Mardi 28 novembre

Période des conseils de classe.

Je me souviens de l’importance démesurée que revêt, pour les élèves, cette période. Parce qu’elle est celle de l’interface : le point où se rejoignent vie à l’école et vie à la maison. Pour la plupart, ce moment est désagréable.

Non pas que tous les mômes d’Ylisse aient un intérêt quelconque à cacher les détails de leur existence au bahut (certains si, clairement. Mais pas la majorité). Mais pour nombre d’entre eux, j’en suis venu à la conclusion que le collège est ce laboratoire d’expérimentation de la vie sociale. Laboratoire absolument dégueulasse où l’on se prend des explosions dans la gueule tous les jours mais laboratoire essentiel. Et que les parents posent un regard sur cette partie de leur vie leur pose souvent problème.

Alors je tente de les rassurer. De leur expliquer que nous bossons tous dans le même sens. Eux, leurs parents, et nous les profs. “Venez avec vos parents à la remise des bulletins.” est l’une de mes demandes les plus récurrentes. De façon à ce que ce bout de papier ne soit que le point de départ d’une conversation. Que les gamins ne soient pas les victimes impuissantes d’une échéance qui tombe à chaque trimestre.

Qu’à ces conseils de classe, les gamins posent un regard dans le miroir. Qu’ils se voient, posément. Ce n’est pas rien, d’apprendre à se regarder sans affectation ni haine. C’est aussi là qu’on l’apprend.

Lundi 27 novembre

Soit un prof de collège lambda, drôle, charismatique, ayant pour ambition de permettre aux élèves de s’épanouir dans le respect de leurs capacités et de leurs ambitions, tout en suivant, en fonctionnaire responsable, les exigences du programme.

“Peste soit de cet étouffant programme de grammaire ! Je vais donc étudier les expansions du nom à l’aide de procédés qui leur permettront de développer leur autonomie !”

Lundi matin, donc :

“Alors les loulous, maintenant que je vous ai donné les bases du cours grâce à ce petit Power Point avec gifs animés choudoudous, vous allez évaluer votre niveau au moyen de ce test personnalisé, puis recopier la partie de la leçon dont vous avez besoin, avant de vous entraîner sur les exercices que vous aurez vous-même sélectionnés.”

La 5ème Glee découvre mes patafiolantes expérimentations :

“Ouaaaah, c’est génial monsieur ! Regardez, en plus j’ai trouvé un moyen de présenter le cours qui est beaucoup plus clair pour moi !
– Et moi, j’ai reformulé certains termes pour mieux les comprendre !
– On peut inventer nos propres exercices ?
– Monsieur, j’ai terminé, je me suis permis d’aller aider Raja !”

La 5ème Arkham découvre mes magistrales planifications :

“Monsieeeeeur je comprends pas !
– Quelle feuilleuh je dois preeeeendre ?
– Kimberley arrêtez de mettre le feu aux cheveux de votre camarade et FAITES LE TEST !
– Quel test ?
– Monsieur, j’ai oublié mon cahier.
– Et moi j’ai trop mal à la main pour écrire.
– STOP TOUT LE MONDE ARRÊTE, ON RANGE LES FEUILLES ET ON ÉCRIT LE COURS APRÈS ON FERA LES EXERCICES !`
– Ah ben vous voyez monsieur, là je comprends, on fait vraiment du français.”

Moralité : a-da-pta-tion et pas re-li-gion

Dimanche 26 novembre

Et le dimanche, on s’évade.

Je l’avais écrit il y a quelques semaines, j’ai participé au NaNoWriMo de cette année, qui consiste à essayer d’écrire 50 000 mots en un mois.

Vous trouverez donc ci-dessous le résultat de cette expérience… Un proto-roman, qui demande encore pas mal de boulot, mais après tout… bonne lecture !

La version pdf

La version epub

Samedi 25 novembre

Avant le départ en week-end, discussion avec Hervey. Hervey est un AED – un surveillant en langage humain – toujours souriant, toujours de bonne humeur.

Il me parle de ce qu’il compte faire l’année prochaine, de sa passion pour l’impro, de ce qu’il aime dans son boulot actuel et de ce qui le gonfle. Je parle trop rarement aux AED. Parce qu’ils bossent intensément quand nous sommes en pause – durant les récréations – et vice-versa, parce que leurs bureaux sont loin de notre salle des profs, parce que niveau rapport humains, j’estime avoir déjà beaucoup à faire.

Des excuses des excuses.

