Vendredi 4 mai

M. est quelqu’un que j’aime très fort. Je ne peux que le dire de cette façon, et y mettre moins de naïveté serait trahir ce que j’éprouve pour lui. Je l’aime très fort pour l’enthousiasme dont il fait preuve, tant dans ses études que dans ses loisirs, sa passion pour la musique et la pureté de ses idéaux. M. est l’une des pointes d’un triangle de personnes qui constitue un peu de stabilité dans cette mer agité que je baptise grotesquement mon existence. Plus d’une décennie nous sépare, et jamais je n’ai eu l’impression que cela avait une quelconque importance.

Aujourd’hui, je fais un pari.

Aujourd’hui, j’ai invité M. à venir diriger les cinquièmes Glee. Car M. est un chanteur, danseur et comédien merveilleux. En amateur, et M. m’a fait comprendre que ce terme n’a rien de péjoratif.

Une semaine avant sa venue, il envoie, à Monsieur Vivi et moi, un déroulé des activités qu’il compte proposer aux gamins. Un truc en béton armé. Et pourtant j’ai des craintes. Des craintes d’aller contre mon credo. Mêler ma vie d’H. et de M. Samovar, mêler l’amitié et le boulot. Amener M., frêle et solaire, dans la grisaille épique d’Ylisse.

Il fait un temps radieux quand je vais le chercher à la gare de RER. M. parle beaucoup, il est très nerveux. Jusqu’au moment où les Glee le rencontrent. M. déploie ses ailes, et les mômes font face à un elfe à la voix calme et mesuré. Il raconte sa vie, son parcours, ses études. Vingt-trois paires d’yeux respectueux mais un brin circonspect le considèrent.

Question de rythme : à ce moment, je lance une vidéo de l’une des dernières comédies musicales dans laquelle M. tient un rôle important. Il déboule en vidéo, vêtu d’un costume de Pierrot excentrique, interprétant un “New York New York” hallucinant. Les cinquièmes se prennent en pleine face que oui, on peut faire ça. Que quelqu’un a pris le train depuis Lille pour leur apprendre à monter quelques marches.

Credo de M. “On va être ridicules tous ensembles, et c’est ce qui va être bien.” Et à ma stupéfaction, les mômes suivent. Ils crient sur commande, font des grimaces, se suivent à la queue leu leu, et se remettent en rang immédiatement. Ils ont donné leur confiance à cet inconnu. Pour mille raisons. Parce qu’il chante bien, parce qu’il est drôle, parce qu’il est un mec et que oui, les garçons le comprennent et c’est capital, on peut jouer n’importe quoi et conserver sa virilité.

Je n’interviens que par touches infimes. Pour mettre un peu de rythme recadrer un brin. Permettre à M. de se reposer un peu. Ou faire la transition quand Monsieur Vivi arrive pour continuer à les faire bosser.

Quatre heures. Quatre heures et dix minutes de pause. Les gamins bronchent à peine devant ce rythme délirant.

“J’ai peur qu’on leur présente un monde un peu trop idyllique, laché-je pendant la pause.”

Monsieur Vivi serre les lèvres.

“Il y a assez de gris, dans leur vie. Et on a la chance de pouvoir leur donner de la lumière. Il faut en profiter.”

M. ne lâchera pas ses exigences de l’après-midi. Oui, on crie “Ninja !” en faisant un geste ridicule, mais il faut le faire précisément. Et tout le monde. Tout. Le. Monde.

Pendant quatre heures, les cinquièmes Glee, à la convergences de trois lueurs. La mienne, celle, chaleureuse et fluide de Monsieur Vivi et celle, radieuse et sans compromis de M. Ils sortent de l’expérience épuisés, un sourire aux lèvres. 

Nous n’avons pas révolutionné la pédagogie. En sortant, après un trajet en RER passé à discuter avec bonheur, chacun de nous trois repart sans éprouver le besoin de se faire de grands serments ou de passer quatre heures à disséquer la moindre seconde du cours. Mais, l’espace de quatre heures, nous avons donné le meilleur de nous même pour exiger le meilleur d’eux-mêmes. Puisant notre force dans celle des autres.

Et c’était beau.

Jeudi 3 mai

C’est avec un quart d’heure d’avance et des cernes jusqu’au dessous des genoux que j’arrive sur le quai du RER, en ce nouveau jour de la grève des cheminots. J’ai pris mes dispositions, tout va bien, le train m’amenant jusqu’à Ylisse (que nous appelleront ZOZO) est prévu en partance à l’heure.

