avec eux. De ma perspective d’adulte. De ce que j’ai vu. Comment je les ai vu arriver en sixième; plein d’appréhension, les sixièmes je ne savais pas faire. Comment je les ai vu découvrir le collège, leurs instruments, le chant. Comment je me suis époumoné à dire que je n’étais pas là pour les aimer mais pour les aider. Comment nous avons traversé tant de choses, belles et hideuses. Comment je les connais, autant qu’ils me connaissent.

Et à chacun, l’un après l’autre, je fais un compliment. Une phrase, en cadeau. Deux ans en quelques mots, pesés dans la seconde.

Les cinquièmes Glee retiennent leur souffle. Et puis, et puis ils me sourient. Pendant que je parle, pendant que je m’essouffle, ils ne me réponde qu’avec une sérénité dont je ne serai jamais capable.

“Merci d’avoir été toujours patient avec nous, fait Delphine. C’était un très très beau moment, qu’on n’oubliera jamais. Vous savez ce qu’on fera comme spectacle l’année prochaine ?
– Oui, parce que vous viendrez nous aider, de toutes façons, complète Sierra. Ce n’est pas comme si on n’allait plus jamais travailler ensemble.”

Si j’avais pu choisir comment je voulais que se déroule cette dernière heure, je n’aurais pas demandé autre chose. Les cinquièmes Glee parlent doucement. ils se sont levés, doucement. Sont assis avec moi, sur les tables. Nous parlons, les pieds se balançant doucement. Il n’y a ni larme ni grands serments. Et au tableau, ils n’inscrivent, en lettres rondes, qu’un sobre “Nous sommes la cinquième Glee.”

J’ai réussi. C’est l’heure de mon triomphe, et je saisis ma récompense.

De jeunes gens heureux de leur année, disent au revoir à leur professeur. Pas de goûter, pas de cadeau. Juste les mômes qui s’approchent en petits groupes. Partagent un souvenir ou une anecdote, et repartent discuter entre eux. De leur futur concert, du week-end, de ce qu’ils lisent. A mes côtés, Benvolio, silencieux, me regarde en souriant. Il restera tout près jusqu’à ce que ça sonne, que je me lève. On s’adore, on ne se le dira pas.

Retour à la salle des profs. “Tu as l’air triste, ça va ? demande C.” Je n’ose pas lui dire, j’ai honte, que j’attends la tristesse. Elle ne vient pas.

Et alors que je monte les marches de la station de Bercy, ça éclate enfin : il n’y a aucune raison d’être triste. En cette dernière heures, ces mômes subtils et manipulateurs auraient pu jouer la corde de l’émotion. Auraient pu choisir de tricher et de jouer sur mes faiblesses, comme ils l’ont déjà fait, parfois. Pas cette fois. Cette dernière heure n’était faite que de joie. De joie très pure, comme du soleil dans une cascade.

J’éclate de rire, tant pis pour les passants. Le bonheur déboule, invincible. Ils m’ont donné leur force et leur foi. Ils me laissent léger, le poids de leurs tortures abolis. Avec pour souvenir définitif leurs visages beaux et calmes. Et la foi que ça va aller. Ça va aller pour eux et, je peux être fier, parce que j’y ai contribué.

Pendant deux ans, les cinquièmes Glee. C’était beau.

Et je redeviens moi, entre les doigts le papier que m’a remis Arès en cachette. Un code pour le contacter via un service de jeux en ligne, un code AMI écrit en grandes lettres.

Et c’est sur cette immense joie que s’achèvera cette saison de Prof en Scène. Comme tous les ans, les mois de juillet et août connaîtront quelques moments d’activité.

Mais il est désormais temps de nouer les derniers fils de cette année et de penser à l’année prochaine. Tout empli du grand soleil de ces deux ans.

Et de la gratitude que vous m’inspirez. Merci pour vos regards, et le temps que vous m’accordez. A très bientôt.

Monsieur Samovar

Jeudi 14 juin

Toute l’année, je me suis assez mal entendu avec Urda. Elle fait partie des élèves sur lesquels j’ai peu de prise : suprêmement sûre d’elle, et absolument pas intéressée par le bahut, ses projets professionnels ne nécessitant pas de longues études.

Et puis, Urda a un sens de la mode que je n’hésiterai pas à qualifier de vulgos : elle a plusieurs fois été renvoyée chez elle pour port de claquettes chaussettes au bahut, elle se décolore les cheveux en blond, mais laisse les racines apparentes, et porte régulièrement de faux ongles blancs, de bien trois centimètres de longueur.

Malgré cela, et sans que je comprenne pourquoi, ces dernières semaines, elle se montre un brin plus intéressée. Il faut croire que Camus, ça lui parle un peu. Même qu’elle explique de temps en temps certains passages à sa copine Volga qui, bien qu’elle ait de grandes difficultés à saisir le sens explicite de Monsieur Chatouilles, ne se voit pas ailleurs qu’en Seconde Générale, pour devenir notaire (elle a revu ses ambitions à la baisse, avant elle voulait être médecin).

C’est pour ça que, pris d’une impulsion totalement inconséquente, je l’interromps dans son étude de texte :

“Urda, vous ne pensez pas que ce serait plus facile d’écrire sans vos faux ongles là ?”

Elle relève la tête du texte sur lequel elle se concentre intensément depuis quelques minutes.

“Ben si, vous alors ! C’est pas fait pour écrire, hein !
– Alors pourquoi vous les portez ?
– Ben pour être stylée.
– Je rectifie : pourquoi vous les portez au collège, en cours de français ?
– Pour être stylée, j’ai dit, wesh !”

Je ne m’en formalise pas. Urda a le wesh tellement facile qu’en cette fin d’année, je décide de n’y voir qu’un éternuement et de la soustraire à mon habituel châtiment (qui consiste à faire des recherches sur l’étymologie dudit mot.

“Mais là ça n’est pas la peine. Personne ne vous regarde, vous n’êtes pas en représentation. Je veux dire qu’on vous admire davantage quand vous répondez correctement, comme vous le faites en ce moment, que parce que vous avez de jolis ongles blancs.
– Monsieur, vous êtes trop un philosophe ! Je veux pas faire des études trop longues, moi ! Faut que je sois jolie !
– Parce que c’est soit l’un soit l’autre ? Soit on fait des études soit on est jolie ?
– Ben ma mère elle a pas eu son mec à cause de son intelligence.”

Je regarde cette petite nana gouailleuse et je me dis qu’il y a tellement d’étincelles possibles. Trop tard pour trouver le gisement. Dommage.

“Bon. Pour la fin de l’année, vous pouvez enlever vos ongles, quand même.
– Allez, pour vous faire plaisir, monsieur.”