J’éprouve cette année de grandes difficultés à faire les trois pas supplémentaires. Ceux qui ne sont pas obligatoires, qui ne tombent pas dans nos attributions, mais facilitent tellement les choses, pour tout le monde. Aller régulièrement prendre des nouvelles des adultes qui travaillent en parallèle des profs, rester une heure ou deux de plus au bahut pour pouvoir débriefer sur la journée, faire un petit tour dans les couloirs quand on a une heure de trou pour voir si tout se passe bien.

Pourtant c’est aussi ça qui permet d’apaiser les trucs. Et les collègues qui ont le courage de s’y consacrer sont de sacrés atouts pour le bahut.

Allez. On s’y remet.

Vendredi 24 novembre

image

Journée en toute-puissance.

Ce sont des journées rares. Durant lesquelles, par une connexion mystérieuse, on se sent parfaitement certain de ce que l’on va présenter aux élèves. Et que cette confiance immense irradie à tel point que les mômes le ressentent. Aucun besoin d’élever la voix. Des gamins contents d’être là, les plus perturbateurs dépossédés de leur dysfonctionnements habituels par cette immense vague sereine. Ça doit m’arrive une fois par mois.

Mais, évidemment, la réalité n’est pas une comédie musicale. Ylisse ne se mettra pas à danser comme Rochefort quand les Demoiselles voient la vie en rose. Les mômes en fragments, en pièces, qui déboulent en météorite dans ton optimisme.

Gabocha, tout petit bonhomme, infiniment touchant, infiniment perdu. Atteint d’une maladie à la con, sans nom ou presque parce que trop rare. Qui subit test sur test, un peu patient un peu cobaye. Et souvent loin de l’école. Alors qui écrit très, très lentement. Qui ne comprend pas mais qui lève son doigt minuscule pour participer, s’investir, et répondre de tous petits sons d’oiseau blessé.
Gabocha en larmes derrière ses lunettes bleues. Il s’est fait taper dessus par Arès, l’un des élèves dont je suis prof principal. Il a mal, très mal. J’ignore ce qui le fait le plus souffrir. Son ecchymose où son “j’en ai marre. Je vais encore, encore rater un cours. Monsieur, je veux pas avoir mal, je veux juste aller en cours avec vous j’en ai marre, j’en ai marre que ça arrive !”
Il passera l’heure à l’infirmerie. Je ne le verrai que la semaine prochaine. S’il n’est pas tombé malade d’ici là.

Mose, un mètre quatre-vingt d’immaturité, en cinquième. Mose est insupportable. Il prend la parole sans arrêt, émet des borborygmes débiles, balance des stylos et des insultes sur son camarade. On a fini par demander une commission éducative, et donc à voir ses parents.
À côté de son père, Mose est une sorte de génie des arts, fin et distingué. Parce que Mose, au moins, n’insulte pas les femmes sous prétexte qu’elle sont des femmes, ne refuse pas de parler aux profs avec qui il n’a pas à faire, et ne refuse pas les règlements du collège sous prétexte qu’il n’est pas d’accord avec eux. La famille de Mose ne sera, je pense, jamais inquiétée par les services sociaux : le môme est nourri, logé, et pas maltraité physiquement.
Ce matin, on est allé au CDI avec la classe de Mose. Après trente minutes de négociations fermes, il a, comme les autres, accepté de prendre un livre pour le lire.
Un J’aime Lire. Ceux sur lesquels il est écrit en gros “Pour six à dix ans”. La sorcière Trombinette et ses chaussettes ou un truc du genre. Il a lu sagement et rit à gorge déployée pendant un quart d’heure.
Après à la récré, il est allé taper sur des troisièmes.

Nanami, une insupportable princesse de douze ans, qui a bramé une heure durant qu’elle voulait changer de classe. Nanami est performante et terriblement désagréable. Elle ne comprend pas mon indifférence à son égard ; c’est tout ce que j’ai trouvé pour dissimuler l’antipathie profonde qu’elle m’inspire. “Pourquoi vous souriez à Nina, qui est moins forte que moi ?”
Quand j’ai expliqué à Nanami que ce n’était pas une question de résultats, qu’elle ne changerait pas de classe par simple envie, elle m’a demandé s’il était logique qu’elle puisse avoir deux IPhone en en faisant la demande et qu’un simple changement de section reste en-dehors de sa volonté.
J’avoue ne pas avoir quoi su lui répondre.

