Pas d’Ylisse aujourd’hui, je suis à une formation, dirigée par F. F., l’une de mes premières collègues, l’une de celles qui m’a appris que s’il y a un truc auquel il ne faut pas renoncer, c’est ta fierté de faire de bons cours. Organisés et rigoureux.
Dans le lycée où elle enseigne désormais, j’assiste à des exposés de haut vol, par des chercheurs du CNRS et des maîtres de conférences. On débat et on essaye de pousser les réflexions.
Mon cerveau en efferalgan. Ça faisait longtemps, que je ne m’étais pas, une journée durant, contenté de réfléchir. De prendre le temps de faire fonctionner mon crâne. Et ça fait un bien fou.
Et je n’aurai absolument pas l’impression de déchoir, demain, en retournant au bahut pour gérer le quotidien. Mais avoir pris un grand bol de réflexion entre adultes, ça fait un bien fou.
Pour continuer dans la grande tradition de “parlons de tout sauf de boulot le dimanche”, je profite d’aujourd’hui pour faire un peu de pub, pour un membre de ma famille, à savoir ma cousine.
Cousine qui, depuis plusieurs années, a décidé de se lancer dans l’apiculture. Mais pas genre trois ruches quand elle a le temps, hein. Non, une activité professionnelle à temps quasi plein.
C’est dans un petit patelin reculé du Limousin, Dournazac, qu’elle fait de la magie, à savoir du miel bio (même qu’elle a le droit de mettre le logo sur l’étiquette, genre que pour l’obtenir, même Indiana Jones il aurait du mal).
Son site internet, super simple et documenté, parlera mieux que moi de son activité, que je relaye, bien entendu par esprit de famille, mais aussi parce que ce qu’elle fait correspond profondément à ma vision du monde. Oui, l’apiculture, comme toute autre activité, a le droit d’utiliser les outils du monde contemporain pour se développer, mais oui, ça doit se faire de façon responsable et sans abimer la planète.
Alors si t’as une envie de vrai, bon miel, et pas les sirops de sucre hélas trop souvent présents dans les circuits traditionnel, eh bien n’hésite plus bon sang, et passe-lui le bonjour de ma part !
Je ne fréquente Jude que lors des préparations de spectacles. En effet, il est en quatrième Glee, à laquelle je n’ai jamais enseignée. Dans “Les citées aveugles”, il joue le dirigeant de la ville du bas, un vagabond magnifique. Jude est capable d’entraîner un groupe de mômes dans une danse effrénée et la chanson dans laquelle il présente son personnage est, incontestablement, mon moment préféré de la pièce. Il est l’un de ceux qui, par sa seule présence, illumine totalement le reste du projet.
Je sors dans la cour de récréation, on a besoin de lui pour créer de fausses affiches électorales sur lesquelles il figure. J’avise deux de ses potes sur un banc.
“Vous n’avez pas vu Ju…”
Un troisième gamin lève doucement la tête et tente vaguement de fixer sur moi un regard vague, à travers ses lunettes. Je cligne des yeux. J’ai devant moi le prince des souterrains. Dont Monsieur Vivi m’explique qu’il vit au quotidien dans la lune. Et même sa sœur jumelle a totalement renoncé à faire en sorte qu’il atterrisse, ne serait-ce que pour amener ses affaires de cours.
Le môme se laisse docilement mener en salle polyvalente et enfile son costume. Vingt secondes plus tard, j’ai devant moi un ado aux mouvement de chat nonchalant et qui occupe parfaitement l’espace des photos que je prends.
Le Jude que moi, je connais, et qui n’existe que quelques poignées d’heure par semaine. Adolescence, terre de mystères.
Pour conclure cette semaine gruyère, un vendredi comptant double. À commencer par la remise des copies de brevet blanc aux deux classes de troisièmes. Qui commencent immédiatement le marchandage :
“On peut avoir un devoir noté pour rattraper la moyenne ?”
Rattraper la moyenne. C’est leur grand truc. Je bataillerai deux heures durant à essayer de les faire bosser. Rien à faire, ce qu’ils veulent c’est effacer cette vilaine note, la voyant comme la maladie et non le symptôme. Y., le CPE venu pour leur faire noter quelque chose dans le carnet leur passe un ronflon.
“Il dit toujours qu’il faut qu’on travaille davantage.”, grogne Oulan après son départ.
“Et vous pensez qu’il a tort ? – Oui ben ça va, on travaille depuis la sixième, heureusement que c’est bientôt fini ! – Euh… vous la voyez comment, la vie après le collège ? – Tran-quille, monsieur. Plus personne pour nous dire quoi faire. – Euh… les profs de vos lycées, peut-être ? – La vie monsieur ! (Ils disent “la vie”, depuis que j’ai interdit “la vie de ma mère”), mon frère il est jamais allé dans son lycée pro, et il joue à la PS4 quand il veut. Moi, j’attends que ça !”