J’arrive sur le quai de la Gare de Lyon et mon intuition, ainsi que les hauts-parleurs, me soufflent que ça risque d’être en fait un peu plus compliqué que ça. Les tableaux indicateurs clignotent, façon Noël de l’Apocalypse, le ZOZO est annoncé en partance imminente, retardé, puis supprimé et les usagers de la SNCF, moi compris, ressemblent à des figurants particulièrement bien grimés de Walking Dead. Je suis rejoins par B. et C. qui elles aussi ont eu l’idée incongrue d’aller bosser aujourd’hui.

Après quelques dizaines de minutes passées à discuter en priant toutes les divinités possibles de Cthulhu au Saint Bretzel (B. vient de l’Est), nous apercevons un RER ZOZO qui fend la grisaille souterraine et dans lequel nous nous installons fissa… pour remarquer que, du fait que tout un tas de ZOZO ont été supprimés, ce n’est pas moins de trois de ces trains qui ont été mis en circulation, sur les quais 1, 2 et 3 (le notre) de la gare. Nous nous regardons avec angoisse. Lequel va partir en premier ? La tension est palpable, on se croirait dans un western ou à la dernière manche du Burger Quiz. Enfin, la voix un brin tremblante de l’agent de circulation résonne dans le micro.

“Coucou les gens, bon alors en fait, on va d’abord faire partir le ZOZO du quai numéro 1 et…

*ruée frénétique dans notre RER.

… ne changez pas de train, ne changez pas NE CHANGEZ PAAAAAAS !”

Autant dire à une classe de 3e de rester pendant la récré. B., C. et moi faisons preuve de civisme – et puis aussi, on est bien content d’avoir posés nos fesses – et restons dans notre train, qui part dix minutes après le premier.

Nous sommes récompensés de notre altruisme par un retard de trente bonnes minutes, notre RER ayant été retardé et s’étant arrêté deux stations plus tôt que prévu.

Nous arrivons à Ylisse un rire nerveux dans la gorge… Je suis de tout cœur avec les cheminots et j’en appelle solennellement au gouvernement : si vous souhaitez que les enseignants des enfants de la nation ne finissent pas à poil sur le bureau à chanter la macarena, ce serait chouette de vous mettre à négocier sérieusement. Bisous tout plein !

Mercredi 2 mai

Depuis environ un mois et demi, plusieurs profs ont instauré quelques minutes de lecture durant leur cours. Chacun selon ses modalités. De mon côté, c’est dix minutes en début d’heure. Ce qui me permet de me livrer à toutes les activités passionnantes auxquelles doit se plier un prof qui n’a pas sa propre salle de classe (déposer ses affaires, allumer l’ordinateur pour faire l’appel, se sentir hyper ventiler parce que l’ordinateur ne démarre pas, ouvrir son sac, se prendre le doigt dans la fermeture éclair, essayer de garder sa dignité, et j’en passe…)

Depuis le début de cette opération, Agnès arrive en cours avec des bandes dessinées. Ce qui ne me pose aucun souci, son rapport à l’écrit quel qu’il soit s’étant jusqu’alors limité à “Nan mais monsieur, ça sert genre trop à rien de lire, vous savez qu’on a des téléphones aujourd’hui !”

Et aujourd’hui, Agnès débarque avec sous le bras Peggy Sue et les fantômes, gros machin de plusieurs centaines de pages, dans lequel elle se plonge sans un mot.

Je m’approche d’elle en souriant.

“Vous êtes passée à la vitesse supérieure ?”

La gamine rougit, et sourit à son tour.

“Bon, en vrai des fois, vous avez raison monsieur.”

Des fois…

Mardi 1er mai

Fête du travail. Et un message d’élève, quand même :

“Monsieur, est-ce que si j’améliore ma moyenne en français, vous direz oui pour la seconde générale ?”

Message de Mercutio, qui plafonne à 8/20, ne sait pas ce qu’il fera l’année prochaine, et dont le cahier de français ressemble à un gruyère suisse. Mercutio qui s’emmerde en cours, a décrété qu’il en avait marre de bosser en février.

Mercutio qui, hier, a joué les élèves modèles en me disant que maintenant, il se mettait au travail.

Et moi devant mon écran, qui n’arrive pas à écrire les deux mots. Les deux mots qu’il faudrait leur apprendre très vite, pour qu’ils apprennent à s’en méfier. “Trop tard.”