Arès enfin. Que je reçois après son agression de Gabocha. À qui j’explique que par sa violence, il risque de détruire tout ce qu’il a construit. Que l’année dernière, il cognait, et que cette année, il se jugule. Que c’est ainsi qu’il a pu entrer en cinquième Glee, faire ce qu’il aime : de la musique et des arts de la scène. Je lui demande s’il pense que son envie peut dominer sa volonté de violence.
Arès baisse les yeux. Essuie un début de larmes. Je repense à la conversation avec la famille d’accueil de cet orphelin que j’ai eue, ce matin, je pense au “oh non, pas Arès…” exaspéré que j’ai entendu avant qu’une femme ne prenne le combiné.
“Je veux pas… Je veux pas partir. S’il vous plaît. J’ai… J’ai plein de choses dans cette classe, des choses bien.”
Arès s’est rapproché. Sans aucune violence. Il tend la main, et c’est un long cri silencieux. De besoin de contact, de chaleur, de ce qui est nécessaire, que chaque être humain peut donner à l’autre.
Je recule d’un pas et Arès agrippe le bureau parce qu’il n’a rien d’autre à agripper. Je lui dis à quel point j’admire le travail qu’il fait sur lui-même. Je lui dis que la punition donnée par le CPE est suffisante, je lui souhaite un bon week-end et quand il sort, lui donne une petite tape sur l’épaule. Dans certains bahuts, on appelle ça faute professionnelle.

Je sors. Un prof invincible pour une journée. Entouré de petites silhouettes fragiles, fragiles, fragiles, fragiles, fragilles…

Jeudi 23 novembre


Ce billet est pour Ronnie

Chère Ronnie,

Si les lignes que je m’apprête à écrire te sont d’un quelconque réconfort – ou secours, soyons prétentieux, il faudra remercier T. Parce que T. m’a gentiment admonesté ce soir, en me disant avec sa gentillesse habituelle que je suis pas cool. En ce moment, les choses sont difficiles pour plein de gens, moi compris, toi comprise, et alors qu’on est soi-disant proches (tu aimes Doctor Who, je ne vois pas comment on peut être plus proches) je me contente, quand tu reviens d’une heure qui s’est mal passée, de deux trois mots de réconforts débiles et d’une blague. Vaguement d’un conseil.

Alors voilà. Là, sous la surveillance d’autres profs, je vais essayer de me montrer plus digne des bons moments qu’on passe en salle des profs.

Et pour commencer, je vais te parler de ce prof de français de vingt-six ans qui, il y a neuf ans, était persuadé qu’il ne s’en sortirait pas. Qui commençait chaque journée plein de bonnes résolutions et une horrible boule au ventre. “OK, hier c’était horrible, tu as passé ta journée à hurler et ils se sont foutus de ta gueule mais là, ça va bien se passer, pensées positives et oh la merde, je veux pas y aller. Je suis pas fait pour ça. Y a un truc qui va pas. C’est eux. C’est moi. Je m’en veux, je les déteste.”

Chaque jour pendant un an.

Et, neuf ans plus tard, je suis toujours là. Dans un bahut, je pense, plus difficile. Où ça se passe infiniment mieux. Parfois des jours avec, parfois des jours sans. Mais cette infâme boule au ventre, même dans les pires moments, je ne la ressens plus.

Et il n’y a pas de mystères. Juste un ensemble de trucs, qu’on apprend au fur et à mesure. Qu’on apprend à appliquer à sa personnalité. Je les ai déjà dit ici, je crois. Mais on s’en fout. Ce soir c’est pour toi. Alors que les grincheux vident le dancefloor. Et qu’ils sachent que je ne parle ici qu’en mon propre nom. La méthode que je donne n’est pas universelle, elle est celle qui m’a permis d’amener des mômes qui, il y a quelques années, m’auraient fait fuir en hurlant, à la fin de l’année sans heurts. Avec souvent beaucoup d’ambition.

Et pour commencer, arrache le masque des monstres que tu as en quatrième et qui te foutent le zbeul. Ce sont des mômes. Juste des mômes. Commence par ça. Des mômes insolents, provoc’ et insupportables. Mais des mômes. Regarde-les un par un. Même si ça prend du temps. Ce n’est pas une armée dressée contre toi, pas un effort conjugué pour te détruire. C’est un mouvement de masse bébête. Comme tous les mouvements de masse. Et qui n’a pas le droit de te prendre ton énergie vitale.

