Mercredi 11 octobre

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Je regarde Arès et j’ai le coeur qui se tord. 

De belle façon. Comme devant les oeuvres légendaires, comme pendant un chagrin d’amour, comme devant des lieux magiques

Arès est arrivé cette année en cinquième Glee. Recommandé par S., son prof de musique de l’année dernière. Arès, gamin violent. Issu d’une histoire familiale atroce. Trimballé de droite à gauche, pour échouer à Ylisse, Arès, qui, depuis le début de cette année scolaire a été pris en charge, par l’humanisme rigoureux de Monsieur Vivi, par une pratique artistique intense, par une classe extrême à tous points de vue.

Arès qui, jour après jour, sourit un peu plus. Corrige sa posture. Fait tous les efforts possibles pour se comporter en élève. Pas tous les jours bien sûr. Pas tout le temps comme il faut. Mais les choses changent ; inexorablement. 

J’ai le coeur qui se tord parce que, sa douleur à lui, sa misère, je la comprends, je peux l’accepter, comme dit Monsieur Vivi. On me l’a expliquée quand j’étais plus jeune, elle correspond à la tristesse que j’ai lu dans les livres et vu dans les films. Et Arès, à travers les myriades d’adultes qu’il a vu, a réussi à comprendre comment l’exprimer, même si c’est toujours implicite. Sa vie est, sera terriblement difficile, peut-être pourrons-nous lui apporter beaucoup, peut-être échouerons-nous, mais nous luttons en terrain connu.

Quelques tables plus loin, il y a Delphine et Solange, les jumelles. Que j’adore. Mais jamais je ne ressentirai dans la poitrine le même déchirement que pour Arès. 

Je devrais, pourtant. Parce qu’elles aussi, sont malmenées par leur vie. Elles ont pourtant des parents présents, qui viennent aux rencontres parents-profs. Elles n’ont pas, comme Arès, à marcher longtemps, pour arriver au collège. 

“Mais tu sais, me dit ma collègue Kika, ça fait neuf ans que je les vois traîner dans le quartier, et manquer de se flanquer sous les roues de voitures quand elles déboulent à vélo. Tout le monde les connaît dans le quartier, mais personne ne s’en occupe.”

C’est un fait. Si tu veux savoir qui est ce type qui t’accoste tous les matins entre la gare de RER et le bahut, demande à Delphine, si tu veux savoir où manger les meilleurs sandwich du coin, demande à Solange. Pourtant, elles, parfois, arrivent au bahut sans petit-déjeuner. Elles n’ont rien trouvé dans le frigo qui leur faisait envie. Et à cette grand-messe parents-profs si, de temps en temps, les agenda, les carnets sont regardés, ce sont des yeux las, un peu agacés qui me regardent. “Non… Non…” Non évanescent qui se répète en permanence. 

Delphine et Solange, filles de tout un quartier, livrées à elles-mêmes. Un poids que je constate, dont je parle avec mes collègues, mais dont mon appréhension ne reste qu’intellectuelle. Ça n’existe pas dans les livres de mon enfance, de petites filles, de jeunes ados, entourées et négligées. Souriantes et abandonnées. 

Alors c’est à l’aveugle que nous tentons, nous leurs profs. De les extraire de leur amour des ragots, de les structurer dans leurs apprentissages. 

“Ils vont devenir quoi, l’année prochaine, quand on partira ? ai-je demandé à Monsieur Vivi, cette fois-ci une vraie boule dans la gorge. Il a rigolé.
– Tu ne te rappelles pas  ? C’est toi qui me l’a dit pourtant ? D’autres viendront. Et ce sera de bonnes années, pour eux.”

Partir, laisser derrière soi, toujours, des chantiers en friche. 

Des mômes dont les misères me parlent au coeur, ou en langues étranges. 

Mardi 10 octobre

Cette semaine avec les cinquièmes Glee, c’est semaine spéciale comédie musicale. Par groupe de quatre, ils mettent en place différents tableaux du spectacle de l’année. 

“Vous n’êtes pas encore une vraie troupe, leur a balancé mi-rigolard, mi-sérieux, Monsieur Vivi hier avant son départ. Dans une troupe, se mettre en groupe, c’est prendre les personnes les plus proches de soi.”

Bien entendu, leur orgueil démesuré n’a pas supporté la remarque, et ils se trouvent aujourd’hui agencés de façon totalement disparate, Lorelei, la plus grosse personnalité de la classe se prenant le bec avec Odessa, qui n’ouvre habituellement jamais la bouche, au sujet du tombé de la robe de l’un des personnages.

