Jeudi 7 décembre

Être un maton. Parfois. 

Avec les cinquièmes Arkham. Une heure de cours sur la structure du récit. De la théorie, des exemples compliqués. Interdiction de moufter, surtout qu’on a deux élèves collés dans la classe ce matin. Il s’agit de montrer qu’ici, on apprend sérieusement.

Bizarrement, les mômes réagissent bien. Même Mose qui, après une tentative pour communiquer avec son pote en langage des signes se rend compte qu’il ne connaît pas le langage des signes et donc, se met lui aussi au boulot. “Vous m’avez montré que vous êtes capable d’être une classe studieuse. En récompense, je relève mes exigences.” Leur faire comprendre que la rigueur, c’est un privilège.

Maton avec les troisièmes Tardis, adorables mais tellement je-m’en-foutiste. Exploration de la proposition subordonnée relative. J’ignore pourquoi, mais je suis hyper doué pour expliquer ce machin-là, alors que généralement, en grammaire, je patauge. Explication grammaticale comme un commentaire d’oeuvre d’Histoire des Arts, les mômes adhèrent. Là aussi. Plus de rigueur. Parce qu’ils sont en troisième, que le cocon sera bientôt ouvert. Qu’ils ont besoin d’être prêts, d’être fier de leur parcours scolaire.

Maton avec les quatrième C(’est pas possible) de Han, avec qui je fais cours une fois par semaine. Une classe qui a décrété que leur prof de français serait celui qu’ils ne respecteraient pas. Sans raison. Je passe une heure à circuler dans les rangs, à exiger que les cahiers soient ouverts, à déplacer les bavards et à reprendre les moqueries. “Police police” chuchotera un môme en me voyant arriver en fin de cours.
Classe partie tellement loin dans le conflit qu’il faut tout resserrer pour pouvoir réinventer.

Je sors une barre au front. On ne sort jamais léger de ces journées. Devant moi, marche Marie-Antoinette.

“Dis donc, tu as laissé ton sac au bahut ?
– Tu crois vraiment que je vais bosser ce soir ?”

Nous nous sommes tapés deux conseils de classe et trois heures de boulot en salle des profs, plus deux heures d’information syndicale.

À mes épaules, mon propre sac me semble absurdement lourd.

Mercredi 6 décembre

Les troisièmes Tardis travaillent dans un silence religieux. Je leur ai fait faire une dictée et leur ai permis de la corriger avec leur voisin. Demain, ils referont la même. Et tandis que les mômes confrontent leurs souvenirs – plutôt vagues – des règles de grammaire, d’autres réminiscences se font :

“Attends attends… Là, ce pronom, c’est en fait le COD qui est là… Je me souviens, on l’avait vu avec Mme F. en sixième, et on soulignait en rouge !
– OK… Mais par contre, là, c’est é, par er, tu dis “il a mordu”, pas “il a mordre”, c’est Mme R., en primaire, qui nous a raconté ça.”

Et pendant qu’ils corrigent leurs dictée, ils remontent le fil de leurs souvenirs d’écoliers.

“Monsieur, rigole Daria, il faudrait écrire ça sur les cours de grammaire. “Vous l’avez vu avec Monsieur Chose ou Madame Bidule.”

Je rigole aussi. Mais me dit qu’il y a peut-être un truc à creuser, en effet…

Mardi 5 décembre

”Journée en morse du mardi : cours trou cours cours trou trou cours cours. Espèce de morse de l’Éducation Nationale.

Ça me donne le temps de m’occuper de quelques trucs à côté. Préparer la remise des bulletins de la cinquième Glee, régler des histoires qui pourrissent la vie de la classe au quotidien, prendre des nouvelles des uns et des autres.

À commencer par Monsieur Vivi, qui croule sous le boulot en ce moment, à telle enseigne qu’on arrive à peine à se croiser. Monsieur Vivi malade, mais méchamment atteint du syndrome terriblement banal du “si je me fais arrêter par mon médecin, tout va s’écrouler.” Généralement, c’est le stade ultime de fatigue qui nous fait dire ça. Avec T., on reconstitue un instant le trio avant de nous envoler vers nos responsabilités.