Dans ces moments là, je regarde Jézégonde, aussi gracieuse que son prénom est vilain. Jézégonde, dont l’intelligence illumine le visage, Jézégonde, passé de 8 à 16 de moyenne en français. Jézégonde qui est un peu la seule troisième pour qui j’ai l’impression de bosser en ce moment. Les troisièmes Max ne savent pas à quel point la vie de nombre d’entre eux a été sauvé par l’attitude de leur pote, devant qui je me sentirai un peu honteux à jouer du thérémine avec leurs intestins.
Envie visiblement partagée par T. que je retrouve à l’heure de midi. Même sentiment de lassitude et d’inutilité. Qui m’attriste terriblement. T. est devenu, en quelques années, le collègue de français que je respecte le plus professionnellement. Et pour le coup, je suis capable de mettre de côté l’affection totale que j’ai pour lui. Les cours de T. sont d’une clarté et d’une rigueur incroyable, et il parvient, malgré tout, à les mettre à portée de tous. Il parvient le tour de force de ne jamais transiger sur ses exigences tout en prenant le temps de s’intéresser à tous ses mômes. Qui pourtant, en troisième, se comporte exactement comme mes élèves. Découragement de ce type extraordinaire, face auquel je n’ai à opposer que quelques faibles mots. Je suis en colère. En colère contre des mômes qui, en fin de troisième, n’ont pas l’honnêteté de prendre une once de responsabilité sur leurs épaules. Oui ça demande du courage de se dire que son avenir dépend avant tout de soi. Mais merde. C’est aussi ça être une bonne personne.
J’ignore si mes cinquièmes le deviendront, de bonnes personnes, mais les deux classes arrivent à me consoler de cette matinée difficile. Les Glee qui, égaux à eux-mêmes, enchaînent un contrôle et une répétition du spectacle de fin d’année (J-17, je me fais pipi dessus, un peu).
Et puis les Arkham. Qui continuent à se comporter en élèves d’Epinal. Petit cahier toujours bien propre, cours de la bonne couleur, révisions bien faites. J’hallucine sur leurs contrôles communs, qu’ils ont mieux réussi que les Glee, devant le fait que Bob, qui écrivait sur trois lignes d’un coup au début de l’année, fait maintenant tenir ses lettres sur une interligne. Sur le fait qu’ils assimilent de 16h à 17h ce que c’est qu’une scène d’exposition. La douce sérénité d’apprendre.
Je quitte le bahut l’esprit en miette de tant de contradictions. La voix de Monsieur Vivi m’apaise comme souvent, comme à chaque fois que nous parlons de nos vies et de notre boulot. De notre vision du monde.
Rédaction d’élève. Raconter la suite d’un texte de Didier Daeninckx, dans lequel un aveugle de naissance terriblement raciste se rend compte qu’il est noir, comme tous ces gens qu’il méprise.
Dans la rédaction, l’homme se rend compte qu’il est finalement blanc, et que tout cela n’était qu’un stratagème élaboré par son médecin pour le faire réfléchir.
“J’ai bien compris la leçon, et jamais je n’ai eu aussi peur de ma vie quelle horreur !”
Je jette un coup d’oeil sur le fichier d’anonymat des élèves : la gamine est black.
Beaucoup, beaucoup de temps passé avec Monsieur Vivi pour terminer le spectacle des Glee, “Les cités aveugles.” La scène de fin sera une apogée, un fantasme tirée d’une fin de jeu vidéo : un medley de toutes les chansons chantées, montrant le monde changé par les actions des héros.
Et puis, avec Monsieur Vivi, on prend la décision qu’il y aura davantage de solos. Et que chaque élève sera sonorisé avec un micro individuel. Alors que jusque là, les solos c’était juste une phrase.
“Les cités aveugles”, seront vraiment mon fantasme, l’espace d’un instant, d’être Will Schuester.
Et c’est important, c’est que je j’explique à T. Ces dizaines d’heures passées à écrire, à faire répéter les mômes, à envoyer des mails et à porter du matériel, c’est un cadeau que je fais à l’une des facettes de ma personnalité. Celle qui écoute de la pop sur Spotify, celle qui, justement, a vu tout Glee et a un top 5 de ses personnages préférés, celle qui lit encore des mangas. Je la tourne assez souvent en ridicule. Alors que ce masque-là est un pilier, tout aussi solide, plus, sans doute, que mon côté prof, que mon horizon d’artiste, que mon ascendant connard. À qui j’accorde plus souvent le droit de me montrer désagréable que j’assume d’avoir des cœurs dans les yeux quand j’imagine, dans quinze ans, mes élèves de cinquième interpréter Wicked devant une salle comble.
Alors, jusqu’au 29 mai dans une immense salle de banlieue parisienne, je participe aussi fort que je peux à cette histoire écrite par et pour les mômes d’Ylisse, l’histoire d’une ville du haut et d’une ville du bas, l’histoire de parents un peu désabusés et de gamins un peu insupportables.