Et ça, c’est la deuxième étape. Préserve-toi. Fais les choses doucement. Les grandes actions d’éclat qui te permettront de réinstaurer magiquement l’ordre dans ta classe n’arrivent qu’une fois tous les trente-six du mois. Ce sera un trajet humble, qui passera par tout un tas de petites tâches répétitives.

Les petites tâches que sont les rituels les plus basiques. L’entrée en classe. La sortie des cahiers et des trousses, la vérification du matériel. Les sanctions rapides mais invariables (le carnet à petites croix parce que prendre les carnets, ça prend trop de temps, ou Classe Dojo si t’es un geek.) Oui, je suis une vieille ordure rétrograde, mais je pense que, quitte à la faire muter après, quitte à l’exploser et la malmener, tu dois d’abord construire ta classe. Simple, rassurante. Des môme assis prêts à travailler, ensemble, avec leur prof. Parce que c’est profondément réconfortant. Après il y aura les groupes, les rôles, les îlots. Mais d’abord, tous ensemble. 

Et rien que ça ça va être long. Parce que, même si c’est super super dur, parce que même si je n’y arrive pas tout le temps, ne parle plus en même temps qu’eux. Attends. Redonne de la valeur à ce son qui déborde de partout dans les classes qui nous réduisent le plus à l’impuissance : la voix humaine. Ça va prendre du temps. Beaucoup de temps. Mais sache ça : ils doivent mériter ton timbre. Et le leur. Ensuite, seulement, la suite.

Alors bien sûr, ça, ça marchera avec les élèves un peu tangents. Pas les plus compliqués. Mais à cela aussi, il faut leur redonner leur juste valeur. Ceux-là, je les appelle les élèves montages. Les quatre, cinq qui parlent tout le temps, se lèvent, crient, insultent. Ils sont peu. Mais qu’est-ce qu’ils prennent comme place ! Pour plein de raisons. Que tu élucideras – ou pas – plus tard. Souffrance, insécurité, peur, mépris. Pas pour le moment.
Pour le moment, ne pas leur accorder trop de temps. Bien sûr ne pas laisser passer l’inacceptable. Mais essayer de le traiter rapidement. Presque avec indifférence “On se verra à la fin de l’heure. Maintenant où en sommes-nous avec le vocabulaire de ce texte.”
C’est le plus délicat. Réussir à arracher le reste de la classe à leur étreinte. Parvenir à s’adresser plus longtemps aux vingts mômes en position d’élèves qu’aux quatre qui refusent le rôle. Mais tout doucement, cette domination peut s’inverser. Parce que quand il y aura moins de bruit, on se rendra compte qu’il est quand même super chouette, le cours de Mme Ronnie. Que c’était bien ce qu’on a fait aujourd’hui. Petit à petit. Peut-être que demain, tu feras cinq minutes de cours acceptables. Demain vingt minutes géniales. Après-demain quatre de potable.

Patience.

Ne force pas, ne te fais pas mal. Épargne-toi pour les épargner. Et demande toute l’aide possible. De tes collègues, de ta direction, utilise tous les outils.

Et n’ai pas peur. Bien sûr que tu vaux le coup et que tout ça n’est qu’une désolante spirale. Qu’elle comporte mille sorties, et que nous sommes énormément à en chercher la sortie avec toi.

Courage. Que les petits talismans que j’ai égrenés dans ce texte horriblement pontifiant puissent t’aider un tout petit peu, c’est mon seul souhait.

Bonne nuit. Tu es la meilleure.

Mercredi 22 novembre

Après-midi de boulot avec Monsieur Vivi dans un café. Beaucoup de bonheur. À un moment, il me confie l’envie de plusieurs quatrièmes Glee de quitter le projet musical. Plus motivés. Plus envie de faire de la musique, d’aller à la chorale dès 13h, d’être des élèves de conservatoire. 

Envie d’être comme tous les autres. De se retrouver un élève lambda dans une classe lambda. Désir on ne peut plus légitime. J’ai toujours vu le collège comme un endroit où l’on découvre la société, dans tout ce qu’elle a de génial et de dégueulasse. Une classe à projet, ça vous met toujours à l’écart. Et ce n’est pas facile pour tout le monde.

“Ce n’est pas grave”, fait Monsieur Vivi en souriant. Certains partiront, d’autres arriveront. L’idée n’a jamais été de constituer une élite mais d’ouvrir des horizons. Ça fait un petit pincement au coeur, mais c’est aussi ça le rôle de prof.

Mardi 21 novembre

Il y a trois mois, j’ai perdu ma télécommande.