La mienne concerne essentiellement les troisièmes Max, que je retrouve en demi-groupe cette semaine. L’autre moitié de la classe est en stage en entreprise. Cours sur la subordonnée relative et, comme d’habitude, des lacunes, tellement de lacunes. “Monsieur, c’est quoi une expansion du nom ? “ “C’est quoi un groupe nominal ?” “Y a deux genres d’adjectifs ?”

Je n’arrive même plus à m’exaspérer. Il n’y a plus le temps. Je tente de trouver des méthodes efficaces, rapides de combler les failles. En espérant qu’ils se rendront compte des efforts faits d’un côté et finiront par prendre leurs responsabilités. Dans le froid de l’hiver, le temps n’est pas à l’amertume.

Et puis pour se réconforter, découverte par les cinquièmes Glee d’une des scènes de leur production théâtrale de fin d’année. Pour le plaisir, je fais lire les répliques, juste pour cette fois, par les mômes à qui j’aimerais, égoïstement, donner le rôle. Myakis me gourmande : “Heureusement, la distribution, elle n’est pas encore décidée, hein monsieur ?”

On rigole un peu. “Ça fait du bien de rire, monsieur, en ce moment. Tout le monde a froid et ça tire de partout.”

Être doux, encore deux semaines et demi. Sans transiger.

Lundi 4 décembre

Péniblement, nous arrivons avec les cinquièmes Arkham à la fin du Magicien d’Oz. Malgré leurs difficultés et mon envie d’abandonner parce que je finissais par voir des Épouvantails partout et rire comme Margaret Hamilton, ils ont tenu à aller jusqu’au bout.

Nous en arrivons donc à la canonique scène des révélations. Le rideau tombe et le fabuleux Magicien d’Oz se révèle n’être qu’un imposteur, plus embêté d’avoir été démasqué que d’avoir trompé une gamine.

“C’est injuste ! Ça se fait trop pas ! Monsieur j’suis choquée !”

Raura, qui lit vite, roule des yeux indignés vers moi, et je me sens un instant le petit charlatan face à Dorothée et ses compagnons.

“Y s’passe quoi ?” demande Mose qui, dans un mauvais jour, refuse totalement ne serait-ce que d’ouvrir son cahier. Raura me lance un regard et je lui fais signe de se taire. Petit à petit, l’ensemble des cinquièmes Arkham se met à lire. Et des exclamations éclatent. Véritable sentiment de tromperie.

“Mais… Mais comment elle va faire, du coup ?
– Attendez mais en fait, la Sorcière elle AURAIT PU le tuer !
– Il a envoyé une PETITE FILLE se battre à sa place ?
– Et nous depuis le début on croyait…”

Les bras croisés, j’assiste à la débandade des préjugés, à la mise à mort des “les livres c’est ennuyeux”, à la déroute des “c’est long ce texte !”

Je fais plein de photos avec mon cœur, comme dit Monsieur Vivi, parce que c’est un instant rare et précieux en cinquième Arkham, au collège Ylisse, sur Terre.

Dimanche 3 décembre

Et le dimanche, on s’évade.

On est début décembre, il fait froid, il plouille (tu sais, le petit crachin glacial ?). Du coup, un peu d’humour de nos cousins québécois, ça ne fait pas de mal !

Samedi 2 décembre

La ville d’Ylisse, où j’enseigne, est l’une des plus endettée de France. Près des deux tiers des mômes y sont boursiers.

Pourtant, quand je confisque un téléphone (du fait que je suis rien qu’un pisse-froid qui apprécie moyen qu’une sonnerie de portable se mette à déverser du Jul sur Albert Camus), il s’agit les trois quart du temps d’un appareil de marque. “J’achèterais jamais ça”, me glisse B., avec qui je fais cours à l’oreille “c’est le prix d’une machine à laver !” Évidemment, suit une image mentale de tous les gamins traînant un lave-linge dans leur poche.

L’autre jour, Arès a fièrement exhibé sa Switch à la sortie du cours. Quand bien même, les couloirs sont devenus un territoire de bousculades et de vols quotidiens.