Etude d’un texte d’Aristophane avec les troisièmes Max. Une scène entre la déesse de la pauvreté et un citoyen d’Athènes. Pour l’homme, les richesses devraient être équitablement réparties, tandis que la Pauvreté défend les avantages d’une société dans laquelle règne l’inégalité.
“En fait, elle veut que ce soit comme au collège”, rigole Sierra.
Je hausse les sourcils, écarquillant mes yeux de lapin albinos (merci les allergies) :
“On n’est pas à égalité, au collège ? – Ben non. Il y en a qui ont de bonnes notes et d’autres non. – D’accord. Mais dans l’ensemble, vous avez les mêmes cours, les mêmes chances que n’importe quel autre, au début de l’année. – Ah ouais ? Et alors pourquoi vous ne faites pas réussir tout le monde ? – C’est à nous de vous faire réussir ? – À qui d’autre ?”
Les troisièmes sont comme ça, cette année, dans une immense majorité. C’est la première année que je les vois ainsi. Soumis à un destin inéluctable. Chacun a déjà sa place, et rare sont ceux qui s’emparent de leur vie à venir. Je ne me l’explique pas. Les quatrième qui les succéderont, même s’ils sont nettement plus tangents au niveau de l’attitude sont nettement plus volontaires. Une énigme de passivité résignée. Je hausse les épaules.
“Aristophane a écrit ça il y a presque vingt-deux siècles. Ça fait deux mille deux cents ans que des gens se posent la question de l’équité, du destin et de la liberté. – Et donc ? – Ça peut vouloir dire que ça vaut le coup non ? – Ouais mais bon si on n’a pas trouvé la réponse depuis ce temps, c’est peut-être que c’est juste pas possible hein.”
Ce genre de journée où tout se passe bien. Où l’on ose à peine en parler, tellement tout semble fonctionner comme vous le souhaitez.
À commencer par les cinquièmes Glee. Dix d’entre eux me demandent instantanément des nouvelles de M., venu l’autre jour pour les faire chanter. Arès n’a jamais été aussi souriant et prend la tête de l’atelier de révisions de l’évaluation commune de la semaine prochaine. Presque tous ont compris le principe de la réécriture, que je peine encore à expliquer aux troisièmes. Je les vois grandir. Grandir à toute vitesse. Et apprendre parce qu’ils ont compris qu’ils le font pour eux. Les cinquièmes Glee, la classe que nous avons couvé avec M. Vivi. Plus que deux mois. Apporte-leur. Le plus possible. Parce qu’après, c’est le jeu, c’est normal, c’est le mieux pour eux, tu les laisseras partir. Sois reconnaissant, M. Samovar, espèce de prof sentimental, de tout ce qu’ils acceptent de toi. Ils sont beaux.
Puis une heure de cinquièmes Arkham. D’eux aussi, Monsieur Samovar, tu peux être fier. Plus personne, aujourd’hui, ne prête attention aux récriminations de Nanami. Nina, après avoir hésite pendant de nombreuses semaines, est devenue le pilote de la classe et, la main toujours levée, explique à ceux qui comprennent moins vite, ce qu’est une métaphore. Gabocha, que J. l’assistant pédagogique aide avec constance, prend désormais fièrement la parole chaque fois qu’il a la réponse. Cinquième Arkham, complètement dysfonctionnelle, désormais heureuse en cours de français, car ils aiment jouer la classe modèle. Leçon récitée à chaque début de cours, vocabulaire soigneusement copié dans le lexique, dans les bonnes couleurs. Ils se sont construits une classe exemplaire, juste pour eux.
Deux heures de troisième Max. Qui sèche de plus en plus. Ne reste cet après midi, qu’un carré d’élèves qui s’accrochent encore. Alors je tente Aristophane. Et ils adhèrent. Malgré leurs difficultés et leurs lacunes. “T’as pas pris ta pause ?” se moque Lamia à Lucia entre les deux heures. “On a passé le stade de la pause.” réplique Lucia. “Au lycée, on n’y aura pas le droit.”
Je quitte le bahut avec T., qui m’offre sa soirée. On parle d’Ezia, on parle de nos avenirs et de nos étoiles, communes et contraires. Je rentre plein de lumière. Je m’émerveille d’avoir été mis sur la trajectoire de tant d’êtres de bonté.
Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur le calendrier. Ponts et examens, soleil qui pointe, dates, déjà, des derniers conseils de classe qui commencent à être chuchotées.
La fin de l’année scolaire est encore loin. Et pourtant, déjà, comme un fil qui en se détachant entraîne le reste des mailles, on sent que la fin de l’année arrive. Que les rituels mis en place cette année commencent à perdre de leur pouvoir. Et que nous écrivons les derniers chapitres de notre histoire avec ces mômes-là.