Lorsque je l’ai retrouvée, sous un meuble et recouverte d’une épaisse couche de poussière, il m’a fallu un certain temps pour me rappeler ce à quoi servait ce bidule peu ergonomique. 

Tout ça pour dire que je regarde peu la télé (sauf pour jouer aux jeux vidéo, mais ça c’est autre chose) et que, de fait, beaucoup d’occasions d’ulcères me sont épargnées. Genre cette vidéo. (Ne t’inflige pas plus d’1mn30, si tu as une âme, ce serait bien que tu la gardes un peu intacte)

Pour ceux qui n’ont pas eu le courage de cliquer – et je les comprends – il s’agit d’un extrait d’entrevue avec Luc Ferry qui fut, je le rappelle, Ministre de l’Éducation Nationale, et qui clame avec un enthousiasme débordant avoir entendu de l’un de ses anciens collaborateurs que “sans 15% de quartiers pourris qu’il y a en France, nous serions classés n°1 dans PISA”.

Bon. 

Bon bon bon.

Par où commencer ? Déjà, bravo Luc, pour ta clairvoyance. Sentant que le propos sent bien le fumier tu t’empresses de ne pas trop l’assumer en prétendant que la formule n’est pas de toi. Que voilà une manoeuvre hyper courageuse.

Ensuite, en tant qu’ancien Ministre, je me disais que, peut-être un soupçon d’éthique te pousserait à ne pas employer ce genre de termes pour parler d’un domaine dont tu as été responsable. Parce que punaise… 15% de quartiers pourris ? Tu es sérieux ?

Ce genre de phrases est absolument dégueulasse. Dégueulasse parce qu’il conjure tout ce qu’il y a de plus bas dans les instincts du téléspectateurs sur une chaîne très regardée à une heure de grande audience. “Les quartiers pourris” – et il serait d’une mauvaise foi crasse de dire le contraire – invoque immédiatement l’image de barres d’immeubles mal entretenues, de jeunes qui brûlent des voitures en écoutant trop fort du mauvais rap. Bref, le cliché le plus infâme possible.
Et puis c’est un affront à la réflexion. Le problème de l’Éducation en France se réduit à 15% de “quartiers” gangrenés et c’est tout. Pas de questions à se poser. Il suffirait d’amputer. Je ne m’abaisserai pas, de mon côté, à tirer les conclusions qu’appellent ce genre de phrases, juste à souligner la paresse intellectuelle de la formulation : cessons de nous poser des questions, cessons de réfléchir à comment améliorer notre système. Mettons les sauvageons à genoux, et tout ira bien.

Oui je suis en colère, parce que je suis un prof qui se trouve sans doute sans “les 15%” dénoncés par M. Ferry. Grande banlieue parisienne, ville pauvre, REP+. D’après mon ancien boss, j’enseigne donc à des causes perdues. Des mômes qu’en une phrase, il réduit à quantité non seulement négligeable, mais aussi nuisible. Des mômes renvoyés, par ce genre de propos, aux ténèbres. Livrés au mieux à une odieuse commisération, au pire à la haine. Et ce type aura décidé, pendant un temps, des orientations de l’Éducation Nationale. 

C’est dégueulasse.

Et donc, M. Ferry s’inquiète – encore une fois – des résultats des évaluations PISA.

Encore.

Je ne sais pas vous, mais ces évaluations commencent à m’agacer un brin. Pour ceux qui viennent d’arriver, PISA est une enquête internationale visant à évaluer les performances éducatives des élèves à l’aide d’un ensemble de tests (la page wikipedia est assez claire là-dessus)

Or, depuis plusieurs années, on n’a de cesse de nous fustiger, en France, du fait de notre classement. Nous sommes trop bas pour un pays ayant notre niveau de développement, il faut tout mettre en oeuvre pour remonter dans ces évaluations. Et chaque ministre ayant beau jeu de critiquer son prédécesseur quant à ses mauvais résultats.

C’est presque rigolo. (si on aime rigoler en vomissant de rage)

Parce que, comme quasiment tous les profs du pays, je passe mon temps à expliquer aux mômes quand quand on bosse, ce n’est pas pour les autres, ce n’est pas pour avoir une bonne note au contrôle, c’est pour soi. Pour se construire son projet. Pour se bâtir la culture et l’avenir que l’on souhaite. Or, depuis quelques années, j’ai le sentiment que l’Éducation Nationale fonctionne dans une logique de résultats concrets. C’est sûr, ça rassure, le concret. De bons résultats à PISA, plus d’élèves en lycée général. “Des indicateurs.” “Quels seront les indicateurs ?” nous demande-t-on toujours, désormais, quand nous cherchons à mettre en place un projet pédagogique avec les collègues.

