Toi le nouveau venu, toi le fidèle, toi qui vient de tomber sur ce tumblr en cherchant des recettes de nouilles à l’ananas préparées par un chaton ! (ou autre chose, mais je préfère ne pas commencer ce billet par des images TROP dérangeantes, on se comprend).
Bienvenue sur Prof en Scène qui, contre toute logique, entame sa saison 3. Alors histoire de commencer tranquillement, je te propose un petit récapitulatif de ce qu’il s’est passé précédemment. Tu vas voir c’est pas trop compliqué, il y a un peu moins de morts que dans Game of Thrones.
Qu’est-ce que je fais là ? C’est quoi Prof en Scène ? Où est mon pantalon ?
Chuuut, tout va bien se passer. Prof en Scène, c’est le journal quotidien d’un prof qui enseigne depuis dix ans, dont neuf dans la grande banlieue sud de Paris. Après quelques années à me balader dans les bahut où il y avait besoin de main d’oeuvre corvéable à merci l’enthousiasme constructif d’un jeune prof, j’ai été muté au Collège Criméa, où j’ai passé quatre années assez incroyables, avant de me retrouver au Collège Ylisse, où j’entame également ma quatrième et très probablement dernière année.
Et donc, tous les jours, j’écris. Sur des trucs qui se sont passées, sur mes états d’âme (j’ai mis la quasi-totalité de mes points en égocentrisme à la création de mon personnage, et le reste en ridicule), les mômes, les collègues, quelquefois la politique éducative française… et une bonne pincée de littérature et de geekerie aussi.
C’est bien gentil d’accueillir les petits nouveaux, mais nous, on s’attend à quoi, pour cette saison ? Plus d’action ? Des salles de permanence qui explosent ? Un rayon de la mort ?
Alors, où en étions-nous restés… ? Ah oui, je reniflais en disant au revoir aux troisièmes qui passaient leur brevet… Eh bien il faut croire que j’aime ça, les grands adieux déchirants, parce que j’ai à nouveau signé pour ce niveau, ainsi que pour des cinquièmes.
Tu retrouveras donc des presque ados, qui se préparent à affronter le sanctuaire qu’ils occupent depuis quatre ans. Tu retrouveras également les sixièmes Glee (la section musicale du collège), devenus cinquièmes dont je suis resté le papa prof principal, en dépit de tout bon sens, et bien entendu tous les collègues ! Lady T., la prof d’anglais la plus british des six univers, Monsieur Vivi, qui montre à tous les mômes à quel point la musique c’est important, T., mon comparse de français et de projets artistiques, Y. le CPE (s’il parvient à se dégager quatorze secondes quotidiennes pour émerger des soucis d’élèves), Marie-Antoinette la très classe prof d’Histoire-Géo qui fait de la boxe française, Cheffe et Cheffe Adjointe… et bien d’autres, anciens et nouveaux !
Très heureux de te rencontrer, de te revoir, et on est repartis pour dix mois pas possibles ! Tu viens ?
Un moment, tu es en train de demander à ton moteur de recherche des stratégies pour vaincre un boss particulièrement retors dans Final Fantasy III et l’instant d’après paf, tu te retrouves sur Pôle Emploi.
Tout ça parce que dans Final Fantasy III, les personnages peuvent êtres guerriers, mages, vikings (si si), bardes, catégories que l’on appelle jobs -> de jobs tu tombes sur emplois -> offres d’emploi -> et voilà Pôle Emploi qui débarque dans ton navigateur comme un feuilleton de l’été à saveur patrimoniale sur une chaîne du service public.
Or donc voilà-t-y pas qu’en débarquant dans ce lieu de perdition, je suis accueilli par ce rutilant encart :
Alors oui. J’avoue. Je me suis étouffé avec ma crêpe au beurre salé, et ce pour plusieurs raisons.