Heures super riches en émotion. Il y a ce personnage, la mère du personnage principal. Elle n’est encore qu’une esquisse dans le plan de travail que l’on a mis en place. Je vois Lym errer de groupe en groupe. 

“Qu’est-ce qui vous arrive, Lym ?
– À vrai dire monsieur (je retranscris mot à mot, Lym utilise vraiment l’expression “À vrai dire” à l’oral), j’essaye de comprendre le personnage de la maman. 
– Comment ça ?
– Regardez, dans cette scène, elle se comporte en dictateur de la ville qu’elle dirige, là, elle est maman poule avec son fils, là, elle est totalement indifférente… C’est bizarre quand même.”

La classe s’est tue pour écouter sa nouvelle déléguée.

“Elle a raison, monsieur, ça ne peut pas être juste une suite de textes, cette pièce, elle doit être cohérente, cette femme. Sinon on va nous prendre pour des rigolos avec cette pièce, on fait pas un truc de bébés.”

Je déglutis, j’ai le nez qui pique. La quasi totalité de la cinquième est en train de comprendre la création d’un personnage de fiction. Ce projet, sur lequel Monsieur Vivi passe des centaines d’heures, pour lequel je traite aussi durement ces mômes que je tente de me dévouer à eux se trouve un peu plus légitimé. 

À la sonnerie, ils laissent sur mon bureau des schémas, des lignes de texte, deux-trois esquisses.

“Vous avez vu, monsieur, on dirait Karaba la sorcière, en plus vieille et en plus moderne !
– Oui, et avec le chignon, c’est comme si elle était une femme politique !
– Elle a l’air un peu trop sévère non ? Avant elle était amoureuse…
– Faudra qu’on trouve comment montrer ça, la prochaine fois.”

Ils repartent, berçant dans leur sillage un monde imaginaire. Et la douceur de créer.

Lundi 9 octobre

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“J’arrive au taquet au bahut. Cours impeccables, veste qui va bien, week-end parfait. Cette journée sera celle d’un prof modèle grâce à qui les élèves s’épanouiront dans…

“Quelqu’un a le planning des élections de délégués ?”

Je.

“Ah ben tu passes maintenant, Monsieur Samovar, tu as préparé un truc ?”

Malédiction.

Ravalant une solide brassée de jurons, je me dirige vers la salle polyvalente où a lieu le scrutin avec mes ouailles. Celles-ci sont toutes affolées parce que “Monsieeeeur, on a pas eu le temps d’écrire nos discoooooours !”

Sept candidats dont Delphine et Spike, très convaincants en Michelle et Barack Obama juniors, Nanami, nouvelle arrivante, qui remportera les suffrages à la majorité absolue, et Zamza, délégué de l’année dernière, qui ne recueillera que peu de voix parce que “c’est juste, monsieur, il faut que ça change !”
Le scrutin se conclue sur une image d’Épinal, les deux gagnantes du scrutins chacune d’un côté d’une autre candidate malheureuse pour la consoler. Le thème d’aujourd’hui est donc : “Le triomphe avec humilité.”. Ça devient critique, les cinquièmes Glee en sont à un point où ils pourraient poser pour un vitrail au moins une fois par cours.

Ce n’est pas vraiment le cas des cinquièmes Arkham, ou alors les vitraux torturés d’une cathédrale de Dark Souls. Il faut dire que j’ai tendu le bâton pour me faire battre : j’ai tenté de les faire bosser en autonomie. Les mômes que j’ai habitué à un cadre extrêmement rigoureux s’en donnent à coeur joie.
Non, pas tous en fait. 
Parce qu’à la fin, j’en retiens une quinzaine. Qui me regardent bizarrement. Je leur parle. Leur dit que je suis fier d’eux. Que ça ne doit pas être facile d’essayer, de se tromper, de recommencer avec six ou sept personnes qui s’esclaffent devant leur tentatives de se comporter en élèves. Ils sont forts et beaux. De temps en temps, parler à ceux qui essayent, l’engueulade inversée, ça fonctionne. On verra.

Après-midi redoutée avec deux heures de troisième Max. Aujourd’hui, je me voue à la technologie. J’exploite toutes les possibilités d’un logiciel de gestion de classe que je ne nommerai ici que s’ils me font un gros chèque. Compte à rebours pour installer les classes en îlots, compétences validées en direct, instructions qui défilent… Les mômes bossent dans une concentration absolument incroyable, et beaucoup de bonheur.
“Ils ont besoin d’être broyés.”, me dit monsieur Vivi. De temps à autres, pas en permanence, sentir l’étau, qui peut faire tant de mal et tellement rassurer. 
Je conclue le cours avec une prise de notes sur Romain Gary. La promesse de l’aube.

