Dimanche 28 mai

Et le dimanche, on s’évade !

Avec la petite playlist qui fait du bien de Hildegard von Blingin’, qui reprend, de façon médiévale, des classiques du rock, de la pop, et du reste !

Samedi 27 mai

Dans un peu plus d’un mois – j’espère – je n’aurais plus à prendre le bus pour aller faire cours à l’autre bout du département. Et passer ainsi dans les transports autant de temps que lorsque je vivais en région parisienne.
Ce temps pris, presque volé – je ne peux pas lire dans un bus, sous peine de me retrouver d’un intéressant vert nausée – j’attends désespérément qu’il me soit rendu.

J’ignore pourquoi ça m’est devenu si nécessaire. Mais pour retrouver ces deux heures quotidiennes, je suis prêt à abandonner un poste – j’aurais pu le demander, personne ne le demande – des classes à effectifs réduits, des mômes adorables, des collègues devenus des amis.

Parce que, sans doute, j’ai beau aimer ce boulot plus que de raison, j’aspire, après quinze ans, à laisser de la place au reste.

Vendredi 26 mai

Nathan ressemble à un protagoniste.

Stature moyenne, traits réguliers, habits sobres. Dynamique à l’oral sans être extraverti, solide dans ses résultats, poli.

Nathan est le mec sûr de la classe.

Et des mecs sûrs, on en a besoin, quand on est prof. C’est ceux qui pourront relancer un cours qui s’enlise, qui seront volontaires pour se lancer dans une activité qui inquiète le groupe, ceux qui diront rarement non.

Nathan est un peu le personnage principal de cette année. Dans ma tête.

Le problème, avec les personnages principaux, c’est qu’ils ont beaucoup à assumer. Et en cette fin d’année, Nathan commence à flancher. Parce qu’il se met beaucoup de pression, parce qu’il sent, je pense, que nous comptons beaucoup sur lui. Trop, peut-être. Nathan est crevé, n’arrive pas à tout faire.“Je le trouve pas en forme, en ce moment.”

Non, il n’est pas en forme ; il y a des milliers de raisons possibles pour cela. Le fait que les adultes comptent implicitement sur lui en est peut-être une.

Être prof, c’est prendre soin d’absolument tous les élèves. En cette fin d’année, j’ai eu tendance à l’oublier, pour le protagoniste.

Jeudi 25 mai

Je ne sais pas que raconter aujourd’hui.

Ça n’est pas qu’il ne s’est rien passé, bien au contraire. Sept heures de cours, une d’atelier, des pauses raccourcies par des conversations avec des élèves. Toute l’énergie que l’on est capable de mobiliser qui s’est dispersée dans une constellation de cours, de textes parcourus, de visages de mômes et de collègues, d’émotions.

Celle que l’on ressent quand on voit les élèves de sixièmes changer de posture pour lire plusieurs pages du livre qu’on étudie en ce moment. Ceux qui s’assoient en tailleurs, ceux qui s’adossent au mur, qui posent le front sur la table, le livre sur les genoux… Je n’y pense pas souvent, à ce que subissent ces petits corps, vissés sur leurs chaises en bois. Oui, “on est tous passés par là”. Justement. Immense question muette.

Émotion quand Olivia, pour la première fois, parvient à lire, lire vraiment, un bouquin. Elle adore, elle adore vraiment les aventures de Bidochet le petit ogre. On me l’avait offert quand je m’étais cassé la jambe, il m’avait énormément réconforté. Elle rit, du plaisir de comprendre et des blagues qui parsèment le récit.

Émotion, plus légère cette fois, lorsque Léo réussit l’exploit de faire s’écrouler sur lui une tente qu’il fouillait à la recherche d’un étrange cristal. Juste avant qu’un truand se mette à tirer sur le petit groupe dans la forêt. (On a fait du jeu de rôle avec les quatrièmes).

Émotion quand les quatrièmes abordent sans encombre sur l’île des esclaves. Marivaux n’est pas de taille à leur poser des problèmes désormais. Ils ont tellement progressé. Leur intelligence fait d’eux des géants. Ils méritent tellement de réussir.

Et mille moments comme ceux-ci. Minuscules, risibles, immenses.

Dont on sort comme les personnages de ces contes qui découvrent un palais merveilleux où ils passent quelques jours, et dont ils ressortent âgés de plusieurs dizaines d’années. Des journées qui, par la force qu’elles nécessitent et ce qu’elles nous collent dans la figure, tracent de nouvelles rides, lacèrent nos fatigues. On est allé au bout du monde.

Quel métier, quand même…

Mercredi 24 mai

Il y a des modes à la noix dans tous les domaines, y compris dans l’éducation nationale. Et parmi celles qui me font vriller, il y a cette habitude de clamer, au mois de mai, que l’année est quasiment finie au collège.

Ça me fait vriller, parce que, souvent, ça nous fait entrer dans cette boucle que je résume invariablement ainsi “ça n’en finit pas de finir”.

Alors oui, le mois de mai, ce sont de ponts, de longs weekend et des semaines en dentelle. Mais ce sont les jours qui se succèdent, les mômes qui ont eu aussi entendu – ils entendent tout – que l’on était bientôt en vacances.

Et ça dure. Alors qu’on commence tous à être fatigués, déconcentrés. Et peut-être que si on parvenait à ne pas regarder la ligne d’arriver, à garder les yeux rivés sur les semaines, les unes après les autres, on n’éprouverait pas, adultes comme enfants, ce sentiment que le temps s’est figé à la ligne d’arrivée d’une année scolaire.