La première est l’énormité du chiffre. 700 postes. Le quinquennat qui s’est achevé avait entre autres été placé sous le signe d’un amour retrouvé de la profession d’enseignant. Cinq ans et des brouettes plus tard, il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas un franc succès. 700 postes à pourvoir dans l’académie de Versailles… Et croyez-moi, il y en a pour tous les goûts : maths, physique, techno, français, espagnol, anglais… Cela signifie donc que la rentrée 2017 dans les établissements du secondaire va être extrêmement amusante et risque de donner lieu à ce genre de dialogues :
PROF PRINCIPAL (tentant très fort d’oublier les deux mois qui viennent de s’écouler pour ne pas s’écrouler en sanglots spasmodiques) : Je vous distribue donc votre emploi du temps, vous veillerez à en prendre connaissance et à…
EDONCPELN : Pourquoi notre prof de maths s’appelle <InvalidValue> ?
PP : Euh oui, il y a un petit souci… Le poste n’a pas encore été pourvu…
LA CLASSE : Yeeeeah pas de maths !
PP (sourire sadique) : … ce qui signifie donc que vous cognerez quatre heures de permanence par semaine tant qu’on aura pas réglé ça. Six en fait, parce que c’est aussi le cas pour la Physique.
Celui que l’on cherche à attirer via l’annonce de Pôle Emploi qui a failli causer ma mort par obstruction de la trachée (je vais mieux, merci de vous en préoccuper maintenant).
Le contractuel est donc un demandeur d’emploi pour quelque raison que ce soit à qui on propose de rentrer dans la prestigieuse maison de l’Éducation Nationale “sans passer par la voie du concours”, parce que bon, le concours en question (le CAPES), c’est bien gentil, mais ça ne sert pas à grand-chose. Est-ce que j’ai vraiment besoin de connaître tout Barthes et d’avoir BAC + 5 pour enseigner le COD à des élèves de cinquième ?
Oui, sauf que.
Sauf que 97% des futurs profs passant le CAPES passent également par une formation, qui, en plus de les préparer à obtenir le fameuse sésame, leur offrira aussi les bases nécessaires – de façon plus ou moins fouillée – à entrer sereinement dans le métier, que ce soit au niveau disciplinaire et pédagogique.
Parce que c’est clairement à ce niveau là que l’on se fout du monde.
Traitez-moi de dinosaure rétrograde si vous le souhaitez, mais pour moi, le métier de prof ne s’improvise pas. Il nécessite un bagage, des savoirs et surtout, un engagement immense. Et proposer à un étudiant de licence – dont j’ignore comment il va parvenir à concilier ses études et la découverte d’un métier aussi prenant, mais c’est sans doute parce que je suis une grosse feignasse – de devenir prof du jour au lendemain, ce n’est ni plus ni moins qu’un irrespect crasse.
Irrespect pour la profession : qui passe pour un taf’ tranquille-mimile que tu peux exercer entre deux partiels après un entretien. Un “métier d’appoint” comme se plaisent à le qualifier certains esprits éclairés de l’enseignement supérieur que je ne citerai pas ici.
Irrespect pour les élèves et leurs parents : non, tu ne places pas dans un bahut quelqu’un qui n’est pas obligé de savoir ce que sont les instructions officielles, les bases de la pédagogie ou de la gestion de classe pour faire cours. Nous avons tous le souvenir de ce prof un peu perdu arrivé en cours d’année et dont on a immédiatement senti que ce serait dans sa classe que l’on danserait la carioca quand l’envie nous en prendrait.
Irrespect pour les contractuels eux-mêmes : qui sont recrutés sans formation, sans accompagnement autre que la bonne volonté de leurs chefs d’établissements et collègues, et qui seront obligés de marner comme des fous pour parvenir à s’en sortir. (d’ailleurs à vous : énorme respect. Quand je vois ce que l’immense majorité des contractuels parvient à faire…) Ne parlons bien entendu pas du statut, qui varie d’une académie à l’autre, et qui est bien entendu infiniment moins solide que celui d’un prof titulaire. Ne parlons même pas des vacataires qui, eux, sont quasiment taillables et corvéables à merci, ne cotisent pas pour la retraite quand ils bossent, peuvent être congédiés en un tournemain…
Et pourtant rien n’est fait.