“La mère du narrateur ment pour protéger son fils.
– C’est pas vrai, vous avez mal compris le texte, monsieur.”

Aria, évidemment. Aria, celle qui se déclare fièrement méchante et passe son temps à contester. La sonnerie retentit dans trois minutes, j’ai mobilisé beaucoup d’énergie à gérer la classe. Je réponds avec un peu de fatigue et de lassitude :

“De toutes façons, Aria, je dis noir vous répondez blanc, votre truc c’est juste de vous opposer.”

Et comme beaucoup de phrases qu’on balance sans réfléchir, celle-là percute. Silence total, respectueux, même. J’ai l’impression d’être Robin des Bois qui a percé la flèche de son rival. Aria me regarde sans la moindre hargne, et sa copine la contemple en hochant la tête.

“C’est vrai, t’es grave comme ça, en fait.”

Aria partira en me disant au revoir, très sérieusement. Encore une fois, se garder de surinterpréter. Mais elle semble avoir atteint un rivage peu connu de ses pensées. Qui sait où son exploration la mènera.

Soir. Monsieur Vivi part pour un moment au Pays d’Oz. On trinque à ses beaux voyages et à la joie que j’ai de le voir quitter les terres d’Ylisse. C’est trop bien pour lui.

Il va me manquer.

Il me manque.

Samedi 7 octobre

Il est près de 2h du matin quand T. et moi commençons à jouer, dans ce concert organisé pour la Nuit Blanche. Dans quelques heures je m’alignerai sur le départ d’un demi-marathon, avec Monsieur Vivi. Je ne suis pas encore sûr d’y arriver.

Lorsque je dis à C. que j’ai mauvaise conscience à l’idée de me dédire à l’égard d’un ami, je ne suis pas tout à fait honnête, même si je ne m’en rends pas exactement compte.

À l’IUFM, il y avait cette camarade qui, lorsque nous nous étions présenté, en début d’année, avait commencé par dire qu’elle n’était pas “que prof”. Elle avait parlé de ses passions, notamment pour les jeux vidéo.

Ses mots résonnent encore aujourd’hui. J’ai envie de pouvoir être beaucoup plus que “juste prof”. Lancer des mots, sur des pages et sur scène, courir avec un T-shirt criard, lire jusqu’à pas d’heure.

Parce que je sais, sans hésitation, que mon moi-prof doit tellement à toutes mes autres facettes. Vivre multiple. Pas facile mais, pour moi, essentiel.

Vendredi 6 octobre

“Monsieur, je peux vous envoyer un truc que j’ai écrit ?”

Mina est une gamine vive, enthousiaste, au débit de voix un peu haché. Je l’ai eu une année en latin, ça n’avait pas été très probant. Visiblement ses parents tenaient plus qu’elle à ce qu’elle en fasse, et elle m’avait couvé d’un regard hargneux jusqu’à ce qu’elle obtienne enfin l’autorisation d’arrêter. 

Cette année par contre, métamorphose. Mina est en passe de sortir physiquement du collège. C’est un truc indéfinissable mais que je remarque invariablement chez les mômes qui viennent nous voir après avoir obtenu leur brevet. Ils se tiennent plus droit. Savent que faire de leurs bras, qui ne brinquebalent pas ici et là, arrivent à vous regarder dans les yeux sans gêne ni agressivité. Mina a presque tout ça. Quand elle ira en seconde – ça me paraît quasi-certain – elle se redressera des quelques millimètres qui manquent encore et sera prête pour ses aventures à elle. De collégienne, elle deviendra tout ce qu’elle veut.

En attendant, elle se tient devant moi, un large sourire sur les lèvres. 

“Je… ah euh… bien sûr.”

J’ai bafouillé, j’en déduis que ce doit être important. Je bafouille toujours aux moment cruciaux. Je lui file le mail destiné aux élèves. 

Moins de douze heures après “Une fiction que j’ai écrite” atterrit dans ma boîte.
Un texte plein à craquer de promesses d’un style, de potentiel, de manque de lectures essentielles, de maladresses sur lesquelles on peut bâtir.