Mais c’est tellement humain.

Mardi 23 mai

Vers douze ans, j’ai été fasciné par Véronique Sanson. Ce n’était pas son vibrato ou ses paroles, mais une prise de conscience : pour la première fois, j’étais intéressé par autre chose que des histoires. Ce qui m’intéressait, c’était l’intériorité des êtres qu’elle chantait. La façon dont les mots et le timbre invoquaient une conscience imaginaire. Grâce à elle, j’ai vécu pour la première fois ce miracle dont sont capables les mots : donner accès à une pensée qui n’était pas la mienne.

On ne choisit pas ses éblouissements de jeunesse. Pour moi, la compositrice d’Amoureuse fut la première à me donner accès à ce que j’ai si souvent recherché ensuite en littérature.

Et, parce qu’on enseigne toujours avec ce qu’on est – il faudrait être malhonnête pour prétendre l’inverse – peut-être est-ce ce que je souhaite apporter à mes élèves quand je leur fait étudier des textes, si éloignés de leurs préoccupations, si abstraits. Parce qu’il ne faut pas déconner : comment faire accéder de petits êtres sains d’esprits à ce concept totalement celui de nous faire comprendre les pensées intimes d’êtres qui n’existent même pas ?

C’est pour cela que parfois, je “pars dans mes délires”. Comme aujourd’hui, alors qu’on étudie ‘homme qui plantait des arbres, en cinquième. Que je leur dis que ce n’est pas grave, s’ils ne comprennent pas tout, qu’ils ont juste à essayer. Je compare les tranchées de la guerre, que le narrateur a connu, aux sillons tracés par le vieux berger.

Aujourd’hui, j’ignore pourquoi, mais ça fonctionne. Ils écoutent. Depuis le temps, je parviens à distinguer un silence ennuyé et concentré. Aujourd’hui, ils me demandent comment c’est possible, que Giono arrive à nous convaincre qu’une seule personne peut créer un Eden.

Aujourd’hui, un ou deux, peut-être, touchent du doigt les éblouissements d’un ado complexé… Et de tous ceux qui l’ont précédé, en lecture ou en chansons.

Lundi 22 mai

Cet après-midi, les CM2 d’une école voisine viennent visiter le collège et assistent à un cours de sixième.

C’est une journée de transmutation.

Ils ressemblent déjà à des sixièmes, ces écoliers. Le cartable déjà un peu trop grand, la main déjà levée quand je pose des questions. Là où certains sixièmes se regardent en rigolant. Ils sont toujours enthousiastes, ce sont de chouettes mômes. Mais ils ne s’émerveillent plus quand on travaille sur les ordinateurs ou que l’on découvre un nouveau livre. Rien de plus normal. Eux, sont prêts à se mesurer à des textes plus complexes, à se montrer plus grands.

Plus grand, comme les quatrièmes. Qui ont atteint cette aisance encore torturée propre aux troisièmes. Ils ont exploré tout ce que le collège pouvait apporter de transgression et sont prêts à découvrir ce que c’est de devenir ces “jeunes gens”, que je commence à leur servir avec un petit sourire.

Le printemps, les pollens, et la transmutation.

Samedi 20 mai

Sur un réseau social – peu importe lequel – une photo, qui représente les contremarches d’un collège. Dessus, y ont été peintes des citations dites inspirantes.

Grosse colère de certains collègues : c’est du langage de management, celui que l’on tente de laisser en-dehors des écoles, et qui en plus a coûté de l’argent.

Grosse colère contre la grosse colère de certains collègues : c’est toujours la même chose, on tente de prendre des initiatives, mêmes partielles, même maladroites, et on se fait tomber dessus.

Et ça ne mènera probablement à rien. Chacun a raison. Chacun pense faire au mieux. Bosser un peu plus que prévu dans notre lettre de mission, c’est permettre que la machine dysfonctionnelle Éducation Nationale offre les mêmes chances à tous, c’est faire le jeu de ceux qui tentent de mettre à bas le statut des personnels de l’éducation. Se méfier des intentions de la hiérarchie c’est se figer dans des a priori idiots, c’est mettre l’intérêt des élèves avant les considérations administratives prioritaires dans les bureau.

Lorsque nous avons commencé à enseigner, à accompagner les élèves, à administrer, à gérer, nous avons tous reçu un morceau de l’Éducation Nationale. Il n’y a pas de contrat de travail. Ça peut sembler futile, ça me semble important. Nous sommes chacun dépositaires du bon fonctionnement de l’enseignement. Avec ce que – nous pensons que – la loi dit, mais aussi, et c’est évident, avec nos convictions personnelles. Sacré mélange.

Qui fait entre autres que nous nous écharpons en bas de contremarches. Oui c’est important. Non, nous ne nous entendrons pas.

Alors comment créer les modalités d’un front commun dissonant ?

Vendredi 19 mai

Le bureau de ma mère, quand elle était enseignante, était rempli de classeurs contenant ses cours. Manuscrits et photocopiés. Le soir, elle dessinait avec des marqueurs colorés de grandes affiches de sa très belle écriture de prof des écoles.

Quinze années de cours tiennent sur une clé USB. J’écris n’importe comment.

Pourtant, quand nous discutons, les mêmes interrogations. Les mêmes indignations.

Ce qui se perpétue.