Parce que “Notre première mission”, me confiait un chef de bahut “consiste à mettre des adultes devant les élèves.”
Et c’est exactement ce que propose Pôle Emploi. Maintenir l’illusion. Faire en sorte que chaque classe ait ses profs, et peu importe que l’on ait par accident recruté Lucilde, vingt-deux ans et quatre décibels et demi dans la voix pour la placer devant une classe de 3èmes qui collectionne les dépressions nerveuses de profs comme des trophées ou Désiré, qui, oui, a peut-être tendance à traiter un peu les élèves de connards, mais booooooon…
Seulement même l’illusion devient de plus en plus difficile à conjurer. Même à grand renfort de contractuels et de vacataires, la maladie ne peut plus être dissimulée. Et j’aimerais, en toute franchise, savoir à quelles extrémités l’Éducation Nationale devra être rendue pour s’occuper réellement du problème, plutôt que de tenter de faire croire que tout va bien. Exactement comme pour le brevet des collèges, pour lequel on s’amuse à trouver de nouveaux modes de calculs pour expliquer que tout le monde gagne, plutôt que de le réformer en profondeur et de le rendre vraiment utile aux mômes.
‘fin bon. C’est les vacances. Et avec tout ça, je ne sais toujours pas si je dois garder mon barde, dans mon équipe de Final Fantasy III, moi…
– Es un prof en vacances, auquel cas sache que ce billet n’a que pour but de te faire souffrir gratuitement en faisant prendre l’air à mes instincts sadiques.
– Es un élève en vacances, ce billet te permettra de faire souffrir gratuitement un enseignant l’année prochaine, en faisant prendre l’air à tes instincts sadiques.
– Es un adulte pas en vacances, ce billet te permettra donc de connaître les points de faibles de ces feignassous d’enseignants, en attendant qu’on les remplace enfin par ces jeunes entrepreneurs plein d’avenir que sont les youtubeurs.
Car oui, parfois, il est bon d’être mauvais et c’est ce que je m’apprête à faire en te révélant l’un des secrets les mieux gardés de notre confrérie : cinq phrases qui font grimper les enseignants au plafond.
5. “Psst ! Quelle heure il est ?”
Un grand classique. Autant lors d’un contrôle, c’est le genre de phrase que l’on peut comprendre, autant lorsqu’elle est prononcée en plein milieu d’un cours ou d’une explication, elle peut aisément être traduite par “Par pitié, dites-moi que le temps ne s’est pas arrêté, je n’en. Peux. Plus.” Bref, demander l’heure, c’est une attaque directe à notre ego, bien entendu surdimensionné.
La parade : Prendre le fils de l’intendant en otage, jusqu’à ce qu’il file chez Ikea pour acheter assez d’horloges pour équiper toutes les salles. Ou alors tu pousses le sadisme jusqu’à forcer le seul élève de la classe disposant d’une montre à clamer l’heure haut et fort tous les quarts d’heure, sous peine de retenue.
4. “Vous pouvez rester pour la réunion de ce soir ? Il nous manque VRAIMENT quelqu’un.”
À balancer de préférence quand on repère le prof en train de dévaler d’un pas joyeux les escaliers, son cartable sous le bras, en sifflotant le Bolero de Ravel ou le dernier PNL.
L’observation du visage de la victime se révèlera tout à fait fascinante, passant de l’incompréhension à l’incrédulité, puis au désespoir, tandis que ses plans de corrections de copies histoire d’être en avance devant une petite série tranquillou billou s’écrouleront. Points bonus si tu lui balances le nom du mort de l’épisode de Game of Thrones qu’il s’apprêtait à regarder ce soir.
La parade : Tous les coups sont permis. Tu as laissé ton chat paralytique sur le rebord de l’escalier de la douche en marche près du compteur électrique de ta grand-mère paralytique. Ou alors ce dernier cours avec la 3ème D t’a privé d’audition et te voilà momentanément sourd. Ah là là, quel dommage.
3. “Vous pouvez recommencer ? J’ai pas tout à fait compris.”