Mais pour quoi faire ? 

Dans quel projet de société l’Éducation Nationale s’inscrit-elle désormais ? Qu’essayons-nous de donner aux mômes, aux ados, aux étudiants ? Des outils de construction d’un projet professionnel individuel ? Une culture commune ? Une autonomie de pensée ? Un peu de tout ça à la fois ? 
L’Éducation Nationale ne peut être décorélée du reste de la société et la juger uniquement sur un test, aussi large soit-il, est illusoire. PISA aurait pu être un outil précieux pour nous indiquer comment infléchir des méthodes pédagogiques. Au lieu de cela, il est devenu un ogre, une sorte de championnat de l’Éducation où tout le monde se prend pour un entraîneur et fait son loto devant un café ou une bière.

Alors oui, inscrire l’Éducation Nationale dans un projet global est infiniment plus complexe. Mais sinon, à quoi servons-nous ? 

À quel point la vision de notre profession a-t-elle été dévoyée pour qu’on ne voit plus en nous, les profs, que des entraîneurs pour les PISA games, voir même des guignols qui se font bolosser par les sauvageons des “15% de quartiers pourris” ?

Aujourd’hui j’en ai assez. Assez que l’on tape sur l’Éducation Nationale, comme pour prévenir d’avance que le futur de nos mômes va être tout pourri, que les solutions sont simples mais que c’est la fautes aux familles, à Mai 68, aux étrangers. C’est malhonnête. C’est gerbant.

Le futur d’enfants, d’élèves est en jeu, M. Ferry, mon ex-patron. Ça nécessite un peu de dignité et d’élévation intellectuelle.
Alors de grâce, réfléchissez. Ou taisez-vous.

Lundi 20 novembre

C’est un cours très chouette, avec la cinquième Glee. Nous rédigeons ensemble une carte mentale dans laquelle ils inscrivent tout ce qui, à leur sens, est essentiel lors de la lecture à haute voix. C’est ce que nous travaillons cet après-midi. La lecture à haute voix, marronnier du collège. En règle générale, je n’aime pas faire découvrir un texte aux mômes à travers leur propre lecture orale. Parce que fatalement, ça trébuche, ça ânonne, ça bafouille, ça rigole. La lecture orale prématurée, meilleure façon pour transformer un texte en une bouillie de sens.

Du coup, nous nous demandons aussi à quel moment cette pratique là peut être pertinente. Nous nous fixons des défis, des challenges. Une fois nos critères trouvés, chacun en choisi un, qu’il s’engage à travailler particulièrement.

“Et si, juste, on prononce mal les mots ?”

Benvolio s’est exprimé très fort, sans lever la main, le visage fermé. Tout le contraire de ses interventions à l’oral en tant normal. Plusieurs alarmes se mettent à sonner et je penche la tête vers lui.

“Comment ça ?
– Vous savez. Si on sait pas prononcer le français.”

À la périphérie de mon champ de vision, Raura hoche la tête.

Tous les deux, Raura et Benvolio, ont en effet un accent assez marqué. Qui rythme joliment, de manière un peu rêche, leur français. Tandis que les autres élèves se mettent à bosser une lecture orale en groupe, je leur fais mine de venir au bureau.

“Vous prononcez très bien. Avoir un accent, c’est juste avoir une autre musique dans la voix, ça ne change rien à…
– Oui, mais c’est pénible. On – Raura prononce “an”. Tous les “on” “an” – a assez qu’on où regarde bizarrement.”

Stupéfaction. Je tente de trouver quelque chose de pertinent et de beau à dire – je m’en veux de ne pas être Monsieur Vivi, Monsieur Vivi, lui, saurait – mais n’y parvient pas. Ce complexe me prend totalement au dépourvu. Je parviens à lâcher un minable :

“Beaucoup de francophone ont un accent prononcé. C’est ce qui donne son caractère à votre voix, qui la rend unique.”

Sourire compatissant de Benvolio.

“Ben oui, mais ça met la honte quand on lit à haute voix, monsieur.”

Je leur souris. Secoue la tête.

“Je ne sais pas comment vous le dire, je ne suis pas à votre place. Mais moi, votre prononciation, je la trouve belle. Et à vous, je ne mens jamais.”

Ils hochent la tête et regagnent leurs groupes, un brin rassuré. Et moi je me demande comment leur faire aimer leur musique.