Venir au bahut avec des objets précieux est un danger quotidien pour les mômes. Mais aussi un signe de position sociale, et un défi. Être capable de conserver ces précieuses reliques, et de les défendre.

Les signes extérieurs de richesse sont à Ylisse de véritables trophées. Et un facteur aggravant de la violence. Un de plus…

Vendredi 1er décembre

image

(source image)

Je ne verrai plus les troisièmes au complet durant deux semaines. La semaine prochaine, la première moitié de leur effectif part en stage tandis que la seconde reste au bahut. Et inversement celle d’après.

Heureux d’avoir réussi, avec les troisièmes Max, à mettre en place des modalités un peu plus apaisées ces derniers temps. Certes ils continuent à être pénible, certes certaines heures sont peu utiles, mais petit à petit, ils grandissent. Lueur d’enthousiasme.

Tout l’inverse en troisième Tardis, dans laquelle, depuis le conseil de classe, les mômes sont totalement en roue libre. Ça piaille, et les cahiers sont en passe de devenir une espèce en voie d’extinction. Il y a quelques jours, j’aurais gueulé. Là, je suis juste tellement épuisé que je les informe, sans la moindre animosité, que je vais remettre en place les trucs idiots et habituels : le plan de classe, les sanctions. Bref, que je les traiterai comme des mômes et que l’erreur était de mon côté : j’ai voulu, trop vite, les voir comme des adolescents.
Je finis le cours dans un silence térébrant.
“Pourquoi vous nous l’avez pas dit dès le début, que vous aviez confiance en nous ?” me demande l’une des déléguées en sortant.

Parce que c’est dangereux. Depuis mardi, les cinquième Arkham jouent la classe parfaite. Ils travaillent gentiment en autonomie, s’entraident, comprennent. Leurs dernières évaluations sont impeccables. Pas eu besoin de transiger avec mes exigences.
Poussé par un enthousiasme aussi coupable que bête, je les félicite et leur explique que maintenant qu’ils ont montré qu’ils sont capables de cela, l’année va être bien meilleure. Que bientôt ils partent en sortie scolaire, et que je leur fais confiance pour se montrer sous ce jour-là.

Ils ont espagnol l’heure suivante. À l’issue de laquelle, la voix blanche de colère, leur professeur me dit qu’ils ont fini par copier des phrases au tableau, suite au dawa intégral et total qu’ils ont foutu dès leur entrée en classe.

Je rentre fourbu du bahut, la cervelle martelée par trop de sentiments contradictoires, de pics et d’abîmes. Je suis vide et anesthésié. Et je cherche un peu de connaissance et de stable hors du Collège Ylisse.
Me tisser une nouvelle corde qui me maintiendra pour les semaines à venir.

Jeudi 30 novembre

Cette semaine est définitivement trop longue.

Je suis totalement épuisé. Sensation de me trouver totalement isolé, ne tenant les élèves que par un fil. Ils doivent voir que je m’assois plus que d’habitude, que je suis moins prompt à réagir…

Pourtant, étrangement, ça passe.

Les cinquièmes Arkham travaillent gentiment en ce dernier jour de travail en ateliers de grammaire, auquel ils ont fini par adhérer. Tout le monde travaille dans un calme étonnant, à l’exception de Nanami, de retour de deux jours d’exclusion de cours, qui grimace devant cette harmonie. Alors qu’elle commence à interpeler Eilie, Mose, l’insupportable Mose se tourne vers elle, un doigt sur les lèvres.

“Tais-toi s’il te plaît, tu nous déranges, avec M. Samovar.”

Et sans aucun geste de provocation, sans un de ses rires gras, il se retourne et se remet gentiment à son exercice. Incroyable. Le môme a vu la lumière, il est rentré au collège, enfin, je suis un dieu de la pédagogie, je suis Socrate réincarné, je suis charismatique, beau et fin pédagogue.

J’apprendrai qu’il a passé l’heure suivante à se balader dans les couloirs à frapper à la porte de tous les collègues de science et à provoquer les élèves de quatrième.