Mina qui demande une réponse, et qui demande aussi, à n’en pas douter, à être nourrie intellectuellement. Même si je me fous de la gueule de ceux qui le font à l’oral, l’expression qui me vient à l’esprit est anglaise : “Step up your game” “Revois ton boulot à la hausse.” Mina en a besoin, et elle n’est sans doute pas la seule. Ce genre de rappels est toujours bénéfique.

En attendant, il y a ses deux pages en police 12 times new roman. Ces moments-là sont délicats, comme les petits ressorts d’un mécanisme d’horlogerie : trouver les mots qui ne seront ni trop convenus ni trop abscons, éviter les phrases qui pourraient faire douter ou même blesser. 

Le week-end pour y réfléchir.

Jeudi 5 octobre

Kiba est très beau. J’ai toujours du mal à accoler cet adjectif à un être de moins de vingt ans, mais ici, l’adjectif s’impose. C’est un truc dans le regard ; un regard très sage, très profond sous des paupières lourdes. L’ombre d’un sourire usé au coin des lèvres. Et une voix rauque, comme si elle s’était usée à force de ne pas servir. Car Kiba ne parle jamais, ou presque. 

Il écrit peu, aussi. Problèmes pour suivre. Apparemment, il a eu de gros soucis de santé, l’année dernière. Du coup tout est un peu plus difficile. 

Il essaye, pourtant. Et il y a comme un rai de lumière qui lui passe sur le visage quand on le regarde dans les yeux, qu’on lui réexplique ou qu’on lui demande son avis.

Il y a un mystère avec Kiba et l’envie de le déchiffrer me brûle. 

Je me méfie, pourtant : le pire mal que l’on puisse infliger à un élève, c’est l’interprétation. Interprétation d’un geste : il a le visage dans les mains, il est triste. Alors qu’il est juste fatigué, qu’il se concentre. Il me regarde de travers, il est insolent : peut-être ne nous voit-il pas. Il rit de bon coeur, tout va bien : qu’en savons-nous ? 
Projeter sur ces mômes dont nous savons tant et si peu un autre môme fictif, cohérent : réflexe naturel, évident – je le fais tout le temps – mais néfaste. Nous ne les connaissons pas. Pas vraiment. Le rapport prof-élève : une modalité tout à la fois forte et superficielle.

Alors je me contente d’observer Kiba, du coin de l’oeil. Un élève comme les autres, juste un peu plus sous mon regard.

Et depuis une semaine, voilà que ça lui prend. À la fin de chaque cours, il sort en dernier. S’approche tout près de mon bureau, me regarde avec sa tentative de sourire, perdue dans les nuées. 
Les habituelles sonnettes d’alarme d’un môme qui reste dans une sale de classe résonne.

“Tout va bien Kiba ? Vous ne voulez pas sortir ?
– Si si.”

Je jette un discret coup d’oeil dehors. Le couloir semble désert.

“Il y a quelque chose que vous vouliez me dire ?
– Non non.”

Son survêtement gris est beaucoup trop grand pour lui, son cartable trop gros. Un petit bonhomme sage et perdu au milieu d’un grand maelstrom invisible. Je ne laisse pas trop de place au silence, je monologue sur une bêtise que j’oublie presque instantanément. Il ne bouge pas. M’écoute, la tête penchée sur le côté. Puis s’en va, tranquillement.

Avec son énigme. À côté de la laquelle j’ai la frousse de passer.

Mercredi 4 octobre

Bien sûr qu’on a tous nos chouchous. Quand on est prof, le chouchou, ce n’est pas que la friandise que Pennac décrit parfaitement. Le chouchou, c’est l’élève qui te donne de la force. Celui pour qui tu vas affronter deux heures de 3ème Max. Celui qui fait que tu ressors d’une heure avec l’impression de vraiment avoir été prof. D’avoir été légitimé dans ce que tu es.

Après, en effet, faut pas le montrer. Même si eux ils savent.

Benvolio, il sait. Cet après-midi, il m’a envoyé un message. Parce que l’autre jour, Solange a demandé si la gentillesse est une qualité un défaut.

“Une qualité.
– Ça dépend. Vous, monsieur, vous l’êtes trop, et ça peut se transformer en défaut.”

J’ai répondu par une pirouette – je lui ai mis deux heures de colles en faux, elle a joué l’élève terrorisé, tout le monde a rigolé, parce que les Glee aiment le théâtre – mais le reproche était, très respectueusement, là. 

Et donc Benvolio. Qui m’écrit pour un truc totalement scolaire. Et conclut sa bafouille : “En tout cas, j’espère que plus tard, je serai trop gentil comme vous.”