Pour une efficacité maximale, à répéter trois ou quatre fois, quelques secondes avant que le prof ne termine son explication, en ouvrant de grands yeux ingénus, tout emplis du désir d’apprendre, dans lesquels on lit que vraiment, tu voudrais bien comprendre, mais que là, c’est vraiment pas clair. Si la veine temporale apparaît clairement, genre bas-relief étrusque, c’est gagné.
La parade : “En effet, j’ai du mal m’exprimer. Fadwa, tu veux bien expliquer à ton camarade, et au reste de la classe ? Ça me permettra de voir si vous avez tous bien assimilé.”
Et paf. Tu passes en plus pour un prof qui n’hésite pas à sortir de la transmission du savoir descendant, qui cherche à mettre ses élèves au centre des apprentissages, hashtag réforme du collège, hashtag moi je suis hype.
2. “Tu as du mal avec les 5ème B ? Avec moi, ils sont adorables !”
L’arme ultime si tu ne peux pas encadrer un collègue. Car évidemment, ce que l’on adore entendre quand une classe prend ta salle de cours pour une annexe du Macumba Bar-Bowling-Karaoké-Dancefloor, c’est qu’en fait, il s’agit d’un groupe de petits angelots et que c’est toi, vilain moche méchant, qui ne fait rien qu’à les traumatiser et qu’au fond, tu n’es rien qu’un mauvais prof.
La parade : Sourire, et s’exclamer d’une voix enthousiaste : “Mais c’est génial, comment fais-tu ? Je peux venir te voir dans ton cours ?” et au besoin filer 20 euros à Clément pour qu’il foute le dawa audit cours.
1. “Encore en vacances ? Ça va la vie de fonctionnaire ?”
Le classique des classiques, celui que les profs entendent depuis le sortie de formation et qui les poursuivra jusqu’à leur retraite. Facile à placer, et aisément repris par l’assistance si tu es en public.
La parade : En a-t-on vraiment besoin ? Tu peux te lancer, si tu en as la force et l’énergie, dans un débat enflammé. Sur notre temps de travail réel ; notre salaire par rapport à nos études (mais on n’est pas payé dix mois, hein. Ça c’est pas vrai, faut éviter de le dire.) ; nos avantages quasi-inexistants ; notre absence de médecine du travail ; nos rôles multiples pour lesquels nous ne sommes pas formés, et j’en passe…
Tu peux tenter de comprendre en quoi notre boulot exaspère et de saisir ce que le type en face a à reprocher à ta position.
Ou tu peux juste te dire que finalement, on sait exactement pourquoi on fait ce boulot, en pleine conscience de ses avantages et de ses inconvénients et de profiter de ces deux mois que, crois-moi, tu es très loin d’avoir volé.
Il est 16h20 et dans la salle surchauffée, les derniers grains filent, dans le grand sablier. Fin de la rédaction, dernière épreuve du brevet. On leur demandait entre autres, aux mômes de la cité de béton, de leur demander si la ville peut être hostile. J’aurais donné beaucoup pour savoir ce qu’ils ont répondu.
Neuf.
En entrant dans le collège ce matin, vu des élèves de seconde, passant le brevet à retardement. Terrassé par leur beauté, même des plus disgracieux, à côté des troisième. Une beauté à laquelle les mômes accèderont bientôt. Les lycéens ont affinés leurs traits, affirmés leur geste. Sortis du stade de l’esquisse. G. se tord sur sa chaise, ses articulations encore toutes mal foutues. Me demande quelle beauté se révélera en elle d’ici quelques mois.
Huit.
F. dessine de petits bonshommes rigolos sur sa feuille. Je lui ai appris cette année qu’on ne dit pas “la madame”. F parle très fort avec une voix très énervante. Tout à l’heure je l’ai surpris à faire un câlin à l’encadrement de la porte. L’année prochaine F. est en seconde générale et j’ai très peur pour elle.
Sept.
S. me rend sa copie. J’ai été son jury d’oral de brevet. “Vous pouvez me dire si j’ai au moins eu la moyenne ?” Elle a obtenu 98/100. J’ignore tout de cette môme, je ne l’avais jamais remarquée jusqu’alors. Apparemment elle est loin d’être ce que l’on nomme une élève brillante. Pour moi, elle restera toujours une apparition miraculeuse, invoquant par ses yeux brillants la Sagrada Familia.