Avec les troisième Tardis, un peu pénibles en ce moment, ça passe aussi. Ils prennent mon ton traînant et mon manque d’enthousiasme pour une sanction après leur conseil de classe ayant expliqué qu’en substance, ils sont bien gentils mais n’en fichent pas une.
Du coup, ils se penchent sur le dialogue entre Créon et Antigone avec une volonté renouvelée, et hochent la tête avec un sérieux un peu inquiétant quand je leur explique que si le Docteur Fatalis de Marvel s’appelle Doctor Doom en anglais, c’est à cause du destin funeste, ce destin qui poursuit Antigone. Ce cours, je peux le faire en pilote automatique. Les Labdacides, je les ai sous le crâne, jusqu’au bout des ongles.

“Vous faites toujours Antigone ? me demande Sonya, désormais en Seconde et venue en visite au collège. Continuez, c’est le truc que le plus beau que vous m’ayez jamais appris !”

Avec les cinquièmes Glee aussi, ça fonctionne. Je leur rends leurs rédactions (entre trois et dix huit (18) pages en moyenne, mieux écrites que 90% des productions des troisièmes), et on continue notre cours de grammaire.
“Monsieur, c’est tellement beau le français avec les règles et les exceptions, soupire Barbara. On dirait une peinture avec plein de petits défauts magnifiques.”

Ils en font toujours des caisses et y croient. Ça me fait tellement de bien.

La journée s’achève. T. rentre de sa sortie à Paris avec deux classes de Cinquième. Il a fallu l’écourter du fait de l’attitude catastrophique des mômes. Un fiasco total, des adultes au bord de la crise de nerf et des mômes en roue libre. Le genre de sortie perpétuée parce que c’est la tradition, pour laquelle personne n’a jugé bon de s’asseoir autour d’une table et de voir ce qu’on y faisait, et comment on le faisait.
Je l’attends pour rentrer en RER. Nos mots percent lentement nos parois de verre mutuelles. Ma fatigue un rien s’apaise. J’espère qu’il en est de même pour lui.

Mercredi 29 novembre

Fin novembre. Comme toujours, période compliquée. Les réunions qui se superposent aux conseils de classe, aux heures de cours de plus en plus compliqués, devant des élèves fatigués, excités. Alors, systématiquement, en salle des profs, nous sortons nos petites formules magiques météorologiques :

“Quand il commence à faire froid, ils sont insupportables.
– Ils pensent déjà à Noël, aux vacances, on ne parle que de ça à la télé.
– L’hiver, c’est la pire saison, il va falloir attendre jusqu’à mars !”

On se rassure comme on peut, parce que c’est vrai que c’est difficile.

Dans ces moments-là, surtout, je déteste les couloirs.

Les mômes qui hurlent en se croisant, les coups portés, les insultes.

Sans raison. C’est ça le plus terrifiant.

Comme à cette récré. Je marche devant un gamin, qui en croise un autre. Et d’un mouvement simple, fluide, tend la jambe pour qu’il s’étale. Le coup classique de la balayette. Je hurle et pose ma main sur l’épaule du coupable. L’air absent, même pas agressif.

“Qu’est-ce que j’ai fait ?
– Vous vous moquez de moi ? Vous venez pas d’essayer de le faire tomber ?
– Ah oui ! Ça ! C’est rien…”

Pas la moindre roublardise dans l’attitude. En effet. Dans son esprit, c’est rien. Presque un tic.

Immense fatigue.

Je prends le temps, deux bonnes minutes sur les dix de la récré, à tenter de parler, sans donner l’impression de faire la morale, à trouver les mots. Le gamin rigole.

“Vous trouvez ça drôle ?
– Non, mais regardez !”

Je tourne les yeux vers l’endroit qu’il indique. Une gamine vient de mettre une balayette à une autre. Et un gamin est à terre, un peu plus loin.

“Pourquoi c’est moi qui prend, tout le monde le fait ici !”

Oui. Et tout le monde crie, et tout le monde s’insulte. Près de six cent mômes dont l’empathie s’anesthésie en ce début d’hiver.
Syndrome du colibri, j’irai engueuler la gamine qui m’a été désigné, en espérant que c’est juste passager, en espérant qu’effectivement, les petits gestes ont une importance. Qu’on aide à en faire de meilleures personnes.

Mais punaise, c’est crevant.