Lundi 30 avril

Retour mezzo vocce en classe, avant deux jours durant lesquelles je ne serai pas au collège.

Et comme tous les lundis matin je commence avec les cinquièmes Glee. J’ai préparé un cours sur les figures de style, un truc exigeant et un brin aride, sur lequel ils se jettent et à qui ils font son affaire. Métaphore, personnification énumération hyperbole ne comprennent pas ce qu’il leur arrive. “Ça m’avait manqué !” jubile Arès en soulignant un comparant particulièrement retors dans une phrase. Vingt-trois gamins parfaitement heureux.

Ou presque.

À la fin du cours, je retiens Delphine, Solange, Agnès et Flavia. Les quatre mômes se sont amusées à interpeler la mère de V., leur prof de SVT. V. est la seule prof du collège à vivre dans le quartier avec sa famille. Et, depuis le début de l’année, sa mère et sa sœur ont été victimes de moqueries de la part de gamins en dehors du collège. Parce que membres de la famille d’une prof. Je sors mon savon des grands jours, explique aux gamines à quel point leur attitude glauque. Flavia tourne un visage blanc de colère vers ses copines :

“Je vous l’avais dit de pas faire ça ! Quand on n’est pas de bonnes personnes, ça nous fait tout de suite des problèmes, même quand on n’est pas au collège !”

De bonnes personnes. C’est une expression que j’emploie souvent. Eh bien soit je l’assume. C’est en effet ce pour quoi je les sermonne actuellement. Pour V., pour le respect et la décence, et avant tout pour qu’elles soient de bonnes personnes.

Transition avec les cinquième Arkham, qui entrent en souriant : “On va pouvoir lire monsieur ? Ça m’avait manqué pendant les vacances !
– Pourquoi vous n’avez pas lu, pendant les vacances ?
– Ben parce que je n’ai nulle part où lire, chez moi.”

La seule à faire la gueule, c’est évidemment Nanami. Qui, après avoir passé le reste de l’année à hésiter entre être jouer le jeu du collège ou passer du côté Obscur semble avoir opté pour le camp de Dark Vador. À très haute voix, elle explique que sa mère envisage de lui offrir un troisième téléphone portable. Viktor se tourne vers elle. Viktor est un gamin adorable et terriblement discret, issu d’une famille de bosseurs acharnés. Il n’a jamais un mot plus haut que l’autre et collectionne les 18/20.

“Tu comptes te greffer une troisième oreille, pour aller avec ou quoi ?”

Rugissements de rire de la classe tandis que le môme me regarde un peu honteux.

“Désolé monsieur…”

Deux heures de cours avec les 3ème Max. La dernière demi-heure, nous abordons L’écume des jours. Les gamins pénètrent dans l’appartement de Colin et dans la prose de Vian. C’est une révolte quasi-instantanée et générale.

“Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
– C’est n’importe quoi, il n’y a rien à comprendre !”

Ils sortent pourtant de Rimbaud, période “Une saison en enfer”. Et pourtant, Vian les ulcère.

“C’est plus difficile que “Le bateau ivre” ?
– Non mais ça à rien à voir ! Rimbaud on sait qu’on n’a pas besoin de comprendre ! Là, il fait genre c’est un roman et en fait, ça part ailleurs, on fait comment, là ?”

Fragile, fragile l’étai que nous avons construits avec les gamins pour naviguer sur les textes. Vian exige un lâcher-prise. Quand je me suis souvent astreint à leur apprendre que la lecture c’est le contrôle. La discipline. Je ne parviens pas à leur expliquer, j’essaye de me souvenir de ce que dit Chloé Delaume du Bison Ravi :

“Pour le coup n’essayez pas de comprendre. Écoutez juste les mots.”

J’accompagne ma lecture de musique. En vain. Vian est vain, les mômes se sentent floués. C’est Filia qui me donne la réponse à la fin du cours.

“C’est pas après vous, hein, monsieur. Mais là, c’est peut-être pas encore le moment.”

Ils grandissent, les troisièmes…

Dimanche 29 avril

Et le dimanche, normalement, on s’évade. Ce dimanche sera un peu différent et, je l’espère, restera une exception, M. Blanquer.

Car oui, c’est à vous que j’écris. Entre autres, parce que les chances que vous lisiez cette bafouille sont à peu près égale à celles qu’Olenna Tyrell revienne dans la prochaine saison de Game of Thrones, à dos de dragon en hurlant “What’s up bitches ?”