Six.
Je sors dans le couloir. E. me passe devant, me bouscule presque. Il a dormi sur sa table une bonne partie du brevet, a manqué de respects à beaucoup de monde à ses camarades surtout, a été récompensé pour avoir tenu son engagement de cette année : respecter les règles du collège.
Cinq.
A. a terminé sa rédaction depuis un bon moment et s’est soigneusement relue. Je m’approche d’elle, tente de ne pas me fendre d’un sourire trop large devant cette peste rigolote qui a un peu coloré mes cours de 3ème Dalek cette année. “Vous ne partez pas en vacances, A. ? – Non – chuchotement à peine audible, confidence, une dernière – je profite.”
Quatre.
Au tableau, parmi les consignes de brevet, un mot de Monsieur Vivi. “Prenez soin de vous et revenez nous voir. :)” Il lit “Ombres de Chine.”
Trois.
Les étiquettes que l’on colle sur les copies récupérées. Nostalgie. Vite balayée par le souvenir que j’en aurais une quarantaine à corriger la semaine prochaine et que je vais joyeusement les maudire.
Deux.
Derniers instants à se sentir prof de l’année. À se promener à travers les rangs. Et puis le costume tout doux se dissout.
Un.
Dans l’encadrement de la porte, je parle avec Lady T. et Monsieur Vivi. N. nous passe devant, se retourne. “Vous trois, les profs, vous trois…” Les mains sur la poitrine, coeur avec les doigts. Quelques secondes et nous sommes coeur avec les doigts.
Zéro.
“Vous êtes officiellement en vacances. Officiellement plus collégiens.”
Dernière “vraie” journée de cours. À partir de la semaine prochaine, le boulot changera. Se délitera en mille petites tâches qui nous porteront jusqu’à début juillet. Ateliers révisions du brevet, surveillances, corrections, réunions. Impression de finir sans jamais terminer.
Finir avec les 6èmes Glee. Les rangs, déjà, se clairsèment. Nous allons rendre les manuels, parlons du conseil de classe. Et travaillons sur les temps du récit. “C’est exactement comme les plans que vous voyez en musique. Et je veux que vous y pensiez pendant les vacances.” L’idée que je vais retrouver cette classe presque telle quelle dans deux mois et quelques, que je pourrai presque dire “Reprenons là où nous nous étions arrêté.” me file le sourire. Et puis avec eux, ce n’est pas vraiment un au revoir. On les recevra la semaine prochaine avec Monsieur Vivi pour leur parler de nos projets de 2017-2018. Pour leur raconter l’histoire qu’on leur prépare, et dont je ne parlerai pas ici, parce qu’ils en auront la primeur. Ce n’est pas fini, pas vraiment.
Finir avec les 3èmes Dalek, deux heures. La première, quizz en demi-groupe sur les connaissances de l’année, avec J., N. et A., trois nanas qui se prennent au jeu et transforment le paisible exercice de révision en quizz à diffuser à heure de grande écoute, face à des garçons totalement éberlués par la gagne et les performance de leurs concurrentes. La porte s’ouvre sur B., le visage défait, qui a en charge l’autre moitié du groupe. “Je vais me peeeeendre !” Elle a hérité d’un cheptel nettement moins dynamique à qui elle doit arracher toutes les réponses. La semaine dernière, la situation était inversée. 3ème Dalek, classe double jusqu’au bout. Même dans cette ultime heure, qui consiste à réviser les pièges de la dictée. Ils jouent tous à la classe “normale”. Les élèves qui ne sont jamais vraiment rentrés dans le travail dessinent ou chuchotent paisiblement, tandis que les autres s’appliquent et feignent l’intérêt – parfois semblent même en éprouver vraiment – levant la main pour demander un éclaircissement sur un point de grammaire. E. travaille dans une concentration religieuse. En fait, il recopie les réponses de D. Je m’interroge. À quoi bon ? Si j’étais égocentrique – je le suis – je me dirais que c’est pour me déstabiliser jusqu’au bout. Fin de cours, J. vient me voir. “Monsieur, j’ai jamais rencontré un prof comme vous.” Se détourne. Larmoie, quitte la salle.