Vous voyez, Monsieur Blanquer, depuis trois ans, j’écris en ligne un journal de prof. Un journal qui a deux objectifs : me libérer des scories de la journée et réfléchir, quotidiennement, sur ce boulot immensément complexe qu’est celui d’enseignant.

Je suis lu par quelques milliers de personnes, une poussière à l’échelle d’internet. Des personnes qui, parfois, commentent ces publications via une page de réseau social.

Sans doute est-ce dû à la taille microscopique du groupe, mais le nombre de fois où les interventions n’ont pas été mesurées, constructives, respectueuses et pourtant sincères et lucides peut se compter sur les doigts d’une main. En trois ans, je trouve quand même cela impressionnant.

Hier a été une journée qui m’a laissé médusé.

Je vous explique : le matin, je poste une débilité, commentant votre récente publication d’un ouvrage à destination, principalement, des enseignants du primaire. De façon un peu lourdingue – à 35 ans, je crois que mon humour est condamné à ne plus évoluer – il brocardait le fait que nombre des directives amenées comme des avancées ou de sains retour à des bases cohérentes sont en réalité déjà présentes dans les programmes comme le montre d’ailleurs cet article. Et que, de mon point de vue individuel, je voyais principalement dans ce texte un objet de communication (sans rancune bien entendu).

Stupéfaction. En quelques heures, les commentaires quant à ce mot “d’esprit” (notez les guillemets) ont viré à une empoignade telle qu’on en voit dans la cour à 10h30 quand Lorelei dit à Valéria que ses rajouts sont vachement apparents. Des personnes que je lis et que je suis qui s’expriment de façon généralement mesurée se sont retrouvées – moi compris – aspirées dans une polémique dont j’ai toujours du mal à saisir les bases.

Et je me morigène d’avoir dérogé à une règle à laquelle j’essaye en général de m’astreindre : savoir la fermer.

En effet, Monsieur Blanquer, je peux comprendre en quoi l’ouvrage que vous avez fait circuler est rassurant. Après une réforme du collège hasardeuse et, surtout, menée à un rythme bien trop effréné et manquant cruellement de méthode, après un changement des rythmes scolaires totalement chaotique, il est évident qu’enfants, parents et profs aspirent à un retour au calme. À des repères précis.

Toutefois, et en tant que connaisseur du monde de l’Éducation, vous ne pouvez pas l’ignorer, il n’existe pas un chemin précis pour atteindre les objectifs que nous nous fixons avec les élèves. L’éducation est par essence empirique. Elle nécessite que chaque enseignant passe au prisme de sa façon de faire et de ses classes les orientations prescrites par le Ministère. Et ce qui me dérange énormément dans le discours ambiant, autour de l’Éducation, est qu’une masse imprécise (la ministre précédente ? Les ministres précédents ? Le camp de ceux que l’on nomme, dans le sérail “les pédagogistes” ? La génération d’avant des profs ? Mai 68 ? Cthulhu ?) aurait éloigné l’Éducation Nationale des “bonnes” méthodes. Des méthodes simples et saines, assimilées grâce à des méthodes évidentes.

Je ne peux y croire.

Je le serine à longueur de billets : nous sommes des danseurs. J’ai amené en Seconde Générale avec un niveau très satisfaisant des troisième en appliquant presque à la lettre les méthodes que vous préconisez actuellement. Tandis qu’avec d’autres, si je m’étais entêté dans cette démarche, je n’aurais pas réussi à en placer une. Et que oui, la promotion des 3eA d’il y a trois ans a appris davantage de grammaire lors d’un projet mêlant les discipline que grâce à des dictées hebdomadaires, dictées qui permettent à Augustine, cette années, de passer de 12 à 18 de moyenne.

Dussé-je passer pour un adepte du consensus mou, je hais cette vision de la communauté éducative partagée entre des Frankenstein faisant péter aux nez des élèves leurs expériences merdouilleuses et des rigoristes adeptes des tables de multiplication chantées sur l’air des Choristes.

Dussé-je passer pour un neuneu incapable de formaliser ma pratique professionnelle, je pense qu’il est nécessaire, chaque année, de reprendre ses cours afin de les adapter aux profils de classe, que le COD sera appris via un manuel de grammaire, une leçon écrite au tableau, une pièce de théâtre rédigée par l’ensemble de la classe, un concours de slam. Toutes les méthodes ne se valent pas. Mais toutes les méthodes doivent être envisagées.

Et l’adaptation présuppose une formation des enseignants solide et rigoureuse. Formation qui ne semble pas pour le moment, une préoccupation de ce gouvernement.

Je ne vous ferai pas de procès d’intention, Monsieur Blanquer, et je persiste à croire que toute personne nommé à un poste comme le votre – oui, en plus d’être consensuel et neuneu, je suis un bisounours – a une ambition sincère pour les élèves français et le personnel dont il a la charge.

Mais proposer un vademecum de recettes, psalmodier en boucle l’antienne du “retour aux fondamentaux”, aussi rassurant que cela puisse sembler, me semble terriblement contre-productif.

Et je conclurai cette tentative de mots par deux points :

– Tout d’abord, que je m’appliquerai, plus que jamais, à ne pas commenter les décisions ministérielles. Pour la simple raison que je ne pense pas qu’hormis échauffer la bile, je ne pense pas que je porterai une parole intéressante.

– Ensuite que, toute honte bue, je pense que les témoignages d’enseignants sont importants. Parce qu’ils montrent, justement, toute la complexité du boulot. Toute la nécessité de la rigueur et de l’adaptation, de l’innovation et de la rationalité. Parce, que, tout simplement, nous faisons bien notre travail, et qu’il faut le montrer, l’expliquer. Comme tant d’autres. Parce que nos paroles sont précieuses.

Samedi 28 avril

Réponses de messages d’élèves sur l’Espace de Travail Numérique. Je suis super content d’expliquer à Valère comment rédiger une fiche de lecture. Et pourtant, comme toujours, il y a cet agacement : celui de ne pas parvenir à m’imposer une frontière précise quant à mon travail. Quand dois-je m’arrêter ?

Le droit à la déconnexion est, pour les profs, une épineuse question, car les sollicitations sont nombreuses : collègue, hiérarchie et élèves. Et, après tout, puis-je vraiment laisser un môme se planter dans ses devoirs, quand ma consigne n’était pas assez claire ? Quand un autre se met à bosser après trois an d’opposition totale au système scolaire, n’est-il pas normal de l’aider dès qu’il en fait la demande ? (spoiler : non).

Je dis souvent que mon métier est poreux : je ne le ressens jamais autant que devant mon ordinateur. Être un bon prof, est-ce toujours être disponible ?

Vendredi 27 avril

Correction de quelques copies de brevets blancs aujourd’hui. Il y a quelque chose d’à la fois très frustrant et très touchant dans cet examen. J’ai la sensation que la plupart des mômes s’appliquent à copier des gestes, des rituels, que nous leur enseignons à longueur d’année. Mais sans en saisir le sens profond.

Les mots sont maladroitement repris des questions, les relevés de textes approximatifs. Rarissime sont les devoirs prouvant que les gamins ont vraiment assimilé les rudiments de l’analyse de texte. Reproduction, et pas assimilation.

Comment pourrait-il, d’un autre côté, en être autrement ? Le brevet est l’un des exercices les plus artificiels qui soient. Et les gamins, à Ylisse, n’ont pas assez confiance en eux pour affronter cet exercice figé avec leurs propres connaissance et leur propre sens critique. Ils imitent sans grande conviction les corrigés que nous leur avons fournis tout au long de l’année. Cette année encore, je ne suis pas parvenu à les libérer des automatismes, à leur donner foi en ce qu’ils savent. Qu’ils savent vraiment.

Tant de boulot. Encore.

Jeudi 26 avril

Leolio a déménagé.

Leolio n’était pas des masses intéressé, en classe. Mais il comprenait vite et il lisait. Beaucoup. En troisième, il avait lu la quasi intégralité de Game of Thrones. Du jour au lendemain, il n’est plus venu. Pas un au revoir. Pas un mail, juste sa professeur principale qui nous a averti.

Avant lui, il y a eu Kimberley. Que ses parents ont envoyé dans le pays d’origine de l’un des deux. Comme ça.

Les élèves valsent à Ylisse. Comme ils font tout le reste, fort et brusquement.

Et, parce qu’on a peu de temps, et qu’on ne sait pas trop que faire de ce qu’il vient d’arriver, que l’on n’est pas prof principal, que l’on a pas de pouvoir, la seule réaction possible, c’est de faire “ah bon ?” 

Et petit à petit, d’oublier.