Que faire de ça ? Quand on adore cette môme et qu’on connaît aussi son envie de séduire les adultes comme les ados. Quand on a passé d’extraordinaires moments avec elle en latin, elle le procureur sans pitié de Ciceron, et qu’on n’a pas réussi à la sortir de sa torpeur hargneuse en français ? Ne pas s’autoriser à trop ressentir, mais lui sourire. Lui dire qu’elle va en découvrir plein, des profs uniques. Que ce sera beau. Et qu’elle doit prendre soin d’elle. Parce qu’elle aussi vaut le coup, elle aussi est unique.
Finir avec les 5ème A de T. Quizz de français et histoire-géo avec V. leur prof d’Histoire, justement. À la fin du cours, D. se plaque contre V. pour obtenir les carambars réservés au vainqueur du défi. Parodie d’intimidation des quartiers. Je hurle sur le chiard. Et quitte cette classe-la en écumant.
Finir, enfin, avec les 3ème A(pocalypse). À qui T. donne un vrai cours de seconde générale, à des mômes qui ont lutté très fort administrativement pour obtenir le précieux sésame et à quelques-uns qui en ont vraiment la puissance intellectuelle. Je le dis sans condescendance. La majorité sera perdu l’année prochaine. Et avec la loyauté qui le caractérise, T. leur montre à quoi s’attendre, tandis que je maintiens le calme dans la salle.
Essayer d’en finir avec l’organisation de l’année de français de la rentrée prochaine. Autant dire que c’est mal barré. Cheffe est tombée par hasard sur une référence à Ezia Polaris sur facebook. J’explique le projet un peu verdâtre, elle s’enthousiasme. Cheffe adore faire.
Quitter le bahut, pour une fois à une heure raisonnable, pour une fois seul. Pas de T. ni de Monsieur Vivi. Je médite sur ma relation à ces deux-là. Peut-être le miracle de notre amitié réside-t-elle simplement dans notre aptitude à marcher ensemble. L’autre jour, Monsieur Vivi portait des tongs lors d’une balade à Paris. Il évoluait de façon un peu chaloupée, comme sur un nuage. La démarche en vrac, mais toujours gracieuse, infatigable. T. porte en ce moment des godasses super élégantes. Il avance vite. Toujours rapide, toujours une longueur d’avance, deux, dix. Et puis un obstacle, très précis. Qui l’arrêtera net. Mais il aura eu l’humanité, la bonté et l’intelligence de s’entourer de ceux qui lui permettront de l’abattre. Et moi. Chaussures usées par l’année. Elles ont toujours l’air usées mes chaussures, même quand j’en prends soin. Je marche toujours laborieusement, comme dans la boue. Aucun pas n’est évident. Mais même si c’est difficile, ce n’est jamais impossible, de marcher dans la boue. Avancer, toujours, péniblement, mais avancer sans cesse.
La force que je tire de ces deux démarches. Et de ces autres adultes, énormes, tous, à leur façon. Lady T. et sa gentillesse qui sauvera le monde, Y. qui ne renonce jamais, M. dont la fatigue n’a jamais raison, C. et sa puissante fragilité, S. et sa flamme. Et tant d’autres. Tant de visages, d’adultes, d’enfants qui, sur le parking hideux de l’ancien supermarché, sous le ciel sublime et poussiéreux, se confondent en ce grand calme du début du monde.
L’année se termine. Et cette saison de Prof en Scène également. C’est le bon moment. Pour laisser ce journal s’endormir, d’un sommeil agité. Il se relèvera plusieurs fois, jusqu’à la fin du mois d’août, quand la fonction de prof m’inspirera les mots.
Et plus j’avance dans ce métier, plus j’ai la certitude que cette inspiration-là ne se tarira pas.
Quand tu es prof dans un collège raisonnable, tu passes en général les journées les plus chaudes de l’année à des activités nécessitant le moins de mouvements possibles. Genre la lecture d’un texte (quoi que, tu peux finir par transpirer des yeux), ou la confection de fiches de révision en glaçons.
Quand tu es prof à Ylisse, tu encadres les 6èmes ET 5èmes Glee qui vont passer 6 heures enfermés dans une salle polyvalente à faire trois représentations complètes de leur spectacle.
Autant dire qu’à 8h32 (les mômes sont entrés à 8h30), la salle ressemble déjà à un mix du Sahel et d’une ingénieuse salle de torture conçue par un méchant de James Bond. Je suis prêt à avouer à peu près n’importe quoi. Et les quarante et quelques chiards (beaucoup d’entre eux sont partis en voyage scolaire) se trouvent dans un état d’excitation non dissimulé. Il apparaît clairement que nous avons sous-estimé l’ampleur de la tâche. Trop d’élèves absents, trop peu de temps de préparation et surtout, surtout, trop chaud. Nous allons jusqu’à kidnapper deux des nouveaux ventilateurs haute technologie que la direction a acquis pour ses bureaux (j’entends presque le cri d’agonie de Cheffe) pour tenter de rafraîchir la salle.
Pendant ce temps, les sixièmes tentent de se préparer et ça n’est pas triste.
“Monsieur, je ne trouve plus mon T-shirt. – C’est bizarre, ça, à quoi ressemble-t-il ? – Il est blanc avec un coeur sur la poche poitrine. – D’accord je… M-L, pourquoi au nom de Cthulhu avez-vous le T-shirt de S. ? – Ben je trouvais pas le mien. – Et donc, vous vous êtes dit que prendre le T-shirt de votre camarade sans le lui dire serait une bonne idée. – Ben oui…Comme ça j’en aurais un et je me ferais pas gronder…”
Décidant que l’heure n’est pas à l’explication du concept de vol à une presque cinquième ou à une rupture d’anévrisme je me tourne vers A. A. dont l’égocentrisme mis en orbite attirerait tranquillement à lui la galaxie d’Andromède. A. qui, lorsqu’il est à la batterie, joue TRÈS fort jusqu’à ce que l’on n’entende plus que lui et qui, pour le spectacle, arbore un immense chapeau rouge.
“Vous avez vu monsieur, j’ai le plus beau chapeau, hein !”
À nouveau, je me retiens de le secouer frénétiquement par les épaules en lui hurlant que dans deux semaines, nous sommes en vacances et qu’il peut, à ce stade, se coiffer d’un gyrophare et porter un T-shirt doré arborant un MOI clignotant au laser, je m’en tamponne l’oreille avec une babouche.
Les différentes représentations se dérouleront dans une atmosphère surchauffée, avec un public souvent intéressé – les autres 6èmes et 5èmes du collège – et parfois carrément hostile.
“Faites ce que vous savez parce que vous aimez ça.” ai-je glissé aux apprentis musiciens avant le début de ce marathon. Et ils le font, du mieux possible. Avec leurs imperfections, leurs défauts très laids, leur ambition, leur volonté et leur joie.
Tout est excessif dans cette journée. Tout est beaucoup trop Ylissien. Peut-être que je devrais me mettre davantage à distance. Juste faire mes cours plutôt que de faire se chevaucher des heures de cours – pendant lesquelles je serai, aujourd’hui, singulièrement amorphe – et de délirants projets.
Mais à la fin de la journée, les troisièmes partent en discutant posément, calmement du cours. Les 6ème et 5ème Glee parlent gentiment entre eux, testent de nouveaux instruments. S’expriment sans violence. “Pourquoi elle est fâchée ?” demande M. au sujet de D., et je sais combien cela lui coûte de ne pas le formuler en un “Elle a quoi elle ?” aboyé. Je le félicite en le tenant par l’épaule, chose que je ne fais jamais.
Et l’année prochaine, M. ne sera plus en classe Glee. Trop peu motivé par le projet.
Il est aussi temps que cette année s’arrête pour prendre du recul. Ne pas devenir une caricature de soi.